Anselm Grün : « L’homosexualité n’est pas un péché »

Le moine bénédictin et écrivain allemand Anselm Grün, 67 ans, a réussi l’alliance du spirituel et du marketing.
Il évoque les mutations de l’Église catholique, le dialogue avec l’islam et l’importance d’une mondialisation humaine.

Loin du bruit des grandes villes, en plein cœur de champs cultivés et de paisibles villages, se dresse, majestueuse, l’abbaye de Münsterschwarzach. Si cet endroit de Franconie est devenu un lieu de pèlerinage spirituel, c’est surtout à lui qu’on le doit : au père Anselm Grün. Cet intellectuel timide, au visage mangé d’un bouc caractéristique, fait désormais figure de people de l’ Église catholique outre-Rhin.

Ses œuvres, comme Chacun cherche son ange ou Invitation à la sérénité du cœur figurent parmi les best-sellers du genre et ont été traduits en 28 langues. Le moine bénédictin compte ainsi parmi les plus importants auteurs contemporains de la littérature spirituelle internationale.

Un samedi ordinaire, le père Anselm m’accueille de bon matin à la porte de l’abbaye, avant de me conduire dans la cafétéria du cloître, le lieu idéal pour un brunch. Mais face aux dames qui nous entourent, visiblement en quête d’assistance spirituelle, il nous semble bientôt plus décent de nous retirer. Une tasse de café à la main, nous nous rendons à côté dans une pièce plus calme là, où Anselm Grün commence à dérouler son parcours.

Le choix d’une vie de bénédictions

C’est juste après le bac que ce Franconien, aujourd’hui âgé de 67 ans, se décide pour une vie d’ascèse monastique et qu’il choisit d’intégrer la communauté des bénédictins de Münsterschwarzach. Non sans scepticisme : « Bien-sûr que j’ai douté au début, je me demandais si une telle règle de vie n’était pas trop étroite pour moi. L’absence de mariage serait-elle vraiment supportable ? Ne refoulerais-je pas ainsi ma sexualité ? »

Même s’il considère aujourd’hui son choix de vie spirituelle comme « le chemin qui lui correspond », il arrive que des moments de tristesse surviennent encore. « Cela me fait vraiment mal de ne pas pouvoir me marier et de ne pas avoir d’enfants. » Le père Anselm parle calmement et lentement. Tout en sirotant son cappuccino, il évoque ses années d’études à Rome.

C’est en pleine contestation de la fin des années 60 qu’il achève son cursus de théologie, alors que les mouvements étudiants de nombreux pays européens manifestent de concert pour un monde meilleur. « A l’époque, nous aussi pouvions sentir le changement. Nous nous sommes rebellés contre les vieilles habitudes et les rituels poussiéreux. » Pas du côté de la société civile mais d’une Église qui vive plus avec son temps et replace l’homme en son centre.

Mystique chrétienne et psychologie moderne

C’est cette proximité avec les hommes qui marque les œuvres d’Anselm Grün. Dans ses livres, il fait le lien entre la mystique chrétienne, la psychologie moderne et la philosophie extrême-orientale. « Je parle une langue simple qui ne juge pas ». C’est là, selon lui, une des clés de son succès.

Une langue qui expose cependant à la critique et notamment parmi la frange conservatrice de l’Église, certains redoutant que les principes catholiques fondateurs ne soient noyés par l’ouverture spirituelle et les positions libérales de la philosophie du Bénédictin. « Cela ne plaît pas à tout le monde… Il est vrai que certains conservateurs n’hésitent pas à m’attaquer », fait-il remarquer, embarrassé.

Anselm Grün serait-il un rénovateur, le pionnier d’une petite révolution ecclésiastique ? Le père esquive la question : « Je me sens parfaitement en harmonie avec la tradition catholique. » Concernant le Pape Benoît XVI, qu’il n’a pas encore rencontré personnellement, le moine bénédictin choisit des paroles qui réconcilient : « Avec le Souverain-Pontife, nous avons trouvé un terrain d’ouverture. Je ne crois pas qu’il ait quelque chose contre ma théologie. »

Alors que nous évoquons l’attractivité croissante que l’ Église catholique exerce aujourd’hui sur les jeunes en Europe, Grün souligne qu’en ces temps de mobilité accrue, « ceux-ci recherchent des appuis et de la clarté. La jeunesse actuelle semble souvent détachée de l’ Église mais elle se montre curieuse. C’est en cela que l’ Église tient sa chance auprès des jeunes : elle leur apparaît authentique et leur offre des repères et une spiritualité saine », explique le théologien.

Aspiration à un grand cœur

La recherche d’une spiritualité saine est un aspect central du travail théologique fourni par Anselm Grün. Il se montre soucieux quant aux nouvelles tendances au fanatisme religieux. « Il y a des formes de religiosité qui rendent malade et fanatique, pas seulement dans le christianisme mais aussi dans les autres religions. » La clé d’une forme de croyance salutaire et non fanatique, le père Anselme l’a lui trouvée auprès du fondateur de l’ordre des Bénédictins. « Pour Benoît de Nursie par exemple, la caractéristique d’une spiritualité saine, c’est d’avoir un grand cœur », professe-t-il. Derrière cette formulation, se cache une aspiration à l’ouverture, à la tolérance et à l’attention aux autres.

Mais lorsque je l’interroge sur les relations entre l’ Église catholique et l’islam, Anselm Grün se montre plus hésitant. « D’un côté, il est important de nouer un bon dialogue avec l’islam qui respecte les traditions des autres, glisse t-il. Mais nous devons aussi nous montrer critiques face à l’intolérance qu’on peut voir dans certains pays islamiques. Ce qu’il faut, c’est un dialogue critique. »

La mondialisation pour les forts

Parallèlement, le moine bénédictin met en garde contre le danger de projeter l’image d’un islam ennemi. « Au lieu de cela, nous devrions nous demander ce que nous pouvons apprendre de l’islam », dit-il faisant allusion à la tradition libérale Soufi. Le père Anselm n’hésite pas à affirmer que sa propre Église comporte une part de courants intolérants. Est visée la position catholique sur l’homosexualité.

« Il subsiste encore des parts d’ombre », souligne pensivement le théologien en faisant allusion à l’utilisation de la croyance catholique pour justifier certaines politiques discriminatoires contre les gays, comme c’est le cas dans quelques pays d’Europe centrale et orientale.

« Nous devons arrêter de considérer l’homosexualité comme un péché », affirme Grün.

Encore et toujours, mon interlocuteur revient sur le principe d’un « grand cœur ». S’appuyant sur cette image, il esquisse la philosophie d’une mondialisation humaine. « Si la mondialisation ne profite qu’aux plus forts, alors c’est une malédiction ». Il en appelle à la responsabilité de l’économie globale, encourageant la « création de valeurs par l’estime ». Au cours de séminaires de management qu’il donne régulièrement, Anselm Grün enseigne comment diriger une entreprise avec générosité, tolérance et compassion face au personnel. « Le but n’est pas de juger mais de comprendre », le plus grand des commandements selon lui.

Par Christian Lindner, traduction : Emilie Dubos

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