Christian Bobin : L’amour de l’instant

Voilà un homme qui ne croit pas dans l’Histoire, ni dans l’Économie, ni dans aucun des grands mots que nos Académies nous obligent à écrire avec des majuscules, État, Église, Esprit…

Autant de mots qui, pour lui, comptent beaucoup moins que les petits, comme robe, arbre, peau ou matin de pluie.

Un homme qui, pourtant, croit à l’Amour comme un fou – en lui reconnaissant un A immense.

Un amoureux permanent, mais qui a su intégrer à sa jubilation et à ses fièvres la lenteur, la patience, le silence, et même le vide. Un homme qui sait nous faire ressentir la plénitude lumineuse même de ce qui pourrait ressembler à des absences grises, mais avec tant de subtilité qu’il nous fait tressaillir longtemps encore après que nous l’ayons lu.

Pendant des années, il publia dans de petites maisons (aux éditions Brandes par exemple, ou aux Paroles d’Aube, ou au Temps qu’il fait, chez Théodore Balmoral, ou encore, et surtout, chez Fata Morgana). Et voilà qu’en 1992, la grande maison Gallimard, qui devait le suivre de l’œil depuis longtemps, publie son magnifique portrait de François d’Assise (il ne dit pas « Saint », ça porte une trop grande capitale). Le Très-bas est un chef-d’œuvre. Christian Bobin s’est mis à avoir beaucoup de succès, mais cela ne l’a pas abîmé.

Nouvelles Clés : D’où vous vient votre grand calme ?

Christian Bobin : Cela doit venir de très loin. De l’enfance. Les livres viennent de là, à mon avis. Le bavardage des livres vient d’un état muet de l’enfance. Bien avant de savoir lire et écrire, il y a des choses qui se passent. Ou qui ne se passent pas. J’ai la chance d’être issu d’une famille calme, tranquille. Je me suis toujours senti aimé.

Et puis, chez nous, il n’y a pas d’événements. Je viens du Creusot.

N. C. : Vous vivez toujours là-bas et vous vous y sentez visiblement à l’aise…

C. B. : Peut-être qu’un fil ne s’est jamais rompu, à la base.

À la maison, le sentiment dominant, la note qui donnait le ton, et qui demeure la mienne aujourd’hui encore, c’est un sentiment étrangement heureux que rien ne se passe, bien que l’on attende toujours qu’il se passe quelque chose. Cela semble contradictoire, mais ça va au contraire très bien ensemble. Je n’ai pratiquement aucun souvenir d’enfance. Je n’imagine pas, un jour, écrire mes mémoires. Cela tiendrait en deux ou trois pages maximum !

Sur mon enfance règne un sentiment de blancheur. Une lumière étale, dans une ville tenue de main ferme par une industrie solide, où tout paraissait devoir durer pour l’éternité. Pourtant, dès l’époque de ma naissance, en 1951, ce monde-là s’écroulait. Mais la note de base, ce sentiment à la fois d’indifférence et d’attente par rapport au monde, je l’ai tenu. Beaucoup de choses sont passées sur moi sans laisser de traces.

Je les vois, j’en prends connaissance, mais elles glissent… Ce n’est pas du tout du mépris, ni de l’ignorance. Je lis les journaux, de la rubrique sportive jusqu’à la politique. Je prends connaissance du plus de choses possible. Mais ça me traverse.

Bien sûr, il y a parfois des moments d’éveil – mai 68, ou la chute du mur de Berlin. Mais ce sont des phénomènes collectifs, difficiles à penser. Je n’ai pas la tête organisée politiquement, et bien peu de goût, c’est le moins que l’on puisse dire, pour ce qui est collectif. Par exemple, je n’ai jamais craint de ne pas être publié. La perspective qu’on refuse tout ce que j’écrirais me laissait totalement indifférent. Je m’en fichais vraiment – j’ai compris peu à peu que cet état n’était pas forcément celui de tous ceux qui écrivent. Pour moi, il en fut ainsi dès que, adolescent, j’ai commencé à écrire mes premiers poèmes.

N. C. : En vous lisant, on se dit que, pour vous, l’essentiel tient aux détails…

C. B. : Ça va avec le reste, avec cet autre système mental – le mot « système » me heurte un peu, mais pour aller vite je le dirai quand même – : ce mélange d’apathie et de détachement, qui permet une acuité formidable sur ce qui se passe. Au fond, c’est aussi bête que ça. C’est-à-dire que je me sens, dans la société, comme le gosse dans la cour de récréation qui ne participe pas aux jeux des autres. Ce n’est pas qu’il soit rejeté. Ce n’est pas qu’il méprise les autres – j’étais plutôt éperdu d’admiration. Mais je faisais toujours un pas de côté… Tous les enfants sont là, dans la cour, ils sautent, ils crient, ils jouent. Et c’est très bien.

Mais il y en a un qui est à l’écart, assis dans un coin, et qui regarde. Il a une vue fabuleuse sur ce qui se passe. Eh bien, pour moi, cette situation n’a jamais pris fin. Je suis toujours là, assis dans la cour de récréation.

N. C. : Tout en demeurant assis dans la cour de récréation, vous avez tout de même fait des études ?

C. B. : Oui, de philo. Mais là aussi, j’ai regardé passer les trains. Je dois avouer que j’ai eu un coup de foudre pour Platon. Et pour Kierkegaard, que j’aimais énormément. Il n’y a pas de hasard : c’est l’une des figures les plus ensauvagées de l’histoire de la philosophie. Il est à peu près le seul de l’époque qui ait osé, avec une pensée ferme, cohérente, résister à l’énorme vague hegélienne – résister à Hegel, qui portait déjà le bébé Marx dans son ventre !

Au nom de quoi résistait-il ? Au nom du souci de l’individuel, du singulier, contre la pensée globalisante, généralisante et, en germe, totalisante, totalitaire ! Mais rien, peut-être, n’a vraiment changé depuis Kierkegaard. Il y a toujours des normes qui, à ne pas être respectées, vous font risquer gros. Au minimum : le prix de la solitude. Heureusement, en ce qui me concerne, j’ai de bonnes racines. C’est aussi pour cela que j’ai eu envie d’écrire sur François d’Assise.

C’est quelqu’un qui parle du ciel, d’accord – en un sens, il ne parle même que de ça – mais il en parle avec un goût incroyable pour la terre. C’était un être profondément incarné.

Tout au long des années soixante-dix, j’ai cheminé seul, hors des endroits où il « fallait être ».

Je dois dire que je ne me suis jamais senti le moindre besoin de maître – ceci vraisemblablement parce que j’ai eu un père qui était vraiment un père. Ce qui me frappait le plus chez les intellectuels et les littéraires qui menaient le train (où je ne serais monté pour rien au monde, même pour un petit trajet) – le train de la langue, de la parole, de la littérature (qui correspondait aussi à d’autres choses sur le plan social) – c’était leur terrible froideur.

Des courants d’air glacé. Ça sentait la mort. J’ai toujours senti la mort dans les pensées désincarnées, d’ordre général, dans l’abstrait. Parfois, cela donne de très beaux livres.

Mais je ne saurais davantage entrer dans une théorie littéraire que dans une théorie politique ou scientifique, parce que théoriser, c’est endosser les vêtements de la mort, et que ça ne m’intéresse pas.

N. C. : Un sage oriental dirait que vous avez cherché à éviter le piège du mental.

C. B. : Oui, on peut dire ça. Ce ne fut pas toujours évident. Mais je me suis entêté, avec une opiniâtreté enfantine.

J’ai continué mordicus à écrire – et à vivre – à ma façon. Le problème, c’est que le moule universitaire m’apparut vite, lui aussi, mortuaire. Je lisais énormément, mais la plupart des lectures n’entraient pas dans ma vie. Je voyais passer une intelligence, mais je ne la ressentais pas comme déterminante dans mon incarnation. Je me suis donc retrouvé au chômage ! (rires).

J’ai connu les petits boulots – j’ai notamment été garçon de salle dans un hôpital – mais rarement plus d’un mois. Mon meilleur souvenir de cette époque, c’est d’avoir passé des journées entières à la bibliothèque municipale. Toujours la même chose. C’est un univers féminin, où règne une présence animale du livre.

Et puis je me suis retrouvé dans un institut de recherche, qui s’intéressait à l’archéologie industrielle. J’y étais chargé de l’organisation matérielle des colloques.

De ce poste d’observation tranquille, j’ai regardé passer l’air du temps. Et j’ai ainsi vu, chose dramatique, comment l’économique, ne se suffisant apparemment pas de son seul domaine, a commencé à se répandre, comme une épidémie, ou comme une hémorragie, dans l’ensemble du champ culturel. C’est-à-dire que j’ai assisté à ce moment grotesque où les gens de culture ont commencé à parler de gestion.

L’état social des choses, tout comme l’état mental d’une époque, ont volontiers tendance à nous paraître éternels. Toutes les épaisseurs qui nous séparent les uns des autres, toutes les lourdeurs sociales, les stupidités politiques, on vit ça comme devant durer toujours. On le pensait, par exemple, de l’Union Soviétique.

Et tout s’est pourtant écroulé d’un seul coup, de manière imprévisible. Voilà vingt ans que nous vivons sous le règne de béton du discours économique, cette chape de néant, ce discours qui fait penser aux langues mortes. Mais cela n’est pas tenable, et donc ça ne va pas tenir.

Je ne peux pas dire quand, mais je sais que ça va craquer, et – lorsque j’observe les gens jeunes et ce qui, de temps en temps, apparaît d’eux, en surface – cela se fera sans doute avec une violence incroyable.

N. C. : Vous écriviez depuis une quinzaine d’années, grosso modo pour un petit cercle de cinq cents lecteurs, et voilà que vous devenez tout d’un coup célèbre, et que partout on se met à prononcer votre nom avec une sorte de vénération.

C. B. : N’exagérons pas, je ne suis pas si connu… Mais peu importe, je me dis que, puisqu’ils plaisent, mes bouquins doivent mordre sur un air du temps, sur quelque chose qui est en train de venir. Sur une soif. Heureusement, les économistes auront beau multiplier les études de marché, on ne pourra jamais complètement industrialiser le livre. Les éditeurs le savent bien : il y a quelque chose d’essentiellement imprévisible dans l’émergence d’un grand livre.

C’est bizarre, mais je pense que les livres ne sont pas, contrairement à ce qu’on dit, de l’ordre de la littérature, qui est finalement un petit canton, mais de l’ordre de la vie, c’est-à-dire du désir.

Or, on ne peut pas susciter artificiellement un désir. Les besoins, oui, on peut les créer et les satisfaire, ou pas. J’ai besoin d’une pomme, je l’achète, je la mange, le besoin est momentanément éteint. Le désir, c’est autre chose, c’est une histoire d’amour, une histoire passionnelle qui va entrer loin dans la vie de l’autre. Le désir ébranle la chair, l’esprit, tout.

N. C. : Nouveauté et renouvellement… Pourtant, on dit que vous ne quittez jamais Le Creusot, que vous ne voyagez jamais !

C. B. : Je n’ai jamais eu le goût du voyage, c’est vrai. Une seule chose m’intéresse : la rencontre. Je pense qu’elle peut se faire à la porte de chez moi comme au bout du monde. Je ne ressens pas la nécessité de donner à mes rencontres des paysages autres, parce que je crois que tout est là, dans la cour de récréation où le gosse est assis et regarde les autres jouer. C’est une petite cour, dans une petite école, dans une petite province, et pourtant l’univers entier est là. Ça, j’en suis persuadé.

N. C. : C’est le Siddharta de Herman Hesse, qui, après une vie passée à chercher aux quatre coins du monde, découvre que tout se trouvait là, au bord de la rivière. Vous, vous êtes tombé dedans quand vous étiez petit !

C. B. : Un coup de chance ! Qu’on soit riche ou pauvre, qu’on voyage très loin ou qu’on reste sur place, nous vivons tous, finalement sur une poignée de pauvres choses, de pauvres idées fixes, une poignée de désirs. La richesse, la luxuriance, vient de la forme qu’on lui donne.

Et cette forme est unique pour chacun.

À lire de Christian Bobin : La vie passante ; Éloge du rien, la part manquante ; Une petite robe rouge, éd. F.Morgana. et Le Très-bas, éd. Gallimard et Folio.

Propos recueillis par Patrice van Eersel pour la revue Clé

 

4 réflexions sur “Christian Bobin : L’amour de l’instant

  1. Merci Elisabeth d’avoir fait un article sur BOBIN.
    Cet écrivain mérite d’être mieux connu.
    De plus, tu fais un renvoi à mon blog et là j’en suis très touché !
    Bien amicalement à toi.
    ALAIN

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    • Bonsoir Alain,
      C’est toi qui m’en as donné l’envie. Et ce n’est pas fini, demain il y aura un autre article, effectivement cet homme mérite d’être mieux connu.
      J’ai fait le renvoi sur ton blog, parce que tu es un amoureux de sa poésie et il y a tant de belles citations et magnifiques images. Je ne t’ai pas demandé la permission car j’ai écrit à Jon et si cette andouille de goéland😀 n’a pas transmis, alors…
      Belle nuit à toi,

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