Christiane Singer : « Cette audace d’amour »

nuages couleur

« Une maladie est en moi. C’est un fait. Mon travail va être de ne pas être, moi, dans la maladie. Bon, je répète, il est possible qu’il y ait en moi ce qu’on nomme une maladie. Mais Christiane n’est pas contenue dans cette maladie. Elle en déborde.

J’ai la sensation d’avoir plus de place en moi. Ma vie adhérait à moi, me moulait hier encore comme un fourreau. Aujourd’hui je me sens comme ces femmes mûres, opulentes qui ne portent que des vêtements très larges dans lesquels tanguent leurs corps généreux. J’ai gagné de l’espace, je gagne en liberté même si, dans le visible, je fonds.

Faire des plans d’avenir : C’est aller à la pêche là où il n’y a pas d’eau. Rien ne se passe jamais comme tu l’as voulu ou craint. Laisse donc tout cela derrière toi.

Je ne veux certes pas nier les douleurs, la souffrance que cause le détraquement des fonctions naturelles mais les espaces d’apaisement sont multiples. L’art consiste à ne pas occuper les « espaces entre » par le ruminement des douleurs traversées ou par la crainte de celles qui vont suivre. Aussi la récolte est-elle déjà riche dans ce début d’aventure. Je suis gagnante même si je perdais tout aux yeux de ceux qui ne voient qu’un côté du monde.

Toujours se présentent des moments merveilleux où je suis touchée dans une profondeur inconnue. Surtout, surtout ne pas m’enfermer seule dans mon corps !

Oui, ma maladie ouvre des espaces inattendus pour beaucoup d’autres et tant pour mes plus proches que pour les amis d’âme et de cœur. C’est incroyable. Une force semble se réveiller qui leur dit : désormais il n’y a plus à tergiverser ni à faire antichambre : il faut entrer en VIE et sur l’instant !!!

Tout ce que je rêvais se réalise ! J’étais en somme, si je peux le dire avec quelque humour, le dernier obstacle à ce bondissement de conscience. L’intelligence de la vie me bouleverse, et son agilité paradoxale !

L’aiguille a causé une douleur vive mais il n’y avait personne pour souffrir ou sursauter; je ne sais comment exprimer cette expérience autrement. Il y avait bien tout cela mais personne pour en souffrir, c’était une conscience aiguë et joyeuse.

A part le ventre bloqué et douloureux, je me sens très bien, très entière ; je chante haut en accompagnant les Impromptus de Chopin : chaque jour est un bon jour. Vaincre la mort, vaincre la maladie : grotesque et arrogant ! Dira-t-on de quelqu’un qui a repoussé son déjeuner de deux heures qu’il a vaincu la faim ou de quelqu’un qui prolonge sa soirée de deux heures qu’il a vaincu le sommeil ?

Si je dois survivre de quelques mois ou de quelques années… et même de quelques décennies, sait-on jamais, je n’aurai pas vaincu la mort, je l’aurai totalement, amoureusement intégrée. Voilà la vérité, elle est douce à dire.

On peut bien sûr être malade, cruellement malade pour avoir confirmation de sa malchance et toutes les raisons de se lamenter. Beaucoup vivent la maladie comme une pause douloureuse et malsaine. Mais on peut aussi monter en maladie comme un chemin d’initiation, à l’affût des fractures qu’elle opère dans tous les murs qui nous entourent, des brèches qu’elle ouvre vers l’infini. Elle devient alors l’une des plus hautes aventures de la vie.  Si tant est que quelqu’un veuille me la disputer, je ne cèderais pas ma place pour un empire. 

Au fond je viens seulement vous apporter cette bonne nouvelle : de l’autre côté du pire t’attend l’amour. Il n’y a en vérité rien à craindre. Oui c’est la bonne nouvelle que je vous apporte. Et puis il y a autre chose encore. Avec cette capacité d’aimer, qui s’est agrandie vertigineusement, a grandi la capacité d’accueillir l’amour. Et cet amour que j’ai accueilli, que j’ai recueilli de tous mes proches, de mes amis, de tous les êtres que, depuis une vingtaine d’années, j’accompagne et qui m’accompagnent – parce qu’ils m’ont certainement plus fait grandir que je ne les ai fait grandir.

Et subitement toute cette foule amoureuse, toute cette foule d’êtres qui me portent ! Il faut partir en agonie, il faut être abattu comme un arbre pour libérer autour de soi une puissance d’amour pareille. Une vague. Une vague immense. Tous ont osé aimer. Sont entrés dans cette audace d’amour. En somme il a fallu que la foudre me frappe pour que tous autour de moi enfin se mettent debout et osent aimer. Debout dans leur courage et dans leur beauté.

Oser aimer du seul amour qui mérite ce nom et du seul amour dont la mesure soit acceptable : l’amour exagéré ; l’amour démesuré ; l’amour immodéré. Alors, amis, entendez ces mots que je vous dis là comme un grand appel à être vivants, à être dans la joie et à aimer immodérément. Tout est mystère ….. La main sur le cœur, je m’incline devant chacun de vous.

Ce qui est bouleversant, c’est que quant tout est détruit, quand il n’y a plus rien, mais vraiment plus rien, il n’y a pas la mort et le vide comme on le croirait, pas du tout. Je vous le jure. Quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’Amour. Il n’y a plus que l’Amour. Tous les barrages craquent. C’est la noyade, l’immersion. L’amour n’est pas un sentiment. C’est la substance même de la création.

 Je croyais jusqu’alors que l’amour était reliance, qu’il nous reliait les uns aux autres. Mais cela va beaucoup plus loin : nous n’avons pas même à être reliés : nous sommes à l’intérieur les uns des autres. C’est cela le mystère. C’est cela le plus grand vertige. »

Extraits de Derniers fragments d’un long voyage, éditions Albin Michel, 2007

20 réflexions sur “Christiane Singer : « Cette audace d’amour »

  1. J’aime particulièrement la puissance des derniers paragraphes …:

     » Ce qui est bouleversant, c’est que quant tout est détruit, quand il n’y a plus rien, mais vraiment plus rien, il n’y a pas la mort et le vide comme on le croirait, pas du tout. Je vous le jure. Quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’Amour. Il n’y a plus que l’Amour. Tous les barrages craquent. C’est la noyade, l’immersion. L’amour n’est pas un sentiment. C’est la substance même de la création.

    Je croyais jusqu’alors que l’amour était reliance, qu’il nous reliait les uns aux autres. Mais cela va beaucoup plus loin : nous n’avons pas même à être reliés : nous sommes à l’intérieur les uns des autres. C’est cela le mystère. C’est cela le plus grand vertige. »

    N’est-ce pas une définition de l’Amour  » Agapè  » ? …

    Magnifique !!!

    Tendresse
    Manouchka

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    • C’est bien la définition de l’Agapè et je dirais même, bien au-delà… Bien sûr, l’amour inconditionnel dépasse l’humain et ne peut exister que grâce à l’étincelle divine mais il y a dans le passage que tu cites quelque chose de profondément humain mais dans la plus belle acception du mot.
      Un être qui a su se dépouiller de tout, a « accepté l’inacceptable », comme dirait le maître de Christiane Singer, Karl Graf Dürckheim, et s’est abandonné entièrement dans les mains de Dieu, qui n’est que l’Amour absolu.
      Mais cette grande Dame le dit tellement mieux, avec les mots qui viennent de l’expérience vécue, alors, nous ne pouvons que ressentir ce vertige, être saisis par une émotions indicible et souhaiter pouvoir partir comme elle.
      Tendresses, Manouchka

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  2. Quel réconfort de lire et relire et entendre Christiane Singer …
    Elles est immortelle … si présente …
    Vos commentaires sont plus beaux les uns que les autres …
    Merci Élisabeth pour tous ces magnifiques cadeaux que tu nous offres chaque jour …
    Un endroit où l Amour est présent ♥

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    • Sa présence lumineuse continue à rayonner et sa sagesse nous apprend à apprivoiser ce que nous craignons tant : la maladie et la mort.
      Elle nous réconforte et éveille ce qu’il y a de plus beau en nous.
      Merci pour ton passage et ton commentaire, si touchant et si plein d’amour

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  3. C’est souvent dans la maladie ou autres épreuves de la vie que l’on se retrouve face à soi-même…. Et s’y on apprend à se connaître, on aura à portée de main (ou de conscience) tant de trésors….
    Que d’intéressants articles tu nous soumets.

    Merci
    Salutations sincères

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    • C’est bien cela, Kleaude, les épreuves de la vie nous obligent à nous regarder bien en face et si nous consentons à descendre dans nos profondeurs, nous pouvons y trouver des ressources insoupçonnées.
      Merci à toi et toutes mes amitiés

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  4. Nous sommes tous un ….nous sommes a l’intérieur les uns des autres … je retiens par dessus tous les autres ces mots «c’est quand tout est détruit qu’il n’y a plus rien mais vraiment plus rien il n’y a pas la mort et le vide comme on le croirait ,quand il n’y a plus rien il n’y a que l’AMOUR »»
    l’Amour n’est pas un sentiment c’est la substance de la création.
    merci
    tendresse
    Jeanne D’arc

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    • La maladie, comme d’autres difficultés de la vie, est un excellent révélateur, les faux amis s’en vont mais ceux, qui nous aiment vraiment restent et alors, l’amour authentique peut s’épanouir, même dans la perspective de la mort

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