Jean-Yves Leloup

Voilà un homme absolument hors normes. Jean-Yves Leloup, né le 24 janvier 1950 à Angers, athée dans sa jeunesse, il se convertit à Istanbul au christianisme oriental suite à une expérience le laissant cliniquement mort.

Plus tard, il recherche ses racines occidentales et devient moine dominicain catholique. Au sein de cet ordre, il se consacre à une quête intellectuelle rigoureuse qu’il met au service de sa foi. Il s’intéresse notamment à Maître Eckhart. Après quinze ans de vie monastique catholique, il revient à l’orthodoxie qu’il considère comme le patrimoine commun des Églises.

À la fois théologien, philosophe et psychothérapeute, auteur de nombreux ouvrages, notamment sur les évangiles apocryphes, ceux de Thomas, de Philippe, de Marie-Madeleine, c’est un esprit totalement ouvert, d’une grande sagesse et d’une immense tolérance.

Aujourd’hui, il parcourt le monde en tant que conférencier.

Il collabore notamment à la revue « Nouvelles Clés  » (depuis « Clés  » tout court), où il y a publié des nombreux textes, que je vous recommande, ainsi que la revue elle-même.

Celui qui suit, porte sur les différentes formes d’athéisme…

Par Jean-Yves Leloup :

Dire que Dieu existe ou qu’Il n’existe pas c’est dire en termes opposés exactement la même chose. Il n’y a pas plus de « preuves » de son existence que de son inexistence. Celui qui veut prouver l’existence de Dieu doit préciser à un moment ou à un autre de sa démonstration, que « Dieu n’existe pas comme les choses existent », sinon Il serait mortel comme toutes les choses qui existent, Il n’est pas un étant parmi les étants, ni le suprême des étants, Il n’est pas « objectivable », Il est no-thing, pas une chose : Il n’existe pas.

Celui qui veut prouver l’inexistence de Dieu devra préciser à un moment ou à un autre, « quel Dieu, Il n’est pas », et comment Il n’existe pas ; Il n’existe pas comme les choses que l’on peut voir, sentir, analyser, etc. « Dieu nul ne l’a jamais vu » et c’est précisément ce que dit l’Évangile.

Dieu n’est pas quelque chose à voir, il est ce qui rend toute chose visible (Deus, dies : la claire lumière). Dieu n’existe pas, Il est.

Il n’est pas non plus un « objet » de conscience, mais la conscience même, l’espace, la vacuité dans laquelle apparaît ce qui existe.

Comme le dit le Livre de la Genèse : « Toutes choses apparaissent dans le rien », le no-thing. Il s’agit de voir toute chose visible dans son émergence de l’Invisible et cet Invisible n’est pas quelque chose, « cela est », mais on ne sait pas ce que cela est.

« Cela » ne se prouve pas, cela « s’éprouve ».

S’il n’y a pas de preuves de l’existence de Dieu, il y a peut-être des « épreuves », et chacun a ses « épreuves ». Celle de Moïse, n’est pas celle du Bouddha ou celle de Yeshoua. Chaque représentation de Dieu ne dit rien de ce qu’est Dieu, mais nous dit tout de celui qui éprouve cette Réalité qui à la fois le fonde et leur échappe sans cesse. Dieu n’existe pas, existe l’homme qui prie, l’homme de désir, ouvert à l’Inconnu qui l’origine et le fait sujet. Il balbutie entre dit et indicible une parole d’enfant, a… ba… ba, abba.

Quand on dit que « Dieu n’existe pas » il faut encore préciser de quelle forme « d’athéisme » il s’agit :

  •  L’athéisme rebelle ou réactif,
  •  L’athéisme raisonnable,
  •  L’athéisme gnostique ou mystique.

L’athéisme rebelle et réactif se justifie par un certain nombre de « souffrances » réelles, souvent d’oppression, vécues par des auteurs en mal d’intégration de leur passé personnel ou collectif. Ils ont parfois tendance à prendre les épluchures du fruit pour le fruit. Leur athéisme est psychologique, rarement philosophique ; la question de Dieu en soi ne les intéresse pas.

L’attitude « rebelle » peut devenir systématique, elle est alors plus ou moins fanatique et haineuse à l’égard de toutes formes de sacré ou de transcendance qui ouvriraient l’homme à l’Espace qui le contient, ou à l’Altérité qui le rencontre. Non sans complaisance ils s’enferment dans « l’être pour la mort » et de façon plus ou moins intelligente ou perverse, ils font passer pour amour de la vie (quelle vie ?) leur fascination secrète pour le néant.

L’athée rebelle dit et parle souvent trop fort, il sait que ses aboiements ne seront jamais des arguments, il cache mal sa peur et sa détresse, aussi ne s’agit-il pas de lui répondre, ou de lui parler sur le même « ton », il n’entend pas. L’autre (homme) comme l’Autre (Dieu) n’existent pas. Il s’agit plutôt d’être patient avec lui comme peut l’être un père avec son enfant rebelle ; le voir grandir à travers sa rébellion…

L’athée rebelle accédera peut-être un jour à une certaine autonomie, à une certaine liberté à l’égard de son passé, il n’aura plus besoin d’être « contre ». Peut-être deviendra-t-il alors un athée raisonnable ?

Plus que des émotions, il aura alors à nous proposer quelques argumentations, toujours les même depuis les siècles : « Si Dieu existait, ça se saurait, on serait obligé d’y croire ».

Être obligé de croire, c’est exactement le contraire de la liberté et de la foi. « Il y a dans le monde et les écritures, suffisamment pour douter ou pour croire à la réalité de Dieu », disait Pascal. Croire ou ne pas croire c’est toujours un choix, on n’est pas athée par « science » ou par démonstration, mais par choix.

« Si Dieu existait, si Dieu est un Père, alors pourquoi toutes ces souffrances dans le monde, pourquoi le meurtre des innocents ? » C’est la question du mal et de son excès.

Yeshoua à la différence des philosophes, n’a jamais cherché à répondre à cette question. Le mal injuste il l’a reçu de plein fouet, le massacre de l’innocent, il l’a vécu lui-même. II a traversé le mal, il n’a pas fait de la mort le dernier mot.

Quand on dit « qu’Il est ressuscité » on essaie de dire que pour lui et peut-être pour nous « ce n’est pas la violence, la bêtise, la haine, la mort qui auront le dernier mot », l’Amour est peut-être l’issue, c’est ce qui peut sauver ce qui nous reste d’humain dans les situations les plus inacceptables :

« Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Ce n’est pas une réponse intellectuelle au problème du mal, c’est une réponse existentielle. À une raison on peut opposer une autre raison, mais que peut-on opposer à la Vie, à l’Amour ? « Le refus d’y croire » sans doute, mais est-ce encore « raisonnable » ?

Pourtant l’athée raisonnable est plus intelligent que l’athée « rationaliste » cherchant toujours à démontrer ou à prouver quelque chose (prouver qu’il a raison !). Très vite les arguments le fatiguent.

« Les explications fatiguent la vérité » disait Braque. Il est plus important pour lui de bien vivre, de bien organiser son monde en souffrant le moins possible, sans se soucier de Dieu qu’il considèrera comme une « hypothèse inutile » que les croyants (laïques ou religieux) continuent à s’entre-déchirer. Toutes ces querelles ne sont pas dignes d’un « bon » philosophe matérialiste.

À la différence de l’athée rebelle, l’athée raisonnable est un athée paresseux. Il n’exerce sa raison que pour ses commodités, il ne conduit pas sa raison jusqu’à ses limites, jusqu’à son ouverture à ce qui l’accomplit et la transcende à la fois.

Cette paresse est un choix : « Je ne veux pas savoir, à quoi bon savoir ? Ce que je connais me suffit. » Connaître le connu (qu’il prend pour le connaissable), il n’y a rien d’autre. A quoi bon chercher davantage ? Chercher à connaître l’inconnaissable, est-ce bien raisonnable ? Mais il est des athées qui ne se contentent pas d’être rebelles et réactifs, c’est-à-dire, « infantiles » ; qui ne se contentent pas non plus d’être raisonnables et de rester fidèles au connu, c’est-à-dire petitement « adulte ».

Il faut bien du temps pour parvenir à l’âge de raison, mais il faut « plus que du temps » pour dépasser « cet âge » (plus que du mental ou plus que l’utilisation ordinaire de notre cerveau).

Il existe des athées gnostiques ou mystiques qui ne négligent aucun des arguments de la raison et ne méprisent aucune science, psychologie ou philosophie, mais qui à force d’étude en on pris la mesure et considéré les limites.

Sans s’y arrêter, sans s’y enfermer, ils continuent à interroger le Réel jusqu’à « éprouver » cette Réalité qui n’existe pas et qu’ils ne se hâtent pas d’appeler « Dieu »n car tout ce qu’on dit de Dieu n’a rien à voir avec Dieu, et tout a à voir avec celui qui « éprouve » un Être qu’il reconnaît comme étant inconnaissable.

Ce n’est pas une façon d’expliquer « ce qu’on ne comprend pas par ce qu’on comprend moins encore », c’est une façon de demeurer ouvert ; ce n’est pas un savoir, c’est une saveur ; ce n’est pas une explication, mais une expérience, une « épreuve ».

Dieu ne sait pas ce qu’il est lui-même, car il n’est pas un quelque chose et cette ignorance dépasse toute connaissance. Maître Eckhart à la suite de Jean Scot Erigène, de Denys le Théologien, de Grégoire de Nysse, de Clément d’Alexandrie et de toute la grande tradition apophatique, décrit bien ce que pourrait être l’itinéraire d’un athée mystique ou gnostique :

« Il faut qu’il arrive à un état d’ignorance ! Il faut qu’il y ait tranquillité et silence, là où cette présence doit être perçue. On ne peut venir à elle mieux que par la tranquillité et le Silence ; là on la comprend comme il faut : dans l’ignorance ! Quand on ne sait plus rien, elle se fait voir et se révèle. C’est en partant de la connaissance qu’on doit arriver à la non connaissance ! Car celle-ci est une forme supérieure de la connaissance… »

« Le suprême savoir, la suprême vision, consiste à savoir et à voir sans voir et sans savoir ».

Inutile de dire que un tel athée est un véritable croyant. C’est d’ailleurs ce que rappelait Dostoeïvsky quand il disait qu’un athée sincère et exigeant était peut-être plus proche du vrai Dieu qu’un religieux attaché à des croyances apprises.

Dieu n’existe pas, je le prie tous les jours… Tous les jours je renouvelle mon lien, ma relation avec l’Inconnu, qui me fait exister comme Sujet et comme liberté.

Extrait de Dieu n’existe pas, je le prie tous les jours, de Jean-Yves Leloup

Site officiel : http://www.jeanyvesleloup.com/

Le lien vers ses autres articles de la revue Clé : http://www.cles.com/dossiers-thematiques/psychologies/rebondir/article/qu-est-ce-qui-ne-va-pas

 

 

10 réflexions sur “Jean-Yves Leloup

  1. « … C’est en partant de la connaissance qu’on doit arriver à la non connaissance ! Car celle-ci est une forme supérieure de la connaissance… »
    « Le suprême savoir, la suprême vision, consiste à savoir et à voir sans voir et sans savoir ».

    J’ai bien aimé cet article merci encore Élisabeth et j’écoute la vidéo …. et c’est vrai un un homme absolument hors normes que j’apprécie beaucoup dans sa différence , mais nous sommes tous uniques🙂

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  2. Comme tout cela me parle et suis en phase avec ces discours là, et cette forme d’intelligence et d’ouverture d’esprit.
    A propos du mot dieu, je ne sais si tu as lu la civilisation Mu. Je ne sais si les livres existent encore en poche ou autres éditions.
    Cette civilisation très ancienne prétendaient déjà que Dieu ne devait pas avoir de nom.
    Je résume là, je n’ai pas lu les livres, c’est mon compagnon de l’époque qui les lisait et puis nous en parlions ensemble longuement, car cela nous intéressait tous les deux. C’était dans une autre tranche de vie.

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    • Oui, j’adore Jean-Yves Leloup, il a un parcours extraordinaire, une énorme sagesse et une telle ouverture d’esprit.
      J’en ai entendu parler de ces livres mais jamais lu.
      Remarque, les Juifs non plus ne prononcent jamais le nom de Dieu, surtout pas le tétragramme sacré Yod-Hé-Vav-Hé…
      D’ailleurs, que nous disions Dieu, la Source, l’Univers, tout cela définit ce quelque chose de « plus grand que nous » et chacun peut y trouver son compte.
      Et pour revenir à Jean-Yves Leloup, connais tu sa citation que j’adore : « Tu es Lumière et tu retourneras à la Lumière. »
      C’est tout de même mieux que la fameuse poussière😀
      Merci pour tout tes beaux commentaires et ces petits morceaux de ta vie…

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      • Bonjour Elisabeth,
        La phrase est belle comme tous les témoignages concernant les experiences de mort imminente où il est question de lumière.
        Au sujet de la poussière et du cycle de la vie j’ai une très belle histoire à raconter concernant mon fils qui devait avoir trois ans et m’a tenu un discours qui m’a, à l’époque toute retournée, par autant de logique et de sagesse. Tu m’en rappelles des choses que j’avais oubliée🙂 merci à toi.
        Je reviendrai relire et ne continue pas les réponses pas le temps ce matin.
        Bisous.
        Geneviève

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        • Chère Geneviève,
          Je serai ravie de pouvoir lire ton histoire, tu la mettras peut-être sur ton blog.
          Oui, les enfants sont connectés dès la naissance et si les adultes ne coupent pas cette reliance nous pouvons tant apprendre d’eux.
          Reviens quand tu veux, nous restons en contact.
          Bon après-midi à toi, je t’embrasse.

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          • Bonsoir Elisabeth,
            Je suis très heureuse de relire ces échanges qui datent presque d’une année déjà. Pour le récit concernant les paroles si logiques de mon fils, je vais tâcher de mettre l’article en privé pour ne pas l’oublier.
            Espérant ne pas oublier.
            Je t’embrasse affectueusement
            Geneviève.

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            • Chère Geneviève,
              Le temps passe si vite, qu’effectivement, quand je tombe sur un ancien article, j’ai l’impression que l’échange a eu lieu la veille.
              Ah, les problèmes de mémoire, j’en suis confrontée si souvent ces derniers temps, j’espère que c’est juste la fatigue, comme chez toi.
              Non, n’oublie pas, cela serai trop dommage.
              Prend bien soin de toi, je t’embrasse.

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  3. Comme toujours, El Yah Beth, dans ce que tu nous proposes d’ explorer: finesse de la pensée reliée au coeur ouvert….je vais lire ce que nous dit cet homme….

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    • Merci très chère Isa, je partage juste ce que j’aime et Jean-Yves Leloup est vraiment un homme merveilleux au cœur grand ouvert et à la pensée profonde. Une de ses citation fait ma grande joie :  » Tu es Lumière et tu retourneras à la Lumière ».

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