Un chemin vers plus de liberté et de sérénité

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Aux États-Unis, il est considéré comme l’un des plus grands psychiatres. Pour nous, il est aussi un véritable écrivain. Chacun de ses romans, avec un thérapeute pour héros, aide à traverser l’existence. A 82 ans, Irvin Yalom, psychiatre, psychothérapeute, essayiste et romancier, continue de consulter et d’écrire du fond de son fief californien, à Palo Alto. Rencontre avec un des papes de la psychothérapie contemporaine qui ne souhaite pas être un thérapeute distant.

Ce matin-là, Irvin Yalom est sorti de sa maison californienne pour m’attendre sur une petite route de campagne ensoleillée. Les mains dans les poches, la tête légèrement inclinée vers le sol, il lève de temps en temps les yeux pour vérifier discrètement que je ne prends pas un mauvais virage.

Professeur émérite de l’école de médecine de l’université Stanford, auteur de best-sellers célébré par la critique, thérapeute assailli de demandes, le psychiatre respire la santé : grand, l’œil aiguisé, il enveloppe son esprit vif, voire cinglant, d’une voix douce mais ferme. Pendant l’entretien, il ne se lèvera qu’une fois de son fauteuil, pour montrer sur l’écran de son ordinateur un e-mail.

Un courrier envoyé d’un cybercafé par un sans-abri qui a lu La Méthode Schopenhauer après l’avoir trouvée dans une poubelle. « Ce roman a bouleversé mon existence », a-t-il écrit. Irvin Yalom masque à peine son plaisir. C’est un peu comme si la boucle était bouclée.

Comme si le petit garçon, fils d’immigrés, venu à la psychologie par la littérature, tenait aujourd’hui la preuve qu’il a réussi à concilier ses deux passions, l’écriture et la thérapie, dans une seule et même quête : offrir à quelques-uns de ses congénères un chemin vers plus de liberté et de sérénité.

Psychologies : Pourriez-vous nous parler de votre enfance ?

Irvin Yalom : Je suis né dans la ville de Washington, aux États-Unis. Je n’ai pas vraiment eu d’enfance. Nous avons grandi, avec ma sœur de sept ans plus âgée que moi, dans l’appartement situé au-dessus de l’épicerie que possédaient mes parents. Nous étions pauvres, les seuls juifs blancs dans un quartier noir.

Je n’étais pas heureux. Je ne pouvais pas sortir : c’était trop dangereux, et à l’intérieur de la maison, ce n’était pas facile non plus. Mes parents étaient d’un autre monde, un monde ancien, tourné vers le passé. Ils n’étaient pas « modernes », ne comprenaient pas grand chose à la culture américaine et n’avaient pas vraiment le temps de s’occuper de nous. Ils travaillaient énormément : douze heures quotidiennes, six jours par semaine.

Vous sentiez-vous « étranger », pas à votre place, au sein du milieu dans lequel vous évoluiez ?

Tous mes copains étaient noirs. Et très vite s’est posée la question d’être juif. Mes parents avaient fui les pogroms dans les années 1920. Ils venaient de Russie, disaient-ils. Enfin, parfois ils disaient Russie, parfois Pologne. Un petit village à la frontière détruit par les nazis et qui n’existe plus aujourd’hui, ai-je compris.

Personne n’en parlait jamais chez moi, même si mes parents étaient très immergés dans la culture juive. Ils lisaient des journaux en yiddish et tous leurs amis étaient juifs. Cela dit, ils étaient indifférents à la religion et nous ne suivions aucune fête à part Hanoukka. Je n’ai jamais cherché à en savoir plus sur mes origines.

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Il y a quelques années, j’ai fait une conférence en Russie et j’ai compris par hasard d’où je venais en dînant dans un restaurant ukrainien : leur bortsch avait exactement le même goût que celui de ma mère. Je me souviens que mon identité me posait problème à l’école. Il y régnait une atmosphère antisémite puissante, et je me sentais vraiment mal.

Très vite, j’ai cherché du réconfort dans la littérature. Je me suis plongé dans les livres que j’empruntais voracement à la bibliothèque. Vers 10 ans, j’ai commencé à me passionner pour les romans. Depuis, ils ne m’ont jamais quitté. Ils ont fait mon éducation. Tolstoï et Dostoïevski m’ont formé psychologiquement, philosophiquement et sociologiquement. Grâce à eux, j’ai découvert les tréfonds et les angoisses de l’âme humaine.

Vous avez assisté à l’infarctus de votre père quand vous aviez 10 ans et décidé de devenir médecin en voyant le docteur de la famille le sauver. Est-ce vraiment l’origine de votre vocation ?

Il y a eu cet événement, oui. Mais indépendamment de cela, le choix de la médecine s’est imposé parce qu’à l’époque c’était la carrière « classique » suivie par les meilleurs élèves issus de l’immigration juive. En fait, soit vous repreniez le « business familial », soit vous faisiez médecine.

Si j’avais su que je pouvais devenir romancier, les choses auraient peut-être été différentes… Mais je ne connaissais aucun écrivain. Je ne savais pas que c’était possible. Ce qui est sûr, c’est que la décision de me spécialiser en psychiatrie vient de la lecture des grands auteurs russes.
Je suis un littéraire.

D’ailleurs, toute la partie scientifique de ma formation ne m’a jamais intéressé et m’a demandé beaucoup d’efforts. Au début de mes études supérieures, je me sentais intellectuellement
« sous-développé » par rapport aux autres étudiants. Je travaillais tellement que je ne réfléchissais pas. J’emmagasinais. J’étais anxieux, obsédé par l’idée de réussir.

Les études de médecine étaient difficiles à l’époque, le quota de juifs avait été fixé à 5 %. En plus, il fallait que je finisse mes études en trois ans plutôt que quatre. J’étais amoureux de ma femme, Marilyn. Je voulais l’épouser très vite. J’avais peur de la perdre.

L’un de vos textes les plus connus en France, un essai qui s’intitule Thérapie existentielle, développe cette notion que vous avez créée et que vous utilisez dans votre pratique de thérapeute. Pourriez-vous expliquer de quoi il s’agit ?

La thérapie existentielle n’existe pas en tant que telle. Pour la pratiquer, il faut maîtriser plusieurs techniques et être sensible aux questions existentielles, à savoir : que signifie vivre ? Comment affronter la mort ? Comment trouver un sens à sa vie ? Comment accepter l’idée que, même si vous avez réussi à faire couple avec quelqu’un, vous mourrez seul, de la même manière que vous êtes venu seul au monde ?

Si vous commencez à vraiment réfléchir à votre propre existence, vous en arrivez forcément à ces questions de la mort, de l’isolement et du sens de la vie. La thérapie existentielle, c’est cela : se pencher sur ces questions métaphysiques dans le cadre d’une thérapie.

J’ai toujours été passionné par la philosophie, pas celle qui se préoccupe de logique mathématique, mais celle qui se penche sur la question du sens de la vie. Et je ne vois pas pourquoi philosophie et psychothérapie devraient être opposées. Toutes deux se préoccupent des mêmes enjeux essentiels.

Est-ce que la prise en compte de ces questions métaphysiques a modifié votre pratique et les rapports avec vos patients ?

Absolument. Si vous avez en tête l’idée que nous, humains, sommes tous embarqués dans le même bateau, que nous sommes tous confrontés à la perspective de notre disparition, alors vous empruntez une route différente en tant que thérapeute. Je ne suis pas détaché, neutre. Je m’engage avec le patient.

J’essaie de comprendre exactement ce qu’il veut dire, de le conseiller sans pour autant jouer le rôle de guide spirituel. Mon objectif n’est pas de laisser les gens céder à la tentation de la soumission à un être « supérieur », à une idéologie ou à une religion. Il ne s’agit pas d’enchaîner, mais de libérer en dialoguant.

Donnez-vous beaucoup de conseils et de directives au cours de vos thérapies ?

Je ne veux pas apparaître comme un être omniscient. Ce n’est pas le rôle d’un bon thérapeute, à mon avis. Je parle de ce que je connais, mais aussi de ce que je ne connais pas. Je donne mes réponses aux questions quand je le peux. Il m’arrive même de me dévoiler. Avec Ginny, la patiente de Dans le secret des miroirs, la cure s’est déroulée il y a plus de quarante ans.

Et mon idée, révolutionnaire à l’époque, était la suivante : que se passerait-il si Ginny savait ce que je pense, ce que je ressens pendant nos séances ? Lui donner à lire ce que j’avais rédigé sur nos séances était une expérience inédite. Je suis sûr que tous les patients se demandent ce que leur thérapeute pense d’eux.

Et je suis ouvert à cette question. Je considère qu’ils ont le droit de me la poser. Je leur dis toujours qu’ils peuvent me demander ce que je pense. Chaque fois que je l’ai fait, les résultats ont été excellents : cela anime la thérapie, alimente les séances. Les patients se rendent compte que vous êtes sincère, qu’ils ne sont pas jugés et peuvent s’exprimer librement.

Mais que faites-vous de la neutralité bienveillante préconisée par Freud ?

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D’abord, je pense que ce principe de neutralité est archaïque. Théoriquement intéressant,
« thérapeutiquement » vain. La psychothérapie est avant tout une relation, et c’est le lien qui soigne. Je suis d’ailleurs sûr que Freud était très présent avec ses patients, qu’il intervenait dans leur vie, qu’il leur parlait énormément. Je travaille essentiellement sur les rapports que mes patients entretiennent avec les autres.

C’est d’ailleurs souvent pour cela qu’ils viennent consulter : pour changer leurs relations avec leurs parents, leurs amants, leurs amis… En examinant le lien qu’ils entretiennent avec moi, en leur révélant des choses si j’estime que cela peut leur être utile, je peux pointer ce qui ne va pas et nous pouvons travailler, analyser les nœuds et les difficultés.

Si vous parlez de vous, ne prenez-vous pas le risque de « bloquer » le transfert du patient, de l’empêcher de faire de vous ce père tant aimé, cette mère absente, etc. ?

Pas besoin d’être opaque et silencieux pour susciter le transfert, il se produira de toute façon, car c’est une force puissante. Et puis, nous déformons toujours les choses à cause des sentiments du passé qui resurgissent au cours de la cure. Vous savez, j’ai passé trois ans en analyse avec quelqu’un de très traditionnel et « lointain ». J’ai l’impression d’avoir perdu mon temps. Je ne veux pas être distant. Je veux être humain, interagir.

Comment se déroulent vos séances ?

Elles durent généralement de cinquante minutes à une heure et se déroulent une à deux fois par semaine. Je démarre souvent avec un rêve. C’est un excellent moyen d’accéder à l’inconscient. Si les patients ne s’en souviennent pas, je leur demande de s’endormir avec du papier et un crayon à côté d’eux, d’essayer de s’en rappeler au réveil, juste avant d’ouvrir les yeux. Parfois, un mot suffit pour que le fil surgisse. Au début, c’est passionnant car les rêves sont pleins d’énergie.

Utilisez-vous ce divan derrière nous ?

Très peu. Je préfère travailler en face à face. Je propose le divan aux personnes très timides qui ont peur de me regarder dans les yeux, ou à celles qui sont fatiguées. Et puis, le divan est tellement associé à la psychanalyse traditionnelle! J e pratique la psychothérapie.

Avez-vous expérimenté de nouvelles thérapies qui vous paraissent intéressantes ?

Non. Je travaille avec ce que je sais. Je reçois beaucoup moins de patients qu’avant. Je suis un vieux monsieur, maintenant. Je n’accepte plus de personnes dont le traitement pourrait dépasser un an. En fait, une grande partie de mon temps et de mon énergie est consacrée à l’écriture. Je suis en train de terminer un roman sur Spinoza. J’aime écrire des histoires. J’ai toujours pensé, quelque part au fond de moi, que publier de bons romans est la meilleure chose qu’un homme puisse faire dans sa vie.

Hélène Fresnel

 

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33 réflexions sur “Un chemin vers plus de liberté et de sérénité

    • Comme pour beaucoup, le parcours d’une vie, influence nos pensées et actions. Celle d’Irvin Yalom est à peine évoquée ici mais vous connaissant, vous pouvez l’approfondir à travers son site ou en cherchant sur le Net.
      Merci, Jean-Michel et excellent week-end

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  1. Alors je cherche, je cherche… C’est aussi par la littérature que j’ai appris à chercher… A chercher quoi? Un sens à la vie, un sens à la mort, un sens à l’amour… Et appris surtout à « re unir »… Merci a tous ces grands êtres amoureux de le sagesse qui nous « livre » leur vie d’étude et nous offrent leur vision du monde et de l’Uni…Vers… Et qui nous reconnectent avec les grandes lois de la nature et de l’existence pour redonner la soif d’avancer avec tous nos « maux » du mieux qu’on peux…
    Et merci à toi Elisabeth!

    Il y a un poème
    Dans le coeur de chaque homme
    Il y a cette voix
    Qui trop souvent se tait
    Il y a cette vie
    Qui habite encore l’ombre
    Ce coeur qui palpite
    Qui ne sait pas qu’il chante
    Il y a ce silence
    Qui m’oblige à chercher
    Et mes mots percent l’ombre
    Et se mettent à danser

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    • Merci à toi, Myriam, nous sommes tous des éternels chercheurs du sens, sur cette route de la Vie, qui nous semble si souvent trop dure ou trop absurde. Nous nous aidons de ce que les autres ont écrits, nous adhérons ou nous rejetons, pour nous forger notre propre motivation pour avancer, surtout à travers les maux, et les mots nous y aident grandement.
      Merci pour les tiens, magnifiques, ils percent vraiment l’ombre pour danser la Vie, malgré et envers tout.

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    • Là, je suis entièrement d’accord, Muriel, cet homme est beau, de l’extérieur et surtout à l’intérieur. Parmi les « chinoiseries » il est mentionné qu’il a fini ses études en avance, pressé par le désir d’épouser une certaine Marilyn dont il était très amoureux. Après, l’histoire ne dit pas…
      En tout cas il a 82 ans. Tout ce que je peux pour toi c’est de te fournir son adresse 😀
      Gros bisous, merci d’apporter cette touche d’humour dans ces discussions existentielles

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  2. Bravo pour cet article très enrichissant. J’aime l’approche de transgresser cette fameuse neutralité. J’ai toujours cru que c’est dans la spécificité de chacun et dans nos liens que l’on se retrouve.. Et bien. sûr, par déformation, j’aime bien son approche par l’écriture… une approche peut-être moins « clinique » mais toute aussi thérapeutique…. Une autre façon de toucher les émotions et les sentiments de par les écrits.
    Salutations sincères

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    • Moi aussi, Kleaude, d’autant que j’ai suivi plusieurs thérapies avec des psychiatres d’obédience freudienne ou jungienne qui gardaient cette « neutralité bienveillante » et à chaque fois, j’ai eu l’impression de perdre mon temps. Comme vous dites, tout est dans le lien et dans le sentiment que quelqu’un s’engage à vos côtés et que votre guérison lui tient à cœur.
      Je crois que vous aimeriez ses écrits, à la frontière du roman et d’essai philosophique, il y en a un que j’aime particulièrement, ne serait-ce qu’à cause de son titre : La Malédiction du Chat Hongrois 😀
      Vous avez parfaitement raison que les écrits sont tout aussi thérapeutiques, aussi bien pour l’auteur que pour les lecteurs, déjà, l’analyse des contes le prouve bien… Milton Erickson, un autre grand thérapeute, passait son temps à raconter des histoires à ses patients et les métaphores qui y étaient contenues avaient un fort pouvoir thérapeutique.
      Merci pour ce beau commentaire et à bientôt à vous lire… Amitiés sincères

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  3. Ah guérir avec des histoires, des romans, des contes. Lire c’est se renseigner sur l’homme et sur soi-même et en approfondir la vision dans les lectures successives.
    Voilà quelqu’un que je vais taper dans Wikipédia pour en savoir plus.

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