Anselm Grün : « Il y a en nous un lieu de calme que nous pouvons atteindre »

Il publie quatre à cinq livres par an, vendus dans le monde entier. Pourtant, rien ne prédestinait ce moine bénédictin allemand, reclus depuis presque cinquante ans, à communiquer autant. La force de son message : savoir lier foi et psychologie, profondeur et développement personnel. Exceptionnellement, ce « soigneur d’âmes » nous a accueillis dans son abbaye bavaroise.

Qu’est-ce qui, dans votre parcours, explique votre immense intérêt pour la psychologie ?

Jusqu’à l’âge de 24 ans c’était plutôt la philosophie qui m’intéressait, notamment Heidegger, Sartre… mais en 1968, nous avons traversé une période de crise existentielle dans l’abbaye. Les rituels étaient comme vidés de leurs sens, tout semblait démodé. Moi même je traversais une crise émotionnelle.

Je me posais des questions sur ces études, ce chemin intellectuel qui m’était imposé. Il me fallait faire preuve de volonté, de rationalité alors que j’étais pris dans une amitié particulière avec une femme. C’est pour cela que je me suis intéressé à la dynamique de groupe, et aux liens entre psychologie et spiritualité, notamment Jung.

Puis j’ai entendu parler de Graf Dürckheim et suis allé faire une série de séjours de trois semaines dans son centre de la Forêt Noire. On y pratiquait la méditation, les activités artistiques et des exercices corporels, la relaxation…

Avec le recul, est-ce que cette vie de moine a été plus simple ou plus difficile que vous ne l’imaginiez en rentrant dans les ordres ?

Je suis devenu moine avec l’intention d’aider à la venue du royaume de Dieu. Au début bien sûr j’ai eu peur de vivre dans un monde fermé mais ça ne s’est pas du tout présenté comme mes craintes auraient pu le laisser entendre J’ai réalisé au sortir de ma crise, que la voie monacale m’aidait à trouver un certain équilibre entre la solitude et la vie en communauté, la prière et le travail…en ce sens, la vie monastique m’a aidé à me maintenir dans la vie.

Et puis, grâce à l’accompagnement psychologique que je fais, j’ai énormément de contacts avec l’extérieur. Je n’avais pas imaginé que je recevrai tant d’invitations et que le besoin d’aide serait si grand.

Si on vous dit « moine-thérapeute », vous l’acceptez ?

Je me définis comme « Seelsorger» en Allemand, celui qui prend soin de l’âme. Je suis quelqu’un qui soigne l’âme, mais qui en plus s’y connaît en psychologie Au début j’ai commencé avec des jeunes en difficulté, puis nous avons accueilli des visiteurs de l’extérieur qui venaient ici chercher du soutien.

Dans l’abbaye, il y a aussi la « Recollectio Haus », qui reçoit pour des séjours de trois mois des prêtres et des religieuses traversant une crise. Comme accompagnateur spirituel, j’y travaille avec des psychothérapeutes laïcs, deux hommes et une femme formés dans différentes écoles (psychologie humaniste, gestalt, comportementale) J’ai aussi un superviseur pour moi, toutes les 6 semaines.

De quoi souffrent ces religieux ?

De dépressions ou de questionnements sur leur vocation. Ils se demandent s’ils ont choisi le bon chemin, ils vivent des conflits dans la communauté ou avec eux-mêmes. Quand ils éprouvent des penchants homosexuels, ils se demandent comment les gérer. En somme, des difficultés comme on en a dans la vie laïque !

Comment articulez vous psychologie et foi ?

Il y a deux types de foi : la foi saine, qui consolide la santé, et celle qui est une fuite devant la réalité et surtout devant notre propre réalité intérieure. La psychologie nous apporte donc une grande aide : Elle fait en sorte que le croyant n’occulte pas les mouvements de l’âme, la connaissance de soi. La fuite ne peut que le desservir. Par exemple la peur, je peux essayer de la combattre en attendant de Dieu qu’il la supprime, mais si je n’en ai pas vu les causes, si je n’ai pas fait le chemin psychologique, cela ne sert à rien.

Il faut comprendre à quoi correspond cette peur, déceler les attentes qu’elle cache. Le rôle essentiel de la psychologie, c’est que le croyant soit authentique et qu’il ne se dissimule rien à lui-même. L’image de soi et l’image qu’on a de Dieu sont indissociables, donc si on a une image de soi négative, malsaine, on a une mauvaise image de Dieu. Ainsi, tout ce que je présente à Dieu, il faut que je l’ai déjà sondé en moi.

Qu’est-ce qu’une foi saine ?

Elle a son fondement dans la confiance dans la vie, d’être porté par Dieu et que nous n’avons pas forcément besoin de nous appuyer sur les louanges et la reconnaissance des autres. Croire en dieu c’est aussi avoir foi en l’homme. Paul Celan le poète a dit « il n’y a pas de langue sans foi ni de foi sans langue ».

Ma foi s’exprime dans mon comportement avec les autres êtres humains. Il y a beaucoup de prêtres qui font leurs sermons sur Dieu, mais quand leurs propos sont trop pessimistes sur l’homme, c’est la preuve qu’ils n’ont pas une véritable foi !

Dans vos livres, vous vous appuyez notamment sur les Pères du Désert et sur St Benoît. Qu’y a t il de profondément thérapeutique chez eux ?

Les Pères du désert ont observé toutes les passions humaines, les émotions et ils ont réfléchi à la façon dont on pouvait les gérer mais sans les refouler. Quant à la Règle de St Benoît, elle donne un cadre à la vie du moine, avec des rituels très précis. Ces rituels, cette ascèse créent un temps sacré, coupé du monde, qui ouvre à la spiritualité et dilate le cœur. La spiritualité, c’est avoir un cœur large.

En nous, il y a toutes les émotions et toutes les passions mais il y a aussi un lieu de calme, de silence, qu’il faut arriver à atteindre. Jésus lui même dit «le royaume de Dieu est en nous» Dans ce lieu, où Dieu demeure, je suis libre des jugements des autres, de leurs attentes, Aucune blessure ne peut m’atteindre, je suis sain, entier, et c’est dans ce lieu que se trouve mon moi authentique et originel.

Comment chacun peut-il atteindre ce lieu intérieur ?

Ce qui aide déjà c’est de se dire que ce lieu de liberté existe en moi. Il faut aussi des rituels. L’église en a crée et ils sont pleins de sagesse, mais chacun peut aussi développer les siens, A la fin de mes conférence, parfois, j’en propose un. Ce rituel, c’est un geste : croiser les avant-bras sur sa poitrine. C’est un bon rituel du soir, qui indique que je « ferme ma porte intérieure ». Naturellement c’est bien de méditer 20 ou 30 minutes, mais alors il faut tenir sur la longueur ! Tandis que ce petit rituel qui dure une minute ou deux est plus facile et permet de commencer la journée suivante d’une manière différente

Les rituels servent justement à « ouvrir ou fermer sa porte intérieure » suivant le cas. Ils nous donnent le sentiment de vivre par nous mêmes au lieu de subir notre vie, et ce quels qu’ils soient. Une maman d’enfants très jeunes m’a raconté que les 5 minutes qu’elle prend dans son bain étaient ce temps sacré. Il n’est pas nécessaire d’accomplir des rites extraordinaires, mais quoi qu’on fasse de le faire en pleine conscience.

Vous avez écrit « le stress est une maladie spirituelle » Que voulez vous dire ?

Le stress est en lien avec la démesure. Je travaille trop parce que je ne sais pas dire non et j’ai peur de ne pas être aimé. Ce n’est pas le travail en soi qui stresse, c’est quand on puise aux mauvaises sources pour l’accomplir : le perfectionnisme, la mise sous pression de soi…

Si je puise à la source de l’esprit saint, je peux accomplir beaucoup de tâches sans être épuisé, car alors je travaille, mais libéré du sentiment que j’ai quelque chose à prouver, que je dois tout faire parfaitement. L’image de la croix nous montre qu’il y a en nous du bien, du mal, du conscient et de l’inconscient, de l’ombre et de la lumière. Elle nous montre qu’il nous faut réunir ou réunifier ces oppositions, les englober, et que nous formons un tout. Nous devons accepter toutes les facettes de notre personnalité.

Et parmi toutes les paroles du Christ, qu’elle est celle qui vous inspire le plus ?

« Je suis venu pour que vous ayez la Vie et que vous l’ayez en abondance» Évangile de Jean (10-10). D’ailleurs dans mes livres je parle souvent de la « vie authentique ». Quelle est elle ? Elle arrive quand je me libère des étiquettes que m’ont collées les autres -ou moi-même- et que je parviens à trouver mon moi profond.

Elle m’invite à vivre dans l’instant et à être totalement à ce que je fais. Organiser sa journée permet de trouver l’ordre intérieur. Enfin, pour y parvenir, il faut se demander quelles illusions nous devons abandonner ; nous attendons souvent trop de la vie, doit elle être paradisiaque tout le temps? Avoir l’humilité et courage de descendre en soi, de s’accepter, et enfin s’avouer qu’on est quelqu’un de «moyen». C’est quand on a fait tous ces deuils qu’on peut accéder à son potentiel intérieur.

Mais quel est alors le rôle de la foi ?

On peut jamais savoir ce qui nous guérit : est-ce le thérapeute, la parole, les médicaments, Dieu qui est le mystère en soi ? …Il faut avoir l’humilité de tout accepter. La confiance, ce n’est pas vouloir voir la vie en rose, c’est la confiance d’être porté par Dieu. C’est se dire que la vie ne m’apporte pas tout ce que je veux et l’accepter quand même.

Le message chrétien est une espérance réaliste, et non un message d’idéal : A l’image de la croix qui englobe mort et résurrection, il nous dit juste que tout peut se métamorphoser, et passer de l’obscurité vers la lumière. En ce sens, la résurrection, c’est ici et maintenant. C’est tout ce que j’espère.

Son univers

Son livre
« Dans les années 60, « L’introduction au christianisme » de Ratzinger a été très importante pour moi car elle montrait une nouvelle manière de parler du christianisme et de le penser. Avec le recul, je pense que Ratzinger, grand théologien, est excellent quand il parle de foi ou de liturgie, mais je l’apprécie beaucoup moins quand il se mêle de morale ! »


Une bougie

« Quand je reçois des personnes en entretien, j’allume toujours cette bougie. Sa flamme me rappelle que ce n’est pas ce que je pense ou ce que je dis qui est important dans ce temps de rencontre, mais la lumière de Dieu »

Ses Dates

1945 : naissance en Bavière en janvier
1964 : rentre à l’abbaye de Münsterschwarzach, dans la congrégation bénédictine de Sankt Ottillien, où son oncle était déjà moine.
Années 70 : passe quatre années d’études à Rome, où il s’initie à la philosophie et à la théologie.
1977 : Passe un diplôme de gestionnaire et devient cellérier du monastère. Il manage une centaine de moines et développe les activités industrielles dans l’abbaye.
1980 : Crée une collection « les Opuscules de l’Abbaye », (une centaine de titres aujourd’hui) ; L’Abbaye se dote d’une imprimerie.
1998 : « Petit traité de spiritualité au quotidien »  (ed. Albin Michel)
2001 : « Petit Manuel de la guérison intérieure » (Albin Michel)
2006 : « Diriger les hommes, les éveiller à la vie » (éd Salvator)
juin 2008 : « Le petit livre de la vie réussie » (ed. Salvator)
septembre 2008 « L’art de bien vieillir » (ed. Albin Michel)
2008. « Accomplir son humanité », Salvator
2008. « Apprivoiser nos pensées », Mediaspaul
2008.« Les Huit secrets du bonheur », Salvator
2009. « Se réconcilier avec la mort « , Albin Michel

A lire

L’Art de bien vieillir, éditions Albin Michel
« Que faut-il pour aborder l’automne de sa vie dans les meilleures dispositions intérieures ?
Du détachement, le goût du silence, des sources de passion. » A travers sa propre expérience, mais aussi ses lectures de l’Ecclésiaste ou de Hermann Hesse, Anselm Grün nous livre un regard différent et encourageant sur la vieillesse.

Par Pascale Senk et Christiane Lanfranchi-Veyret dans la revue Psychologies

A voir aussi les exercices proposés par Anselm Grün dans la même revue

http://www.psychologies.com/Culture/Philosophie-et-spiritualite/Pratiques-spirituelles/Articles-et-Dossiers/Petit-guide-du-developpement-spirituel/12-exercices-pour-ouvrir-son-coeur-et-son-esprit/

 

20 réflexions sur “Anselm Grün : « Il y a en nous un lieu de calme que nous pouvons atteindre »

  1. Coucou Elisabeth!
    Je viens faire un tour sur ce toujours aussi génial blog et saluer une de mes seelsorgeuses préférées! Tu sais, je crois avec bonheur qu’il y en a et qu’il y en aura de plus en plus, des seelsorgeurs… Des moines seelsorgeurs, des maîtres seelsorgeurs, des psychologues seelsorgeurs, des Polonais(es) seelsorgeurs, des… enfin de ces hommes et de ces femmes éclairées par la Divine Lumière… Et qui aiment à la propager!
    Je t’embrasse,
    Myriam

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    • Chère Myriam,
      Je suis si touchée par ton passage et ton commentaire, si émouvant, drôle et juste à la fois.
      Face à cette société malade, et comme je crois, que toutes les maladie sont d’abord celles de l’âme, le besoin des « Seelsorgers » est si pressant.
      Et tu me fais un grand honneur, en présumant que je suis dans le lot, merci de tout cœur.
      Sans prétention aucune, je désire juste servir, en faisant passer cette Lumière et Énergie Divines à travers moi.
      Je t’embrasse très fort, lumineuse âme…

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  2. Elisabeth – this is an excellent post. I have taken retreats at Benedictine, Jesuit and Trappist monasteries, and have always found the monks to be open-minded and very spiritual. I especially like the phrase « Seelsorger » in German, as one who takes care of the soul. As a psychotherapist with a strong background in spirituality, that explains what I do with my patients quite well. Blessings…

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    • Thank you, Theresa, I also retreats in monasteries and I came out revitalized every time. Some monks are actually beings of an open mind and discuss with them elevates us. I like this phrase, because diseases of the soul are the most serious. And as I know you through your blog, I feel that you’re a wonderful therapist. A bigs thanks and be blessed

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