Eric-Emmanuel Schmitt : « Une nuit dans le désert a changé ma vie »


Avec Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent…, Éric-Emmanuel Schmitt poursuit son cycle sur la musique et sa place dans nos vies. Tout en préparant son prochain film. Et en signant l’adaptation d’une pièce parisienne. Nous avons attrapé ce boulimique de mots pour lui faire parler d’esprit.

Psychologies : Pour cette rubrique, en principe, nous rencontrons des philosophes, des psychanalystes, des penseurs au sens large… Comprenez-vous pourquoi vous, écrivain et auteur de théâtre, vous y avez votre place ?

Éric-Emmanuel Schmitt : Je pense que toutes mes histoires ont leur origine dans le champ philosophique et psychologique parce que toutes sont en recherche de sens. Je crois que c’est la fonction des livres, des pièces de théâtre, des films de nous aider à vivre. Pour moi, un livre n’est pas une fin en soi.

Il ne doit pas être admirable pour ce qu’il est mais pour ce qu’il produit chez son lecteur. Un bon livre doit aider à mieux vivre, à mieux penser, à s’harmoniser, parfois à guérir. On peut lire par curiosité des autres, mais il faut un peu plus : la volonté de comprendre, de réparer, de se hisser ou de se hausser un peu plus haut que soi. Et, dans l’écriture, c’est la même chose.

Vous écrivez par curiosité des autres ou par curiosité de vous-même ?

É.-E.S. : Je n’ai absolument aucune curiosité de moi-même. Je suis fasciné par l’analyse. Freud m’aide à lire la vie, à décrypter le quotidien ; j’ai écrit Le Visiteur, dont il était le personnage principal ; je m’intéresse passionnément à ce monde, mais je n’ai jamais voulu passer sur un divan.

D’abord parce que je ne ressens pas de souffrances telles que je ne me sente pas d’autre choix possible que l’analyse. J’ai toujours réussi à intégrer les souffrances, à les digérer, à continuer. Mais, plus profondément, je crains de fausser le mécanisme qui fait de moi un écrivain, de déranger l’équilibre ou le déséquilibre qui me rend fécond. J’ai peur, si je m’exprime littéralement, de ne plus pouvoir m’exprimer littérairement.

Et mon travail d’écrivain consiste à aller à la rencontre des autres, tous ceux que je n’ai pas eu le temps d’être. Je pense en effet que nous sommes disposés à avoir plusieurs destins, et puis on emprunte certains chemins qui nous ferment les autres.

Vous êtes-vous senti libre d’emprunter tel ou tel chemin ?

É.-E.S. : Je ne sais pas si l’on choisit le chemin ou si c’est le chemin qui nous choisit. C’est un grand mystère. Je me poserai toujours la question de la part de déterminisme et de liberté dans ma vie.
Bien sûr, j’ai besoin de croire à la liberté pour des raisons morales : j’ai besoin de penser que je suis responsable d’une partie de mes actes. Autrement, on ne peut ni m’en louer ni m’en châtier. C’est un postulat moral, une exigence théorique, un rêve que je fais pour moi et pour les autres hommes. Mais, rêve ou réalité… je n’ai pas tranché.

Dans votre histoire, vous avez l’impression d’avoir eu le choix ?

É.-E.S. : J’ai plutôt l’impression d’avoir été diagnostiqué par les autres. D’abord parce que j’étais un touche-à-tout, j’avais envie. J’allais au théâtre et je voulais être Edmond Rostand ; j’allais au musée et il fallait m’acheter une palette de peintre. Et il y avait la musique, j’avais des facilités pour le piano, j’étais au conservatoire, je composais. Je me suis longtemps rêvé musicien plus qu’écrivain.

Et puis je me suis rendu compte que ce que je faisais manquait singulièrement d’originalité, de singularité. Personne ne s’extasiait. Alors qu’en matière d’écriture mes parents, mes amis, mes professeurs m’accordaient du talent. Je réussissais sans peine, j’étais une vraie bête à concours, vous me mettiez devant une page blanche et ça allait tout seul. Mieux, j’avais une sorte de logiciel de copie dans la tête, un don pour le pastiche.

Je pouvais écrire une pièce comme Molière, des poèmes comme Baudelaire… Cela me donnait de l’importance, cela impressionnait tout le monde. Alors, ils m’ont diagnostiqué écrivain et j’ai fini par consentir et par aller vers ce qu’ils m’indiquaient.

Vous regrettez une carrière de compositeur ou de concertiste ?

É.-E.S. : Je la regretterai éternellement. Je continue à me lever le matin en me disant : « Et si je m’y mettais ? » Et puis la vie me pousse, l’écriture m’appelle parce que j’adore ça, mes lecteurs attendent. Donc j’écris. Mais je ressens vraiment ce sentiment d’avoir obtempéré au regard des autres sur moi. C’est peut-être pour cela aussi que je pratique, encore aujourd’hui, tant de genres : le théâtre, le roman, le cinéma. Parce que ce n’est pas moi qui choisis, mais les autres qui me diront ce que je fais de mieux.

Vous racontez dans vos livres combien la vie a commencé par vous être douloureuse…

É.-E.S. : J’ai longtemps eu le sentiment que l’on ne me montrait pas l’intérêt de la vie. À l’adolescence, j’ai basculé. C’est un âge terrible, celui du deuil de tous les futurs que l’on a rêvés enfant. On va vers tel type d’études, donc tel métier, tel type de vie… L’adolescence est un cimetière à possibles.

C’est d’une grande violence, et cela explique que certains la fuient dans les drogues, l’alcool ou la fugue. D’autres, comme moi, vers le suicide, l’envie d’arrêter là. Et c’est l’art qui m’a sauvé, la musique de Mozart. Si cette beauté-là existait dans le monde, cela valait sans doute le coup d’y rester un peu plus… Ça a été le principe de ma guérison et de mon lancement dans la vie.

Et de l’apprentissage du bonheur ?

É.-E.S. : Non, pas tout de suite. La volonté de vivre a d’abord été âpre. Je suis né en 1960, je suis donc d’une génération décimée par le sida, et j’y ai perdu beaucoup d’amis. Cela m’a appris que c’était un privilège, d’abord de survivre dans cette génération massacrée, puis de vivre tout court. Mais j’étais dans une volonté de vivre très violente. La vie était une lutte. Et, une nuit de 1989, dans le désert du Hoggar, je me suis perdu.

Et, au lieu d’avoir peur, cette nuit de solitude a été extraordinaire, j’ai éprouvé le sentiment de l’absolu, la certitude qu’un ordre existait et que j’avais ma place dans cet ordre. Avec une phrase qui me revenait sans cesse : « Tout est justifié. » Cette nuit-là a signé le début de la confiance. C’est là où j’ai commencé à avoir une vraie curiosité des autres. Je suis devenu différent pour les autres, plus présent, plus solide, plus confiant. Tout ce chemin est né dans le désert pendant cette nuit mystique. Ma confiance est née là, comme un petit ruisseau fragile. Et elle est devenue un long fleuve tranquille.

Cette nuit mystique, est-ce que vous la vivez comme une chance ?

É.-E.S. : Une chance absolue. Je n’ose pas penser à ce qu’aurait été ma vie sans cela. C’est une grâce, et il n’y a pas de justification à cette grâce. Il n’y a pas de réponse à la question : « Pourquoi moi ? » Je ne le mérite pas plus qu’un autre, pas moins non plus. Je n’étais pas à la recherche de cela et, en plus, j’avais beaucoup de mal à écouter les gens qui en témoignaient, parce que j’étais jaloux et en colère.

J’étais du côté de la philosophie : les théories sont partageables. Une expérience, ce n’était pas possible de la partager. Il me fallait accepter cette fragilité-là aussi. Et ce mystère.

Est-ce de cette expérience spirituelle que vient votre volonté d’apporter du sens et de questionner des choses aussi existentielles que le pardon, la rédemption ou la souffrance ?

É.-E.S. : J’essaie d’explorer ce mystère que nous sommes, nous les hommes. Pas de le résoudre. Jeune, j’ai cru pouvoir le résoudre. Quand j’ai fait mes études de philo, puis quand je suis devenu professeur, j’avais cette volonté impérialiste du philosophe de résoudre le mystère et d’apporter la vérité.

Mais, plus j’avançais dans l’étude des grands textes, plus j’étais conduit à penser que l’on ne pouvait apporter que des hypothèses, des fictions explicatives. Alors autant assumer le fait que j’écris des fictions, des propositions de sens. On ne peut pas se passer de sens, de vouloir mettre de l’ordre dans le chaos, de la continuité dans nos vies discontinues. C’est vrai que je suis un obsédé du sens.

Les événements – une naissance, une mort, une vie, un amour – n’ont pas de sens en eux-mêmes. Ils n’ont que celui qu’on leur donne. Dans cette recherche, qui nous parle ? Qui tente de nous répondre ? Les philosophes et les spiritualités. Ce n’est pas la passion de Dieu qui m’a conduit aux religions, c’est la passion des hommes.

Qu’est-ce qu’ils ont dans leur cœur pour interpréter les événements de leur vie et y mettre de l’ordre ? Les spiritualités sont des donatrices de sens. J’aime cela chez elles, même si je déteste quand elles oublient qu’elles ne sont que des propositions et qu’elles se donnent comme des certitudes. Je n’aime pas quand le sens est captif, c’est le début de l’intégrisme, du fanatisme et de l’intolérance. Ne jamais dire : « Je sais. » Dire : « Je ne sais pas, mais je crois que… »

Vous ne contrôlez rien, vous, dans votre vie ?

É.-E.S. : Ce n’est pas ça. Mais je suis passé du mystère de la condition humaine que j’habitais avec angoisse à la confiance. La confiance étant, pour moi, la version laïque de la foi. Tout est toujours mystérieux, mais rien n’est plus inquiétant. Cela me semble très important de s’en remettre, en acceptant et en faisant crédit.

J’aime cette idée de s’alléger du pathétique, s’alléger de la peur, de l’angoisse. Pratiquer la joie, c’est se mettre en rapport avec ce qui est, se satisfaire de ce qui existe, c’est un rapport au plein. Alors que la tristesse est rapport au vide, au manque. Voilà mon trajet de vie : accepter que la vie soit un point d’interrogation joyeux. Le désir de contrôle est mortifère.

Dans votre pièce Le Visiteur, Dieu dit à Freud : « Tu croyais que la vie était absurde, désormais, tu sauras qu’elle n’est que mystérieuse. » La vie a donc un sens pour vous ?

É.-E.S. : Dans les années 1950, on pensait que la vie était absurde. Il n’y a pas de sens dans l’univers et l’homme est le seul pourvoyeur de sens. Mais, moi, je vois du sens à la vie : la vie elle-même, la naissance d’un enfant, d’un amour, la musique…, ce sont des éclats de sens dans la nuit, comme des sourires de Dieu. Mais il faut savoir voir. Je suis émerveillé par la magie du quotidien et de ce monde qui tourne.

Et cet étonnement nourrit ma foi. Mais je ne vis pas au pays des Bisounours. Simplement, j’ai appris que, pour faire certains deuils, il faut accepter d’avoir mal. J’ai mis longtemps à comprendre que le bonheur ce n’est pas refuser le malheur, c’est l’intégrer dans le fil des jours et vivre avec la douleur, les regrets, les manques. Bien sûr, cela fait mal, mais, si on essaie de vivre sans regarder ces douleurs, on se sclérose, on fait mourir des parties entières de nous-même.

Dans certains de vos livres, on sent également combien vous pouvez être fasciné par notre part sombre. Où est la place du mal ?

É.-E.S. : À l’intérieur de nous tous. Je suis un croyant qui ne croit pas à la sainteté : le mal est inévitable et irréductible. Quand j’étais enfant, on m’a fait croire qu’il y avait toujours une façon de bien faire. L’enseignement n’était pas assez subtil : découvrir que je pouvais faire le mal, armé des meilleures intentions du monde, a été un bouleversement dans ma vie. Cela m’a fait prendre conscience que je serais toujours misérable.

Quand j’ai écrit La Part de l’autre, où j’essayais de deviner quel autre homme aurait pu devenir Adolf Hitler, j’ai découvert que le monstre n’est jamais loin parce qu’il est à l’intérieur de nous, de moi. Il suffirait que je me laisse aller à simplifier, à ne plus analyser, à désigner un coupable, à penser que j’ai toujours raison… Le mal fait partie de la nature humaine et nous avons tous un barbare en nous. Il faut le tenir bien enfermé dans sa cage. Parce que, Hitler, ce n’est pas l’autre.

Vous souffrez d’être considéré par certains critiques comme un écrivain mineur ?

É.-E.S. : Avant d’être un enjeu face aux critiques, cela a d’abord été un enjeu entre moi et moi. Quand on est jeune, on veut être comme ceux que l’on admire, c’est comme cela que l’on grandit. Moi, à 20 ans, je voulais être Claudel. Et je pensais être un grand lyrique. Jusqu’au jour où une de mes amies m’a dit : « Et si, au lieu d’être Claudel, tu étais Sacha Guitry ? » Cela m’a décomplexé. Je ne suis devenu ni Claudel ni Guitry, mais j’ai obéi à l’injonction de Nietzsche : « Deviens ce que tu es. » (dans Le Gai Savoir). Je suis devenu l’écrivain que j’étais. Ce n’est pas forcément celui que je voulais être, mais c’est moi. Sans faux-semblants et sans affectation.

Son parcours

Livres clés

1993 Le Visiteur (pièce de théâtre).
2000 L’Évangile selon Pilate.
2001 La Part de l’autre.
2002 Oscar et la Dame rose.
2005 Ma vie avec Mozart (tous publiés chez Albin Michel
2011) La Femme au miroir

Éric-Emmanuel Schmitt est né en 1960, près de Lyon, de parents professeurs d’éducation physique. Il est diplômé de l’École normale supérieure et agrégé de philosophie. Il lâche l’enseignement après le succès de ses premières pièces de théâtre, montées avec les plus grands acteurs (Alain Delon, Francis Huster, Jean-Paul Belmondo…), puis celui de ses romans.

Son cycle de cinq tomes sur les enfants et la religion le propulse en tête des ventes. Il est l’auteur français le plus lu, le plus traduit et le plus joué dans le monde. En 2009, il s’est lancé dans le cinéma avec l’adaptation de sa nouvelle, Odette Toulemonde.

Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent… d’Éric-Emmanuel Schmitt Albin Michel, 198 p. + un CD, 22,90 €.
Comment Ludwig van Beethoven, musicien cadenassé dans sa surdité, malheureux dans son enfance comme en amour, a-t-il pu nous laisser en testament L’Hymne à la joie, lui qui en connut si peu ? Et comment la faire entrer dans nos vies ? Ce livre est vendu avec un CD d’œuvres de Beethoven et suivi du texte d’une pièce de théâtre, Kiki van Beethoven.

Par Violaine Gelly dans le magasine Psychologies

Son site : http://www.eric-emmanuel-schmitt.com/Accueil-site-officiel.html

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8 réflexions sur “Eric-Emmanuel Schmitt : « Une nuit dans le désert a changé ma vie »

  1. D ailleurs « confiance » veut dire « avec foi »
    Avancer avec la confiance au coeur permet d avancer sans peur
    J aime son ecriture et ce qu on devine de lui est coherent 🙂

    J'aime

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