La conscience témoin

Cyclone

« Si nous examinons attentivement ce qui engendre nos blessures et nos souffrances, nous remarquons qu’elles proviennent toutes de notre identification aux événements et situations auxquels nous sommes confrontés. Ce processus ressemble à un écran de cinéma, blanc et pur, qui s’identifie au film qui est projeté sur lui, au point de perdre sa blancheur immaculée.

Dès que les péripéties du film démarrent, il devient le voleur, l’incendie, les chagrins et les plaisirs, les joies et les peines. Et pourtant ! Le feu qui s’embrase ne l’échauffe pas d’un degré, les balles qui crépitent ne le percent pas, les inondations ne le mouillent pas ! Mais le spectateur contemple ces événements en perdant de vue la nature impassible et tranquille de l’écran, qui ne semble pas concerné par ce flot d’images.

De même, dès que nous quittons l’état bienheureux du sommeil profond, nous nous engageons dans une course effrénée où nous nous identifions à tous nos jeux de rôle, brûlant de passions dévorantes, minés par l’angoisse ou secoués de rires incoercibles dansant ou pleurant suivant la pluie ou le beau temps de nos existences : l’écran est bel et bien perdu de vue !

Quel est donc cet écran sur lequel se projettent toutes nos expériences ? C’est le Soi, la conscience-témoin. Il suffirait qu’elle se maintienne pendant nos activités pour que nous soyons sauvés ! Dès lors, comme l’œil du cyclone n’est pas perturbé par la furie des vents, nous demeurerions tranquilles dans les tempêtes de l’existence. Il s’agit naturellement de la meilleure prévention des blessures intérieures.

Du point de vue de la thérapie, nous pouvons utiliser avec succès ce principe en demandant au patient d’observer tranquillement les états d’âme et les émotions, parfois violentes, qui le traversent : elles perdent rapidement leur virulence.

De plus, l’observation attentive de ces turbulences les neutralise et les dissout, comme une brume qui s’évapore avec la percée du soleil. Afin d’accompagner le patient dans cette prise de conscience, nous pouvons lui dire par exemple :

– Pouvez-vous observer cette peur comme un nuage qui passe dans le ciel ?
Ou bien :
– Cette angoisse est peut-être en vous, mais elle n’est pas vous. La preuve, c’est que vous pouvez l’observer ! L’œil peut-il se voir lui-même ? En l’observant tranquillement, vous découvrez quelle est sa consistance réelle.

À ces mots (ou d’autres dans le même registre), il est fréquent de constater que la personne se détend aussitôt et ne retrouve plus l’émotion qui la faisait tant souffrir.

Une chose est d’évoquer ou d’analyser un événement passé, autre chose est d’observer son impact actuel dans notre vie ; dans cette approche, l’accent n’est pas mis sur l’analyse (ni même l’évocation) d’un traumatisme passé, mais sur l’observation des processus de réactivation : en évoquant ma noyade avortée à l’âge de 7 ans, je peux observer ma peur de l’eau au moment où elle se présente et dire, par exemple : « Tiens, la voici, regardons à quoi elle ressemble  » Je n’ai alors pas besoin de chercher pendant des mois à savoir d’où elle vient. Ce qui importe, c’est ce qui se passe dans mon vécu actuel.

Pour se mettre en situation, on peut même la voir évoluer au gré des flots et ainsi, l’apprivoiser doucement. Point de retour sur le passé : ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’événement responsable qui se produisit 50 ans en arrière, mais ce qui se passe maintenant avec cette peur.

En l’observant avec bienveillance, je me rends compte alors qu’elle n’est pas si terrible que cela, qu’il s’agit simplement d’une vague émotionnelle, qui passe comme les vagues sur les flots… Elle monte, elle monte, puis descend ; je la suis dans ses mouvements jusqu’à ce que je constate un phénomène surprenant : plus je la regarde en face et plus elle décroît ! Voici que je peux même en sourire et me dire intérieurement : « C’est cela qui me faisait tellement peur, allons donc ! »

Observant avec une conscience neutre cette peur, je remarque alors, à ma grande stupéfaction, qu’elle n’existe pas en elle-même, mais qu’elle est reliée, comme à un fil, à une sorte de mémoire cellulaire, à une tache imprimée dans une partie du système nerveux.

Découvrant son caractère impermanent, je me demande alors pourquoi elle me faisait si peur, au point que j’en arrivais à avoir peur d’avoir peur ! Mené à son terme, ce petit exercice pourrait bien se terminer par un éclat de rire… qui exorcisera définitivement cette peur-mirage ! »

« Nous avons souligné son rôle précieux dans les thérapies; la conscience-témoin est tout aussi importante dans la prévention, en nous évitant l’identification à toutes les turbulences de l’existence. Supposons que je viens de recevoir une insulte doublée d’une injustice.

Au lieu de réagir du tac au tac, je peux observer la réaction qui s’élève en moi afin de ne pas être possédé par elle : de même qu’un cheval sauvage sera plus facilement neutralisé si je lui fais face que si je le fuis, j’observe mon émotion (et non mon agresseur).

Par-là, je découvre que l’émotion m’appartient, elle est mon problème ; l’agresseur n’aura été qu’un élément déclencheur.

C’est donc en face de moi-même que je me trouve ! Il me suffit alors de découvrir la nature réelle de l’émotion qui me traverse ; loin d’être une entité solide, elle apparaît comme dérisoire et même vide de tout contenu : un simple nuage dans le ciel !

Comment pourrait-il altérer la nature même de l’espace sidéral ? Les émotions sont comme des couleurs projetées sur un cristal : même s’il les reflète fidèlement, il n’en perd pas pour autant sa transparence ».

Daniel Maurin

 

28 réflexions sur “La conscience témoin

  1. Magnifique métaphore celle-ci de la conscience-témoin vu comme écran sur lequel se projettent toutes nos expériences… l’état du rêve révèle l’ authentique état d’origine de l’homme avec tous ses péchés, fantômes désirs et obscurités… le seuil est nécessaire parce que la société est une création consciente et rationnelle…
    Excellent billet, chère Elisabeth… Bisous⭐ Aquileana😀

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    • Si les rêves sont une source de richesse inépuisable pour la connaissance de soi, les projections inconscientes et faussées nous en éloignent, et cette conscience témoin est une belle façon de nous préserver. Merci, Aquileana, je t’embrasse

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  2. J’aime bien cette idée de « dédoublement » où l’on est capable de s’observer en tant que sujet et de parvenir à prendre un peu de distance, de hauteur face à nous-même.

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    • Du grec pathos : souffrance, passion naît, particulièrement dans l’art oratoire, l’évocation de ceux qui sont abandonnés sans aide ou qui souffrent… Alors dans ce sens, oui, nous sommes souvent victimes de cette souffrance que nous nous affligeons à nous-mêmes

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  3. Oh, je aime quand désagréable et / ou douloureux souvenirs enfin glissent dans les brumes de l’oubli. Article intéressant, Elisabeth. Je prie que vous avez été bien alors que je ai été absent. Il a maintenant une semaine depuis mon opération et je fais bien avec la réadaptation, mais il faudra un certain temps avant que je complètement revenue à la normale. Donc me pardonner pour avoir été absent pendant des jours. Je serai de retour à toute vapeur avant un jour dans un proche avenir. En attendant de prendre soin de vous et profiter de la source qui est presque ici. Étreintes, Natalie🙂❤

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    • En établissant une distance, voire en nous faisant accompagner, nous pouvons les observer et nous en dissocier, les vider d’une partie de leur lourde charge.
      On ne les oublie pas, on les « apprivoise », et les enfuir, les éviter fait encore plus mal…

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  4. Mettre à distance l’émotion en l’observant de près… Dans une logique de dédramatiser l’ombre menaçante et de relativiser le danger réel ? Intéressant, je vais essayer🙂

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  5. Bonsoir Elisabeth,

    Tout est si relatif et tellement une question de perception, relative aux vécus et personnalité de chacun.
    J’aime l’analogie avec le cinéma. On y vit toutes sortes d’émotions sans nécessairement s’en laisser imprégner au point de nous atteindre intérieurement si ce n’est que les émotions « temporaires » pas tant suscités par le film que par l’état d’âme dans lequel il nous plonge.

    Il faut apprendre à départager ce que l’on est vraiment intérieurement de l’image globale qu’on est porté à se faire d’une multitude « d’input » qui ne font que maquiller et confondre la réalité primaire que nous sommes.

    Et en revenant à la « base »..bien des peurs s’estomperont d’elles-mêmes….

    mes amitiés sincères

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    • Tu as raison, tout est si relatif mais il est bon de ne pas confondre les émotions réelles, celles qui viennent de nos profondeurs, avec toutes les projections que les autres éveillent ou bien le « cinéma » que nous nous faisons tout seuls…
      Et la conscience de ce qui se joue pourrait être cette base.
      Merci, Kleaude et toutes mes amitiés

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    • Nous avons tous des émotions, sinon, nous serions des monstres. Après, vaut-il mieux les subir ou arriver à prendre du recul, ne plus se laisser ballotter, voire submerger, et les vivre en conscience ?
      La sérénité ne signifie pas manque de passions, des envies, de la spontanéité, elle permet juste de mieux les exprimer. La paix intérieure est-elle fade ?
      Nous sommes tous nourris d’exemples des exaltations brûlantes mais ne sont-elles pas davantage destructrices que nourrissantes ?
      En tant qu’artiste, tu as peut-être besoin de ces « feux » mais je crois que savoir établir une distance avec ce qui se joue en nous est bien préférable que d’y plonger, au risque de faire mal… à soi-même aussi

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