Nos erreurs sont une chance

L’idée de commettre une bourde nous terrorise. Rater nous couvre de honte. Et pourtant !
Non seulement l’erreur est humaine, mais elle peut même être une aubaine.

« Dans mon métier, il y a une règle fondamentale pour progresser : il faut être capable d’admettre que nous commettons des erreurs. » L’homme qui tient ce discours ne travaille pas pour une start-up novatrice qui chercherait à sublimer le potentiel créatif des erreurs de ses employés.

Non, Arnaud est contrôleur aérien. De la justesse et de la minutie des décisions qu’il est amené à prendre à chaque seconde dépend la sécurité de l’espace aéronautique placé sous sa surveillance. Dans ce milieu où une imprécision peut avoir des conséquences graves, on ne rejette pourtant pas l’erreur : on la considère comme un paramètre essentiel dont chacun doit rendre compte dans un « rapport d’expérience » afin qu’elle bénéficie à tous – et, in fine, ne se reproduise plus. « La pire erreur, la plus dangereuse, serait de refuser l’idée qu’il nous arrive d’en faire », dit-il.

shadockNous gagnerions sans doute tous à appliquer cette règle au quotidien. Mais voilà : rien ne nous paraît plus dommageable que de nous tromper. Lorsqu’un proche commet une gaffe, on l’apaise pourtant avec un original : « Ne t’en fais pas, l’erreur est humaine » ou en lui rappelant que saint Augustin avançait un humble Fallor ergo sum (« Je me trompe donc je suis »). Mais quand c’est à notre tour, les remèdes de la sagesse antique ou de la psychologie moderne ne nous sont plus d’aucun secours.

Lors d’une soirée, Héloïse a soutenu que le Marsupilami existe réellement, que l’animal jaune et noir, doté d’une formidable queue lui servant de moyen de locomotion et de machine à torgnoles, a été inspiré à Franquin par de vrais modèles vivants. « J’étais sûre d’avoir raison. J’ai aussi dit que j’étais journaliste, que je savais ce que j’avançais. Pendant que je parlais, j’ai vérifié sous la table avec mon smartphone.

En fait, je confondais avec les marsouins… » Son envie de disparaître, nous l’avons tous connue. Rien d’étonnant : nous vivons l’erreur comme une faillite personnelle. Nous nous trompons par « inattention, distraction, manque d’intérêt, mauvaise préparation, authentique stupidité, timidité, forfanterie, déséquilibre émotionnel, préjugés sociaux, raciaux, idéologiques ou chauvins, ou bien encore du fait d’instincts belliqueux ou prévaricateurs », énumère Massimo Piatelli-Palmarini, professeur en sciences cognitives (« Inevitable Illusions : How Mistakes of Reason Rule Our Minds », John Wiley & Sons, 1996). De cet inventaire non exhaustif des défauts et faiblesses de l’esprit humain, l’erreur surgit comme une faute dont nous avons appris à nous méfier dès l’enfance.

Car c’est à l’école que nous découvrons ce que nos erreurs peuvent avoir de « grave ». L’élève qui se trompe face au maître en fait la douloureuse expérience, risquant sinon la mauvaise note, au moins l’humiliation du rire de ses camarades. Selon le journaliste et essayiste anglophone Peter Gumbel (« On achève bien les écoliers », Grasset, 2010), cette culpabilisation à outrance de l’erreur est un mal très français.

Résultat : nous développons des stratégies d’évitement et prenons le moins de risques possible pour ne pas rencontrer l’échec. Or, la possibilité de se confronter pacifiquement à ses erreurs constitue une étape normale et nécessaire de tout apprentissage. Dans une étude récemment publiée par le « Journal of Experimental Psychology », deux psychologues de l’université de Poitiers ont soumis des élèves de sixième à une série d’exercices trop difficiles pour eux.

Ceux à qui on avait expliqué qu’ils pouvaient commettre des erreurs, car ils n’étaient pas censés savoir résoudre ces problèmes, ont obtenu de bien meilleurs résultats. « Un système qui ne valorise que la réussite peut bloquer l’apprentissage par essais et erreurs, explique le professeur Jean-Claude Croizet, coauteur de l’étude. Si l’on apprenait à faire du vélo à l’école, il y a fort à parier que certains enfants n’arriveraient jamais à se servir d’une bicyclette. »

Le champ des possibles

Pourtant, l’erreur a bien des vertus. Elle est même la meilleure façon de progresser. Et cela pour au moins trois raisons. D’abord, le simple fait de reconnaître qu’on s’est trompé est paradoxalement un excellent moyen de se rendre crédible auprès de son entourage. Le sociologue américain Doug Guthrie fait ainsi de la capacité à admettre ses erreurs l’une des principales qualités d’un bon leader. Tony Hayward, l’ex-directeur général de BP au moment de la marée noire dans le golfe du Mexique, a ainsi dû son éviction et son surnom de « serial gaffeur » non pas tant à ses erreurs directes qu’à son incapacité à reconnaître que son entreprise en avait commis.

Ensuite, faire des erreurs est la seule façon d’examiner le vaste champ des possibles. Vinod Khosla, cofondateur de Sun Microsystems et l’un des investisseurs les plus influents de la Silicon Valley, explique ainsi sa réussite fulgurante : « Après avoir emprunté toutes les fausses routes de l’erreur, le seul chemin qui reste à explorer est forcément celui du succès. »

Voilà qui rappellerait presque une devise des Shadoks : « Plus ça rate, plus on a de chances que ça marche. » Chez Dentsu, première agence de publicité japonaise, on est conscient de ce principe : les jeunes cadres se voient volontairement confier des projets sur lesquels ils n’auront d’autres choix que de faire des erreurs, afin d’évaluer leur capacité à en tirer parti.

Enfin, l’erreur est une source infinie de créativité parce qu’elle permet à l’esprit humain de sortir du cadre où le maintient le respect de la règle. Un nombre incalculable de découvertes scientifiques, technologiques ou culinaires ont ainsi été extirpées de zones d’ombre soudainement éclairées par l’erreur. « La mécanique de l’invention, qui permet aux bonnes idées de naître, s’appuie sur l’induction, le raccourci.

LagaffeC’est exactement la même que celle qui nous fait nous tromper. En fait, il y a une parfaite similarité entre le “eurêka !” (j’ai trouvé) et le “caramba !” (encore raté) », analyse Luc de Brabandère, philosophe et mathématicien en charge du développement de la créativité pour le Boston Consulting Group. Gaston Lagaffe, un autre personnage de Franquin, enchaîne bévues et boulettes et s’exclame « M’enfin ! » quand les choses dérapent. Mais c’est l’employé le plus créatif de la rédaction du « Journal de Spirou », ses prototypes de fusées miniatures lui valant même l’intérêt de l’US Air Force.

Bien sûr, toutes nos erreurs ne portent pas en elles la promesse d’une innovation révolutionnaire. Il nous arrive d’en faire des stupides, comme ce lycéen très fier d’avoir correctement rempli sa carte des villes d’Afrique et qui se rend compte, en sortant de l’épreuve, qu’il s’agissait de l’Amérique latine.

Il nous arrive aussi d’en faire de douloureuses. De connaître l’angoisse lors d’un choix amoureux : dois-je me livrer à elle, dois-je le quitter, dois-je vraiment l’épouser ? « La peur de se tromper et de le regretter nous paralyse, explique la coach de vie Pascale Biais. Nous ne voyons plus la chance formidable que chaque erreur porte en elle. En jalonnant notre parcours, les erreurs offrent à chacun un chemin individualisé vers la vérité, vers sa vérité. »

Benjamin Franklin, qui était, au moins autant que Gaston Lagaffe, un génial inventeur, écrivait dans un rapport scientifique à Louis XVI : « Peut-être, tout bien considéré, l’histoire des erreurs de l’humanité est-elle plus riche et plus intéressante que celle de ses découvertes. La vérité est égale à elle-même, étroite. […] Tandis que l’erreur est d’une diversité inépuisable ; elle n’a pas de réalité, mais elle est la création pure et simple de l’esprit qui l’invente. »

Par Clément Imbert pour le magazine Clé

28 réflexions sur “Nos erreurs sont une chance

      • @ »si nous savons en tirer des leçons… » – complètement d’accord avec toi, Élisabeth… et à condition de ne plus répéter les mêmes erreurs!(« errare humanum est, perseverare diabolicum est! ») De toutes nos erreurs ou expériences négatives, nous en tirerons tjs des conclusions positives pour le présent et pour l’avenir…
        – – –
        Amitiés toulousaines et une journée formidable!🙂

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        • Merci de ton passage Mélanie, tu m’as un peu fichu la trouille😀 avec le : « perseverare diabolicum est! »😀
          Je plaisante, rassure toi, persévérer oui mais sur la bonne voie… de l’apprentissage
          Amitiés parisiennes, j’espère que le printemps arrive chez toi, j’ai vu des petits bourgeons et cela m’émerveille…

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  1. J’aime beaucoup la dernière phrase ! Ton article me fait sourire car justement hier soir mon fils me disait que c’était normal de rater, il fallait bien apprendre avant d’y arriver … il a 6 ans et tellement de sagesse déjà …

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    • Ah oui, effectivement, une telle sagesse à 6 ans… Il faut dire, qu’il y a beaucoup d’enfants extraordinairement éveillés et il a de la chance de t’avoir car tu ne permettras pas que le moule de l’école le déforme.

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  2. mon cher Patron répète souvent « il faut dire où nous nous sommes trompés pour ne pas commettre les mêmes erreurs »
    il avait d ailleurs organisé des cours « erreurs à ne pas commettre » en marge des formations sur l’implantation de son instrumentation.
    c’est essentiel d avoir ce recul et cette humilité, cette honnêteté aussi!

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  3. Il y a tant de points dans ton article Elisabeth qui me touchent …!
    Ma lecture a réveillé une mémoire de jeunesse …quand petite fille, on me disputait pour des riens…( à mon humble avis , bien sûr ) …En vieillissant je ne suis sentie coupable pour tout ce qui arrivait de travers, dans tous les domaines de ma vie ; que ce soit en amour, comme mère, dans mon travail…Heureusement, aujourd’hui….je suis guérie , je dirais à 80 % …c’est pas si mal quand même ( sourire ) …J’ai constaté que certaines erreurs ( les miennes bien sûr ) m’ont servies car j’ai dû prendre un autre chemin …et ce chemin est lumineux …!
    Le 20% qui reste…ce sont de veilles chimères qui reviennent parfois me visiter pour que je me sente encore coupable de tout …mais…je les vois venir maintenant …Je les regarde…et je les balaie du revers d’une pensée positive et constructive que j’adore :  » La perfection de Dieu, s’exprime et se manifeste à travers moi  »…..!

    Et bien voilà amie ….
    À tout bientôt …
    Tendresse
    Manouchka

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    • Et ton commentaire me touche profondément, Manouchka. Tu as du faire un sacré travail, pour surmonter les brimades, lesquelles, reçues dans l’enfance se sont bien incrustées et pour qui tu arrives à cette guérison. Les 20% qui reviennent, c’est la Vie qui vient te tester… Et tu as trouvé une méthode infaillible, j’aime tant ta phrase pour repousser la culpabilité qui revient.
      En plus, tu vis en pleine conscience car tu la vois arriver et tu réagis immédiatement. Et les erreurs t’ont servies de leçons.
      Ce n’est pas si mal, c’est excellent !
      Je retiens ta phrase et t’embrasse avec tendresse

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  4. Vous allez m’arrachez les yeux, Elisabeth, mais bon je me lance :
    1. J’entends encore « au moins une faute que vous ne ferez plus » – ce qui me laissait supposer que le panier des fautes était sans fin et qu’il me faudrait persévérer !
    2. Les fautes sont monnayables dans les sphères de l’entreprise (enfin les grandes et grosses), fautez et vous recevrez plein votre panier (parachutes dorés). Une « aubaine » qui n’entache pas leur CV.
    Mais, merci pour votre article, acceptez ma dérision comme un hommage à votre sagesse.

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  5. J’aime beaucoup cet article et en particulier certains passages : « Un système qui ne valorise que la réussite peut bloquer l’apprentissage par essais et erreurs, explique le professeur Jean-Claude Croizet, coauteur de l’étude. Si l’on apprenait à faire du vélo à l’école, il y a fort à parier que certains enfants n’arriveraient jamais à se servir d’une bicyclette. »
    « faire des erreurs est la seule façon d’examiner le vaste champ des possibles. »
    « l’erreur est une source infinie de créativité parce qu’elle permet à l’esprit humain de sortir du cadre où le maintient le respect de la règle. Un nombre incalculable de découvertes scientifiques, technologiques ou culinaires ont ainsi été extirpées de zones d’ombre soudainement éclairées par l’erreur. »
    Oui, j’aime beaucoup cette conception qui ne condamne pas l’erreur et au contraire permet d’en tirer parti.

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    • Cela ne m’étonne pas, Yveline car c’est droit dans le sens de ta démarche. Déjà, il y a des cas de toutes ces découvertes et je sais, que comme moi, tu as fait tienne la maxime : « nous apprenons beaucoup plus de nos erreurs que de nos réussites »

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  6. Toutes les erreurs ne sont pas une chance , mais parfois on a pas trop le choix d’en faire pour sortir d’une situation difficile.
    Il y a des erreurs qui portent de toute façon la conséquence de nos actions passés …
    Merci Élisabeth pour cet article apportant une perspective nouvelle sur le sentiment de l’erreur que l’on peut commettre ….

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    • Effectivement, Lune, nos actions sont souvent influencées par les erreurs du passé mais je crois que c’est aussi une chance d’en apprendre à posteriori et tirer des bonnes leçons.
      Merci de ton passage et excellent week-end.

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  7. J’ai adoré cette article plein d’humour et très imagé. C’est vrai que plus jeune, on n’aime pas trop se faire prendre la main dans le sac devant nos erreurs, puis l’âge venant on les accepte et les reconnait plus volontiers. On devient tout simplement plus humble?
    Magnifique la citation de Benjamin Franklin, les erreurs plus riches que les découvertes, par contre un peu triste de voir combien l’école est bloquante pour certains!!!
    Toujours des articles très inspirants…merci Elisabeth et belle soirée.

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    • Je crois que tout dépend de la personne, Marylaure. Certes, avec l’âge nous devenons plus humbles mais c’est uniquement le cas de ceux, qui ont travaillé à tirer des leçons de leurs erreurs.
      Entièrement d’accord avec toi pour l’éducation, qui met tout le monde dans le même moule et laisse si peu de place à l’erreur, ce qui peut casser des enfants qui ont des qualités mais aussi des difficultés à s’adapter.
      Merci à toi et beau week-end

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  8. Encore un beau poste qui résonne en synchronicité avec mes questions d’il y a 2 jours à peine🙂 très instructif , elisabeth, tu as l’art de trouver ceux qui savent le dire ! Tu es ma revue de presse préférée🙂

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