Nos émotions assurent notre survie

Parce qu’elles nous fondent, les refuser, c’est se mettre en danger. Mieux vaut donc les vivre pleinement, mais sans démesure, préconisent les auteurs de  La Force des émotions.

Amies ou ennemies, les émotions ?

Colérique, anxieux, jaloux, déprimé, hyperémotif, vous êtes tenté d’adopter le second point de vue. Vous rêvez de la pilule miracle qui vous débarrasserait de votre bouillonnement émotionnel… Attention au revers de la médaille, préviennent Christophe André et François Lelord.

Sans émotions, l’asocialité et l’exclusion vous guettent, vous multiplierez les comportements inappropriés ; sans le garde-fou de la peur, vous deviendrez dangereux pour vous-même et pour les autres. Votre vie sera marquée par l’indifférence et l’ennui. Plus du tout affecté par les événements, vous perdrez la mémoire. Le meilleur choix est donc d’apprendre à vivre avec elles.

Psychologies : Pourquoi avons-nous des émotions ?

colère fille• François Lelord : Selon les psychologues évolutionnistes héritiers de Darwin, notre gamme d’émotions s’est inscrite dans nos gênes dans la mesure où elles assurent notre survie. Tout comme notre capacité à nous tenir debout ou à saisir des objets nous a permis de mieux survivre et de nous reproduire dans notre environnement : le désir nous pousse à choisir un partenaire ; la colère, à faire fuir les ennemis ; la peur nous tient à distance des périls ; la tristesse nous assure le soutien des autres.

• Christophe André : Selon les psychologues « culturalistes », les émotions sont des codes qui permettent de communiquer les uns avec les autres. Notre culture, les exigences de notre société nous incitent à manifester des émotions afin d’être compris et accepté par le groupe.

Si je suis issu d’une société du Sud, lors d’un deuil, je dois manifester ma tristesse de façon très bruyante. En Angleterre, je me ferai traiter d’hystérique. Un cadre supérieur qui explose de colère et injurie ses collaborateurs en réunion passera pour un caractériel. En revanche, le loubard de banlieue s’abstenant de réagir à une offense par une colère violente sera considéré comme un lâche.

Psychologies : Nous distinguons mal les émotions des sentiments. Comment se repérer ?

• François Lelord : Premier critère : la durée ! Une émotion est un choc, un changement d’état rapide, alors qu’un sentiment s’étend dans le temps. Mais effectivement, une émotion telle que l’amour est durable : au moins quelques heures… D’où la distinction entre émotion fondamentale et émotion mixte.

Pour mériter le titre de fondamentale, une émotion doit débuter soudainement, être présente chez le bébé et les primates, se distinguer parfaitement des autres, s’accompagner d’une expression faciale caractéristique.

Psychologies : Pourtant, l’amour ne s’accompagne d’aucune mimique ?

• François Lelord : C’est vrai. Aussi ne figure-t-il pas parmi les émotions fondamentales. En fait, il est constitué d’émotions et de pensées diverses : la peur – de n’être pas aimé, d’être abandonné –, la tristesse quand on est moins aimé qu’on aime, l’excitation, la joie, etc.

Psychologies : Pourquoi sommes-nous parfois incapables de détecter notre état émotionnel ?

• François Lelord : Les émotions socialement ou moralement inacceptables sont souvent refoulées, déplacées, métamorphosées. Je suis en colère contre mon patron. Évidemment, je ne peux le couvrir d’injures, donc je me calme, je refoule temporairement mon ire, que je déverse sans la moindre raison apparente sur mon conjoint en rentrant chez moi. Je suis incapable d’exprimer ma colère ? Je me venge méthodiquement sur la nourriture.

Je peux aussi somatiser : je prends sur moi et je me retrouve avec un mal de ventre. Je peux aussi nier ma colère : j’entre en moi-même et je me coupe de mes émotions. Si, pour moi, elle est une émotion inacceptable, synonyme de « méchanceté », de « perte d’amour », toutes les fois que je la ressentirai, elle se métamorphosera en culpabilité et en tristesse. Très souvent aussi, l’envie – émotion taboue – sera enfouie et se transformera en agressivité ou en en admiration vis-à-vis de la personne qui l’excite.

Psychologies : Certains se disent très émotifs ou se plaignent de l’être trop.
Y a-t-il une norme ?

colère• Christophe André : S’il y a une norme, elle est sociale. En fait, nous souffrons tous d’émotions que nous ne pouvons maîtriser, que ce soit la peur, la colère, la jalousie, la honte. C’est le produit à la fois de nos gênes, de notre éducation et de notre histoire personnelle. Pourtant, être toujours joyeux et de bonne humeur nous exposerait à des situations périlleuses : nous aurions trop confiance en nous-mêmes, serions trop influençables, l’absence d’inhibition nous inciterait à des attitudes déplacées en société.

Toutefois, être envahi en permanence par la honte, l’embarras, la culpabilité ou l’anxiété empêche de vivre. Mais cet excès dépasse le cadre de la vie émotionnelle « normale ». Être parasité par la peur du regard de l’autre nous entraîne du côté de la phobie sociale, qui nécessite un traitement approprié. Une tristesse trop prolongée et une culpabilité trop envahissante sont les symptômes d’une dépression.

Psychologies : C’est grave, le manque d’émotion ?

• Christophe André : Dès lors que nous nous coupons de nos émotions, nous devenons moins intuitifs. Aussi commettons-nous des erreurs d’appréciation sur les autres et sur nos propres besoins. De plus, dans les périodes où nous sommes moins attentifs à elles, nos facultés de mémorisation décroissent.

Certaines personnes se présentent d’emblée comme peu expressives – très souvent parce qu’elles craignent de souffrir d’un trop-plein d’émotivité. Confrontées à une séparation ou à des problèmes professionnels, elles se contentent de se déclarer fatiguées.

Généralement peu loquaces, quand elles racontent un épisode de leur vie, c’est sur un ton neutre, concluant par un « c’était sympa » ou un « c’était un peu ennuyeux ». Résultat, elles se plaignent souvent de la pauvreté de leur vie sociale et de leur vie amoureuse.

Psychologies : Comment devenir plus expressif ?

• Christophe André : D’abord, en étant plus attentif à ses propres émotions. Certains romans, certains films nous apprendront à vivre des émotions que nous refusons – la jalousie, l’envie, la colère, la tristesse. Ensuite, il s’agit d’être plus à l’écoute des sensations corporelles signalant que nous sommes en train d’éprouver telle ou telle émotion – l’accélération du rythme cardiaque, la moiteur des mains, la chaleur qui inonde le visage.

On peut aussi s’essayer à l’écriture, en décrivant les émotions ayant accompagné des situations douloureuses ou particulièrement agréables de notre vie. Cet exercice permet d’explorer nos pensées et le discours que nous nous tenons intérieurement.

Psychologies : Pourquoi est-il utile de repérer l’état émotionnel des autres ?

sourire• François Lelord : Cette faculté s’appelle l’empathie. Les études montrent qu’elle augmente les comportements d’entraide et de soutien, qu’elle a un effet apaisant sur les émotions négatives et améliore les relations humaines.

A l’inverse, l’indifférence absolue à l’état émotionnel de l’autre, repérable chez les personnes atteintes de lésion cérébrale, les délinquants ou même certains grands patrons, par exemple, accroît les comportements déviants. Votre conjoint conduit trop vite.

Vous pouvez hurler : « Tu es complètement dingue de rouler à cette allure. » Ou, au contraire, lui dire : « Je sais que tu aimes conduire vite, mais moi, je me sens mal. » Exprimer un souhait de manière personnelle et émotionnelle ramène la communication à un niveau plus égalitaire et stoppe le conflit.

Bien sûr, ça ne marche pas à tous les coups. Par exemple, si vous essayer de calmer la mauvaise humeur d’une personne dont vous courtisez le conjoint : « Je comprends que cela vous contrarie, mais votre femme me plaît tellement ! »

Psychologies : Pourquoi certains sont-ils moins joyeux que d’autres ?

• François Lelord : Nous sommes inégaux sur le plan émotionnel et certaines personnes sont surtout prédisposées aux émotions négatives. Peut-être parce que, traditionnellement, notre société valorise plus les comportements mélancoliques, le calme, l’humilité, la sagesse, que les explosions de joie !

Psychologies : Les émotions peuvent-elles être dangereuses pour la santé ?

• Christophe André : On sait que les émotions positives ont une influence favorable – transitoire ou durable – sur le système immunitaire. Mais est-il dangereux de cacher ses émotions négatives ? A ses débuts, la médecine psychosomatique a fait l’hypothèse qu’à chaque type d’émotion refoulée correspondait un type de trouble (angoisse de séparation-asthme, colère rentrée-douleurs abdominales, etc.).

Les recherches n’ont pas vraiment confirmé ces intuitions. Des études ont établi un lien entre colère retenue ou trop fréquente et risques cardio-vasculaires. Plus que l’émotion elle-même, il semble que ce qui rend malade est l’attitude globale des personnes colériques : leur hostilité envers les autres !

Psychologies : Si nous avions tout ce que nous voulions, serions-nous heureux ?

• Christophe André : Oui et non. Le problème, c’est que nous sommes de formidables machines à nous habituer. Nous nous habituons à des conditions de vie désastreuses pour éviter de trop désespérer, mais nous nous habituons aussi très vite à ce que nous avons. Au bout d’un certain temps, la vision de l’être qui nous faisait trembler d’excitation amoureuse et de bonheur cesse de nous rendre euphorique.

• François Lelord : Les chercheurs nomment le bonheur un « bien-être subjectif » : être heureux est une question d’évaluation. Certains d’entre nous sont davantage prédisposés à cette forme de bonheur que l’on appelle le contentement et qui consiste à se réjouir d’avoir ce que l’on a. D’autres sont plus sensibles à la joie qui, elle, implique un afflux régulier d’émotions agréables. Cet état émotionnel est plus difficile à obtenir. Aussi, savoir se contenter de ce que l’on a offre plus de chances d’être heureux dans sa vie.

Isabelle Taubes pour le magazine Psychologies

La Force des émotions François Lelord Christophe André Odile Jacob, 2001

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21 réflexions sur “Nos émotions assurent notre survie

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  3. La maîtrise de ses émotions est un sujet difficile que j’aime bien regarder à travers une vision bouddhiste. Un autre vision que je viens d’appréhender me vient d’Alexandre Jollien ave ses livres dont « Eloge de la faiblesse ».

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    • Oui, les bouddhistes en parlent si bien, surtout ceux qui ont vécu à l’occident car ils savent adopter un langage qui nous est familier. Il y a un autre article consacré à ce sujet, avec l’interview de Matthieu Ricard.
      L’approche d’Alexandre Jollien est aussi passionnante…

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  4. Parler des émotions, pour moi, c’est comme parler de musique. Une musique qui vient de l’intérieur…
    Me voilà triste? Je suis violon. Et si la beauté de son son me ravie, je suis mélancolie. Mon cœur est-il en fête? Me voilà trompette. La joie s’est installée? J’ai envie de chanter, de danser… Mais voilà la colère, sombre? amère? que faire? Je prends ma batterie, je ris… J’explose! Puis le morceau fini, voici la pluie, les larmes, la paix, le calme. Mes pensées me transportent? Je suis harpe celtique, bardique, magique… La peur me paralyse? J’écoute… Les battements de mon cœur, les battements de ma vie… Le silence me sourit. Suis-je fière de moi? Je suis l’harmonica. Quand je prends ma guitare, je peux toutes les jouer, ses émotions de vie. Je passe du rire aux larmes, j’explose ou je me calme, je vois rouge puis bleu, Je monte et je descends, j’exorcise la honte, j’attrape la jalousie, un deux trois je la fuis, je lui parle d’amour, de silence et d’amis…
    Je suis.

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  5. un « collègue » a voulu me faire un compliment il y a quelques mois « vous êtes forte, vous êtes sans affect »
    ben non mon con
    c’est même tout le contraire
    je suis forte parce que je laisse vivre l’affect en moi. animus et anima cohabitent et si parfois mes émotions occasionnent quelques larmes, elles m’apportent surtout le carburant nécessaire à la vie

    Elisabeth, tu cites deux auteurs que j apprécie… des bises chocolatées pour toi

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  6. Merci Elisabeth pour ce partage. C’est passionnant de comprendre nos émotions et leurs mécanismes. Par contre, je ne pense pas que nous devenons moins intuitifs quand nous nous coupons de nos émotions. Je ne mêlerai pas intuitions et émotions. L’intuition reste présente,
    c’est l’écoute de son coeur à suivre avant que le mental intervienne et le doute avec…
    J’aime lire tous tes commentaires remplis d’amour et de sagesse. Merci pour ce que tu es.
    Avec tendresse.

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    • Merci à toi, Marylaure pour tes passages réguliers sur ce blog, pour tes commentaires remplis de sagesse et de l’esprit de partage.
      Je me suis surprise à attendre tes venues et j’apprécie tant ta contribution aux échanges.
      Il est vrai, qu’entre émotions, sentiments et intuition en plus, difficile de distinguer parfois.
      Alors, chacun le fait à sa manière 😀
      Toute ma tendresse.

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    • Oui, Flo, tu l’as si bien dit, les larmes nettoient et soulagent. Sans émotions, nous ne serions pas humains, il y a juste le mot « contrôler » qui me gène mais j’ignore quel sens tu lui donnes exactement.
      Belle soirée à toi

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    • Rester soi-même, OK, ne pas s’écouter… cela me rappelle trop l’éducation que nous avons souvent reçue : « ne t’écoute pas ». Mais si on le fait, comment entendre et comprendre ce qui se passe à l’intérieur de nous ? Notre corps parle et si nous ne l’entendons pas, il va se manifester de plus en plus fort, souvent par des somatisations de plus en plus graves… Alors je dirai au contraire, faire attention à ce qui s’exprime, justement quand les émotions montent, pour ne plus être leur jouet mais jouer avec.
      S’occuper de ceux que l’on aime mais en commençant par soi. Encore un principe qui va à l’encontre de ce que nous avons toujours entendu mais comment aimer les autres, si on ne s’aime pas, comment donner, si nous ne nous sommes pas remplis d’abord ?
      Bisous, Loup Blanc et belle semaine à toi

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  7. Bravo Elisabeth pour cette lecon de Psychologie y en a qui feraient bien de venirs lire cela leurs feraient pas de mal , quelle poubelle le net , avec toutes ses critiques , les mêles tout ,
    mais est ce que cela changera !! non car le monde est de plus en plus argneux jaloux, envieux , égocentrique ,malsain pour les autres , que le monde vie mal cette nouvelle vague , de vieux et jeunes , a coté de la plaque ,
    je sais pas si un jour tour rentrera dans l’ordre le côté sagesse mais j’ai peine a y croire !
    bisous Elisabeth bon mercredi !

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    • Tu sais, Manik, on ne peut forcer personne à avancer, si elle n’a pas envie. Et le monde est monde, depuis son commencement, il y a toujours eu des sages et des malfaisants, la critique est humaine et il nous faut accepter les gens tels qu’ils sont…
      A mes yeux, cela change déjà, les consciences évoluent et de plus en plus de personnes avancent. Regarde, ne serait-ce qu’ici, il y a tant de belles personnes qui viennent partager avec respects.
      Quant aux autres, ils sont perturbés par les énergies, très exigeantes en ce moment.
      Allez, ne soit pas si pessimiste, la lumière ne peut exister sans l’ombre.
      Je t’embrasse et belle journée

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