Denis Marquet : Ma souffrance, ma guérison

L’âme n’est jamais malade que de ses efforts pour ne pas rencontrer la souffrance.

Le lieu où ça souffre est le même que le lieu où ça jouit : c’est le lieu où ça vit — la chair. Le refus de la souffrance est incapacité à jouir et refus de la vie.

Une souffrance n’est insupportable que dans la mesure où elle est vécue tellement accompagnée de son refus qu’elle en semble indissociable : alors, la possibilité de son acceptation n’apparaît plus ; le chemin de la joie est coupé. Une souffrance quelle qu’elle soit, vécue sans refus, est non seulement supportable, mais encore un chemin vers la joie.

Le lieu d’où nous nous demandons de quoi nous souffrons est cela même dont nous souffrons. Suis-je obligé d’être malheureux quand rien ne va comme je veux ? Je ne reçois aucun ordre des événements.

Aimer son corps, c’est aimer son histoire. Non les récits de son histoire. Mais les strates du passé dont sont faites les mémoires du corps. Aimer les poupées russes, qui, simultanément présentes mais pour la plupart invisibles, sentent, ressentent, éprouvent, sont passibles à chaque instant, en rapport avec le moindre événement de la vie actuelle.

Parce que le oui transforme tout, il n’est rien à quoi l’on ne puisse dire oui. On ne manque jamais que de ne pas donner ce dont on croit manquer. La joie n’est pas préférable à la souffrance. La joie, c’est ne plus préférer.

Confier la souffrance au corps : c’est redevenir entier. Par ma coïncidence aux flux du sentir, la présence irrigue à nouveau les espaces charnels désertés qui morcelaient mon être. Corps mû par l’unité :  Je suis la danse.

La souffrance est une interprétation de l’intensité. La joie en est une autre. Souffrir ma souffrance, mais ne pas souffrir de ma souffrance. Renoncer à toute intervention sur le flux d’affects dont je suis l’espace.

La joie est toute petite : c’est s’oublier. Noyau d’indifférence à soi, invisible à l’ego qui n’est que souci de soi. Décevante. Mais toute vraie puissance en procède.

La souffrance n’est ni bonne ni mauvaise. La juger, c’est tenter de s’en soulager. Elle vient, elle est là, elle est partie. Pas de quoi en faire un récit. Simple état transitoire de ma chair, dénué de sens comme de cause. Aimer sa propre chair, c’est vivre la souffrance sans se protéger. La souffrance est à vivre avec curiosité. Seule crée la folie l’incapacité du monde à la vérité.

La joie accompagne la tristesse accueillie ; car la tristesse est un état du vivant, et la joie se réjouit du vivant. Faut-il être obnubilé par le refus de la tristesse pour ne plus sentir la joie du vivant ! La joie se donne avec le moindre acquiescement au sentir. La vie n’a pas de sens lorsqu’on attache de l’importance à ses propres souffrances.

S’accueillir est la condition nécessaire de l’authentique changement. Car ce qui seul peut et doit changer dans le rapport à soi, c’est précisément la volonté de se changer soi-même. La sommation de se poser en origine de soi est le conditionnement suprême de la modernité, on le nomme subjectivité. Quand cela est lâché, quand le sujet, principe fictif d’une identité imaginaire, se retire, alors tout est changement.

L’espoir empêche de vivre. Tout le sens de ma vie est donné dans ma vie d’aujourd’hui. Je reçois à chaque instant tout ce qu’il m’est permis d’espérer. Espérer, c’est refuser le don du présent. Tant que du soulagement est accroché à une éventualité, fasse le Ciel qu’elle ne m’échoie pas ! Il n’est d’autre voie que de vivre maintenant ce dont je me soulage en espérant. Pour cela, désespérer.

De peur de le rendre fou, ne lui en dites rien : il n’est à craindre que pour celui qui craint.

Depuis le ventre maternel, ce qui protège un être humain est toujours aussi sa prison. Tout ce que l’on peut quitter est prison. Que ne peut-on pas quitter ?

Rochers ombre soleil

Douleur et joie s’unissent dans l’intensité du vivant. La vérité guérit, mais elle ne soulage pas. Rien n’éloigne plus du bonheur que de penser l’avoir trouvé, si ce n’est croire pouvoir l’obtenir.

La souffrance est la porte de l’instant. L’instant est la porte de la joie. Ne cesse jamais d’observer ceci : avec la souffrance, tu peux être heureux ; si tu la refuses, tu es en enfer.

Accueillir la souffrance est nécessairement au-dessus de mes forces, puisque moi s’est intégralement construit sur le refus de celle-ci. Le choix de l’intensité est au-delà du moi.

Sans tiédeur, la personnalité rencontrera nécessairement la grande peur contre laquelle elle s’est construite. Grâce du vivant. Sans tiédeur, je n’éviterai les événements qui me terrifient que si je traverse intérieurement tout ce qu’ils me feraient.

Nos angoisses sont des métaphores de la grande peur contre laquelle notre personnalité s’est construite. Nos haines et nos rejets en sont des métonymies. Stylistique de l’ombre.

Toute souffrance est du corps. Le « psychisme » n’est autre qu’un système de récits qui attache toute sensation à des circonstances du monde. Désadhérer à ces récits libère la conscience du psychisme en détachant la chair du monde. Le sentir est détachement.

Sois un avec l’enfer car l’enfer c’est être deux. Si tu cèdes à la pulsion, tu ne sens plus rien, tu es mort un moment ; si tu n’y cèdes pas, tu souffres, tu pleures, tu es vivant. Si tu es vivant, joie !

Tout ce que je cherche m’est donné ici et maintenant, seul le chercher m’en sépare. Mes tentatives pour m’emparer de ce qui aspire à se donner à moi me rendent inapte à le recevoir.

Renoncer à manipuler le monde pour régner sur mes états : premier détachement, celui de la conscience et du monde. Renoncer à intervenir dans le flux d’affects dont je suis l’espace : second détachement, celui de la conscience et du sensoriel. Libre du monde et du vécu, la conscience se dévoile à elle-même.

L’illusion que tendre vers des objets est la juste attitude existentielle est due au fait que la possession de l’objet est le moment d’une suspension de la tension, qui ne dure que le temps de prendre conscience que ce dernier n’est en aucune manière source de l’apaisement recherché.

La possession d’un objet ne me détend que dans la mesure où elle est le seul instant de ma vie où je ne tends plus vers la détente que doit me procurer l’objet.

La thérapie commence lorsqu’on met des mots sur le pur sentir ; la guérison quand on cesse de le faire.

Qu’est-ce qui peut m’empêcher d’être heureux sans raison ? Qui sait être heureux de rien est heureux de tout.

© Denis Marquet

22 réflexions sur “Denis Marquet : Ma souffrance, ma guérison

  1. La joie accompagne la tristesse accueillie ….
    J aime beaucoup.
    Je ne connaissais pas Denis Marquet et j apprécie 🙂 !!!
    Agréable moment de lecture.
    Bonne soirée Élisabeth
    Douces pensées ♥

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  2. Bonjour Elisabeth,
    Un petit peu de temps, je passe donc plus amplement 😉
    La clef est de s’aimer entièrement, oui mais, il me semble que c’est plus facile à dire qu’à faire.
    Alors question comment faire pour s’aimer, de quoi cela dépend il ? Je dirais qu’il faut se connaitre parfaitement avant toute chose.
    Et alors comment parvenir à s’aimer entièrement ?
    Il y a bien longtemps, j’avais lu que cela venait de l’amour que nous avions reçu enfant, et du retour que nous avions de nos parents, qu’en penses tu ?
    Tu avoueras que ce n’est pas facile tout cela, cheminer est un art bien difficile…misère…
    Bonne fin de semaine Elisabeth 😉 🙂
    Bisous tendresses

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    • S’aimer est déjà une affaire bien compliquée 😀 Entièrement et inconditionnellement est l’objectif mais si difficile à atteindre, que déjà
      « tendre vers » est un beau travail.
      Se connaître, bien sûr mais nous n’y arrivons que très rarement car, dans les profondeurs de nos inconscients sommeillent des couches entières, que nous n’atteindrons jamais …
      Bien sûr, l’amour reçu de nos parents est essentiel mais il y a des enfants, très aimés qui ont l’impression de ne pas l’avoir été, et c’est ce ressenti qui compte. Il y a aussi des « résilients » qui se construisent dans les pires difficultés.
      Alors effectivement, c’est plus facile à dire qu’à faire, je dirai même que c’est la tâche la plus ardue mais aussi primordiale.
      Comment faire ?
      Travailler sur son enfant intérieur est une belle technique, lui donner de l’amour qu’il n’a pas reçu, devenir son père et a mère aimants.
      Se connecter à la source de tout amour qui est inépuisable, si on n’y croit, bien sûr.
      S’accueillir et s’accepter dans nos blessures, nos souffrances, nos manques, pour les guérir et les transcender.
      J’ai publié plusieurs articles à ce sujet, difficile de les résumer tous et oui, j’avoue que cheminer est difficile…
      Mais ne rien faire, est-ce plus facile pour autant ?
      Bisous tendres, Fanfan et belle fin de semaine à toi

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  3. Suis-je obligé d’être malheureux quand rien ne va comme je veux ? Eh bien, voilà une interrogation qui va encore me donner à réfléchir… et très certainement me faire beaucoup de bien ! Merci Elisabeth 🙂

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      • C’est là qu’une phrase toute bête, « tout est une question de point de vue », prend tout son sens. Les évènements ne sont ni bons ni mauvais, seule notre perception de la réalité permet de les jauger, d’où la pensée disant que ne sont malheureux que ceux qui choisissent de l’être. Ça paraîtra sûrement simpliste à certains, mais c’est très vrai dans le fond.

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        • Je crois, Polina, que toutes les grandes vérités sont simples, surtout à énoncer… après, quant à les vivre…
          « Ne sont malheureux que ceux qui choisissent de l’être ». Cette pensée m’aurait profondément choquée il y a quelques années et maintenant, comme toi, je la trouve très vraie.
          D’ailleurs, les sagesses anciennes le disent depuis toujours, on ne peut appréhender la portée d’un événement qu’en prenant du recul

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    • Bonsoir Ninie,
      Accepter la souffrance est toujours difficile mais quand elle nous tient, la résistance que nous lui opposons ne fait que la rendre plus dure encore. Alors, l’accueillir, oui, c’est le seul chemin pour la rendre féconde

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  4. « Ma souffrance…ma guérison… »
    Une affirmation à contre-courant de bien des pensées populaires. N’a-ton pas le réflexion de tenter de se préserver de la souffrance? On croit trop souvent que ne pas ressentir ou laisser poindre la souffrance c’est éviter notre mal. l’ignorer n’est pas le soigner. J’ai toujours cru que chaque blessure, chaque coup dur doit être assumé pour pouvoir être ensuite « digéré » et nous permettre non seulement de se relever, mais bien de se « re-propulser » vers l’avant. Ignorer n’est que garder en latence…. la souffrance couvant pernicieusement. Pour vaincre, il aura fallu affronter… combattre…. Je sais..plus facile à dire qu’à faire…

    Mes amitiés

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    • J’aime beaucoup Denis Marquet, justement, parce que tous ses écrits sont non seulement complexes mais donnent l’impression de contredire les vérités établies. Et pourtant, vous confirmez, avec vos mots la thèse qu’il avance, et votre réflexion est juste et pleine de sagesse.
      Je dirais juste, ne pas combattre, puisque nous renforçons toujours ce, contre quoi nous luttons.
      Assumer, accueillir et pourquoi pas accepter, pour mieux dépasser ? Pas facile, certes… mais la joie qui en résulte, n’en vaut-elle pas la peine ?
      Merci, Kleaude, amitiés sincères

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