Guy-Corneau : La Méduse et le cancer

Le cancer est quelque chose qui est de l’ordre de la méduse. Il a un aspect si terrifiant qu’il hypnotise sa victime. La personne atteinte vit sous l’emprise d’une vision qui la pétrifie. Son entourage est assujetti à la même fascination, car dans la mort possible d’un proche, il contemple sa propre fin. Dès que vous avez le cancer, on ne vous parle plus que du cancer. C’est comme si vous aviez cessé d’exister autrement.

Vous n’avez plus une maladie, vous êtes la maladie. Et comme le dit si bien la fable, c’est cette fascination même qui devient fatale, du moins au niveau psychique. Elle empêche de se détacher et de trouver l’attitude appropriée par rapport à l’atteinte. Pourtant, lorsque l’on a le cancer, les autres aspects de soi continuent à vivre. On demeure un père, un amoureux, un esthète, un amateur de théâtre, quelqu’un d’humoristique, un militant social.

Bref, on continue d’exister. À partir du moment où l’on accepte cette réduction de notre individualité au cancer, on est cuit pour ainsi dire. On devient prisonnier de la caverne de Méduse. La peur, l’obsession, l’inquiétude et la fabulation sur notre propre maladie nous enferment et finalement nous emportent plus sûrement que n’importe quel cancer. On meurt d’avoir peur de mourir.

Quelle est donc l’attitude juste devant la maladie et l’épreuve qu’elle représente? Dans le récit mythique, Persée brise le sortilège en évitant de regarder la méduse en face. Il utilise son bouclier comme miroir et, localisant ainsi le monstre, il la décapite en lançant son arme à son cou. Nous pourrions interpréter que c’est le pouvoir de la réflexion qui permet d’abattre Méduse puisque Persée utilise une surface réfléchissante pour s’orienter. C’est cela même qui permet de briser le sortilège, c’est-à-dire qui permet de sortir de la pétrification et de se remettre en mouvement en quittant l’obsession de la mort.

Cela rend le cancer plus relatif. À cet effet, le psychiatre Jean-Charles Crombez note qu’il y a une grande différence sur le plan psychologique entre « avoir une maladie » et « devenir une maladie ». Lorsque l’on « a » une maladie, on peut être en relation avec elle plus efficacement. On peut l’objectiver, on peut la voir et dialoguer avec elle.


J’ai souvent résumé cette attitude de la façon suivante : la personne déprimée n’est pas la même que celle qui dessine sa dépression. Dessiner sa dépression, cela permet de l’exprimer, de la sortir de soi. Ce geste permet aussi d’éclairer la confusion intérieure. D’autant plus que le patient peut alors dialoguer avec ce qui l’affecte en parlant avec son dessin. Ce n’est pas magique, bien entendu, toutefois cela favorise l’émergence de la partie saine de soi.

Lorsque mon père était malade, il se levait, se lavait et s’habillait comme pour aller au travail. Je trouvais cela enfantin. Pourtant, je me suis vu faire exactement la même chose pendant ma traversée du cancer. Je faisais salon. Je recevais mes amis. Je combattais la pétrification.

Si bien qu’un jour, me voyant de fort bonne humeur, un de mes amis m’a demandé tout candidement : « Es-tu certain que tu as le cancer? » Je lui ai répondu qu’en effet je n’en étais pas tout à fait sûr. Mais comme je n’avais rien à faire cet été-là, j’avais décidé d’essayer la chimiothérapie. Il a compris instantanément qu’il était sous l’effet de la méduse. Ainsi, au fil des mois, j’ai constaté que plusieurs personnes auraient préféré me voir alité.

Ils auraient pu alors m’apporter le salutaire bouillon de poulet, combattant du coup l’impuissance qu’ils ressentaient sous le regard de la méduse. Lorsque j’ai compris cela, j’ai donné des tâches à mes visiteurs. Par exemple, trouver tout ce qu’il fallait pour le repas du soir et le préparer chez moi. Je n’ai jamais si bien mangé de ma vie et en prime j’ai renoué en profondeur avec chacun de mes amis.

Paru sur : http://www.toslog.com/guycorneau/accueil

A lire aussi dans ce blog : https://tarotpsychologique.wordpress.com/2012/01/31/guy-corneau/

 

 

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8 réflexions sur “Guy-Corneau : La Méduse et le cancer

  1. Comment permettre aux médecins généralistes d’expliquer aux personnes atteintes d’un cancer la maladie et sa prise en charge ? Une série de guides pratiques vise à aider médecins et patients à comprendre, sans attendre le rendez-vous souvent redouté avec le cancérologue.

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    • Bonsoir Dieta,
      Merci pour votre passage sur ce blog et comme c’est le premier, je vous souhaite la bienvenue.
      Oui, vous soulevez une grande question car, quand le diagnostic tombe, le seul fait de diriger la personne vers un cancérologue provoque une panique et souvent elle et son entourage imaginent le pire, bien que beaucoup de cas de cancer sont très bien pris en charge et nombreux sont ceux qui en ont guéri y compris l’auteur de cet article.
      Je crois que cela dépend de la sensibilité et de l’humanité du médecin qui sait utiliser les termes rassurants car nombreux sont encore ceux qui ne voient que la maladie et non la personne qui en est atteinte. C’est pour cela que les thérapeutes, tels que Guy Corneau sont de plus en plus lus car, ayant eux-mêmes traversé cette épreuve ils apportent une aide précieuse.

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  2. Très beau témoignage …et je suis d’accord une fois de plus (rire) avec cette manière d’appréhender la maladie …je ne dis pas que c’est simple , mais il ne faut jamais s’avouer vaincu , la pensée positive a énormément d’importance , c’est une bonne part de la guérison …
    Merci pour cet article Elisabeth …j’aimerais le partager sur facebook ….puis-je ?
    Bises et bonne soirée ….

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    • Merci à toi, ma douce Maïa, oui, c’est un magnifique témoignage d’un homme qui n’a jamais baissé les bras, a vaincu le cancer et en témoigne pour apporter de l’aide et de l’espoir aux autres malades. Tu as entièrement raison, bien de personnes condamnées par la médecine en sont sorties car elles y croyaient très fort.
      Bien sûr que tu peux partager, ce blog est fait pour cela et je serai heureuse si tu le fais.
      Je t’embrasse très fort.

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  3. Génial, comme c’est vrai cette pétrification que le cancer provoque et il faut déployer doublement l’énergie vitale que l’entourage nous refuse, tétanisé qu’il est par la peur. C’est pour ça qu’on est plus fort dans la maladie, on a pas le choix.

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    • Oui, cette maladie paralyse, comme le décrit si bien Guy Corneau. Devant l’impuissance de l’entourage, la propre force est nécessaire et détermine souvent la guérison. Tous la possèdent-ils ? Il y en a qui baissent les bras mais d’autres trouvent des ressources insoupçonnées.
      Guy Corneau en est l’exemple parafait car non seulement il a triomphé de son cancer mais il s’emploie à donner un bel exemple du combat réussi.
      Merci pour ton commentaire qui témoigne de ta propre force.

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  4. article plein d’intérêt..
    le salutaire bouillon de poulet qui combat l’impuissance… c’est tellement vrai !!!
    et puis c’est aussi et surtout mon quotidien, ce monde des méduses….
    Merci pour cet article…….
    bises..
    Pati.

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    • Merci à toi, très chère Pati de venir déposer ton commentaire, qui est un magnifique témoignage de quelqu’un, confronté quotidiennement à ce douloureux problème. Il n’y a que des gens qui sont passé par là qui puissent vraiment comprendre…
      Tu es une belle et très courageuse personne.
      Je t’embrasse et te souhaite beaucoup de force pour affronter le monde des méduses…

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