L’humour, une véritable thérapie

Relativiser, dédramatiser, énoncer des vérités inavouables et exprimer des pulsions inacceptables, mais aussi nous rendre capables de résister à l’injustice et allonger notre espérance de vie… Les pouvoirs thérapeutiques de nos plaisanteries et autres mots d’esprit sont irremplaçables.

Rire thérapie

L’humour dope l’amour de soi

Une plaisanterie qui fait mouche est une véritable création. Mieux : c’est un moment de gloire. Grâce à ces chefs-d’œuvre miniatures que sont le mot d’esprit ou la bonne blague, nos ego se gonflent de fierté. D’autant plus qu’ils ont vaincu la censure, transgressé les lois de la logique.

Ce sentiment est encore plus intense quand nous réussissons à plaisanter d’une situation angoissante ou déprimante. Non seulement un sentiment de bien-être nous envahit, mais nous nous sentons soudain plus intelligents. Avantage supplémentaire : celui qui détient le précieux pouvoir d’amuser met la foule des rieurs de son côté. Ce n’est pas pour rien qu’aux États-Unis, les leaders politiques et les chefs d’entreprise commencent régulièrement leurs interventions par une bonne histoire.

L’humour est un antidépresseur

Toutes les catastrophes ou presque entraînent rapidement un déferlement de bonnes histoires. Pendant qu’un nuage de cendres paralysait le ciel européen, blagues et jeux de mots plus ou moins heureux ont immédiatement fait leur apparition. « Alors, ils volcans, les avions ? »
« Décidément, les nuages volcaniques sont plus futés que les nuages atomiques : ils ne s’arrêtent pas aux frontières de la France »…

Ce phénomène très humain rappelle le rôle cathartique de l’humour. Un bon mot et nos tensions disparaissent. Les histoires juives constituent le modèle de l’humour antidéprime qui transforme en bonnes blagues ce qui nous abattrait.

Basées sur l’autodérision, elles nous apprennent à rire de nous-mêmes et de la cruauté de la vie, en reprenant toutes les accusations de l’ennemi : les juifs sont sales, voleurs, ne pensent qu’à l’argent, ont tué Jésus. « Oui, oui, on a tué le Christ, racontait Lenny Bruce, immense humoriste américain des années 1960. Et s’il revient, on le tuera encore. » Des larmes au rire, il n’y a qu’un pas.

« Élie se plaint à Shlomo : “Mon fils s’est converti au catholicisme, une vraie catastrophe.” “Le mien rêve de se convertir, quelle honte !” répond Shlomo, lugubre. “Et le mien, vous savez ce qu’il a fait ?” rétorque Dieu, qui écoutait la conversation. » Morale de l’histoire : si l’Éternel lui-même a des problèmes avec son garçon, normal que j’en aie avec le mien.

L’humour libère nos pulsions

Selon la thèse développée par Freud dans Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient (1905), l’humour, exactement comme les rêves, libère impunément nos pulsions les plus inavouables, sans que notre gendarme intérieur, le surmoi, s’en offusque. Il permet d’exprimer, sans se salir les mains, ce qui ne peut être dit ou, pire, mis en actes – nos envies de meurtre, nos fantasmes sadomasochistes, notre mépris de l’autre sexe, etc.

« Qu’est ce qui est rouge et qui se tortille ? Un bébé pendu à un crochet de boucher. » Cette petite blague permet aux enfants de fantasmer tranquillement l’assassinat de leur petit frère, de se consoler de ne plus être le (ou la) préféré(e) ; et aux parents d’assassiner symboliquement le nourrisson qui les condamne à l’insomnie depuis sa naissance.

« “Bonjour les filles”, lance un aveugle en passant devant une poissonnerie. » Cela revient
à dire : les femmes sont des morues. Ce genre d’humour est une façon de satisfaire les pulsions sexuelles agressives et misogynes. Selon Freud, une blague obscène racontée à une femme a la valeur d’une invitation sexuelle détournée mêlée au désir de l’humilier…

« Pourquoi les pets sentent-ils ? Pour que les sourds puissent en profiter ! » Voilà un mot d’esprit qui nous autorise à jouir innocemment de la pulsion anale – pipi-caca- boudin – comme seuls les moins de 10 ans en ont le droit. Les histoires drôles ressuscitent le plaisir enfantin, régressif, de jouer avec les sons, les mots, de les triturer en tous sens.

L’humour nous rassemble

« Dans le monde entier, quand un peuple arrive au fond, il remonte. Nous, quand on arrive au fond, on creuse. » Dans son spectacle, l’humoriste kabyle Fellag nous raconte une fois encore les petites misères et mauvais travers du peuple berbère. Nés à Paris, Toulouse, Tizi Ouzou, Cayenne ou Québec, nous sommes immédiatement touchés. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous sommes humains.

C’est l’effet empathique de l’humour. Notre rire est une façon de dire : « Au-delà de nos différences, nous sommes tous semblables. Moi aussi, je suis comme ça, avec mes préjugés, mes croyances, mes faiblesses. » « L’humour incite à la réflexion sur soi, sur l’existence, sur l’humanité, précise le psychanalyste et psychothérapeute Moussa Nabati. C’est un moyen de communiquer, de désamorcer les conflits. » Dehors, la réalité est restée la même, mais nous, pour un petit moment, nous sommes plus tolérants, plus aimants. Moins égoïstes.

L’humour s’apprend à tout âge

Nous sommes inégaux face à l’humour. À ceux qui en sont dépourvus, les spécialistes des thérapies comportementales et cognitives (TCC) prescrivent des exercices consistant à imaginer des situations cocasses, insolites, là où justement le bât blesse – au bureau, à la maison, dans les relations amoureuses.

Il s’agit d’apprendre à interpréter les événements autrement afin de prendre du recul. Le vieux conseil qui consiste à visualiser son patron constipé sur le siège des toilettes entre dans ce type de stratégie. Après un déjeuner familial houleux, au lieu d’ennuyer ses amis en leur narrant la dix-millième scène mélodramatique avec papa ou maman – ou les deux –, il sera par exemple plutôt conseillé de lancer le grand concours de qui a la mère la plus méchante ou le père le plus pervers.

Une stratégie pour soulager ses tensions internes et « dénégativer », pour reprendre le mot de Frédéric Fanget, psychiatre et psychothérapeute praticien des TCC.

L’humour soigne le corps et l’esprit

Un bon mot doit produire un bel éclat de rire, sinon il a raté son but. Malheureusement, expliquer le mécanisme du rire est tout sauf amusant. Voici la description qu’en fait Jim Holt, journaliste américain, dans sa Petite Philosophie des blagues et autres facéties : « Sur le plan physiologique, le rire est la contraction de quelque quinze muscles faciaux, et la stimulation conjointe des muscles de l’inspiration et de l’expiration, ce qui provoque des spasmes respiratoires et une explosion d’ordre phonique. »

Nous savons désormais que cette expérience a des effets bénéfiques sur la santé : oxygénation du sang, diminution du stress, renforcement du système immunitaire et, bonne nouvelle, allongement de la durée de vie. « Le seul rival du rire comme pourvoyeur de bien-être et de plaisir est l’amour », assure le journaliste.

Et si l’amour est aveugle et rend volontiers stupide, l’humour aiguise l’intelligence en modifiant le fonctionnement cérébral. Réjouis par un bon mot, « nous résolvons plus facilement nos problèmes, car l’hémisphère gauche du cerveau (raison, logique) est plus actif », explique le psychiatre Frédéric Rosenfeld. Mieux, selon Olivier Lockert, psychothérapeute, quand nous avons bien ri, « la plasticité du cerveau augmente, et de nouvelles connexions peuvent se produire ». En clair : l’humour réveille salutairement.

L’humour et la philosophie

Nous rendant plus souples psychiquement, l’humour facilite la communication. Aussi, « en Orient, les sages transmettent souvent leur enseignement en racontant une histoire drôle », nous apprend Moussa Nabati. Le philosophe Ludwig Wittgenstein rêvait d’un livre de philo entièrement composé de blagues.

Les Américains Thomas Cathcart et Daniel Klein se sont efforcés de relever le défi. La thèse de ces deux diplômés de l’université Harvard : le mot d’esprit, comme la philosophie, subvertit le sens commun et permet de saisir certains concepts philosophiques.

Voyons comment ils l’utilisent pour illustrer la notion aristotélicienne de telos (« finalité »), ce besoin psychologique universel d’imaginer que toute chose a un sens et que nos destinées sont écrites d’avance : « Madame Goldstein est au supermarché avec ses deux enfants. La caissière lui demande leur âge. “Le médecin a 6 ans ; l’avocate, 3 ans et demi.” » Une manière de dire que ses enfants sont nés pour exercer ces professions (et par là même de susciter sa fierté).

Isabelle Taubes

 

 

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35 réflexions sur “L’humour, une véritable thérapie

    • Quand nous rions, l’hypothalamus secrète les endorphines, la dopamine et la noradrénaline… en gros, puisque l’alchimie du processus est très subtile.
      Je crois aussi que les nouvelles connexions neuronales se font mais c’est sûr, le rire augmente la réactivité du cerveau.
      Et à l’inverse, les gens intelligents rient plus facilement, de leurs problèmes ou d’eux-mêmes 🙂

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  1. Du coup , j’ai plus envie de rire, j’ai pas compris la chute …!!! Attendez , si je crois, a mais c’est bien sur, je ris donc je suis, et plus je ris plus je vieilli , et bé au vu de l’état des 2 rieuses, plutôt mourir de rire …!!!

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  2. le jour d’un enterrement on est triste mais il y a tjs une raison pour rire mais l’humour je ne l’apprécie pas quand on se moque des gens, et toutes ces histoires que l’on raconte qui n’ont pas de morale, je n’arrive pas à m’y faire faut dire que je n’es pas été apprise à raconter ou à entendre des histoires drôles et pour moi tout cela ne me faire pas rire

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    • L’article, comme les commentaires soulignent bien l’importance du rire bienveillant, qui réunit les gens, efface leurs différences et les rend plus empathiques. Rire aux dépens de quelqu’un, se moquer, voire être méchant, n’est nullement de l’humour qui fait du bien.
      Ensuite, à chacun ses goûts et son « seuil de tolérance », et si tu n’aimes pas certaines histoires qui me feraient rire aux larmes, c’est personnel et à respecter.
      Mais l’humour peut s’apprendre aussi, Flipperine 🙂

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  3. Quel bonheur le rire ! Quand au fou rire, rien que d’y penser, j’en ris. Ceci dit, en parlant d’auto-dérision, j’espère que lorsque nous serions vieilles, nous aurons encore nos dents ! Bon et puis, si nous ne les avons plus, ce ne sera pas si grave si nous avons à la place le fou rire de ces deux gamines, car on dirait bien des gamines tant leurs visages sont illuminés par ce sujet qui provoque leur hilarité !

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    • Nous garderons nos dents, même fausses 🙂
      Et nous continuerons à rire, comme ces « gamines » si lumineuses, ensemble, Yveline.
      Quant aux crises de fou rire, c’est du pur bonheur, souvent, j’en ai mal aux côtes mais je continue, des heures durant, même si on me regarde comme une folle…

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  4. Bonjour Elisabeth,
    Chaque jour devrait avoir sa dose de rire. Une journée sans rire en est une bien terne. Oui le rire est thérapeutique. L’article l’explique si bien. Bon pour l’âme, le cœur, l’estime de soi, la dédramatisation, l’acceptation, l’espoir et la joie de vivre!
    Pour ma part, j’ai toujours eu le réflexe de « challenger » ceux qui se prennent trop au sérieux. Le rire aide à décoincer les gens. Encore faut-il prendre en considération les préoccupations du moment de son vis-à-vis.
    Et l’humeur sous sa meilleure forme n’est-elle pas l’autodérision? Si salvatrice pour le stress, la fatigue et pour dissiper les tensions et stress vécus.
    Je remarque aussi que c’est dans les périodes les plus sombres de l’existence que le rire prend toute sa signification…pensons aux grandes crises économiques aux périodes noires telles les guerres….Les peuples se regroupent alors autour de la musique ou de l’humour.
    Alors bonne journée et que des sourires sur ton chemin aujourd’hui!
    Mes amitiés

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    • C’est très juste, et malheureusement, nous nous privons de plus en plus de ce remède universel.
      Comme toi, je n’apprécie guère les personnes qui se prennent trop au sérieux, surtout quand elles sont imbues d’elles-mêmes, et je trouve que l’autodérision est un trait de caractère si précieux. J’adore l’expression
      « l’humour est la politesse du désespoir », que j’ai déjà citée mais si nous pouvons l’appliquer à nous, jamais face à une personne dépressive ou souffrante.
      Outre sa capacité de résoudre les conflits plus facilement, l’humour est effectivement une parade très efficace dans les périodes noires, comme les autres élans de vie qui s’éveillent lors des guerres ou catastrophes, et en plus, il permet d’éveiller l’empathie, développe le lien et rassemble les gens.
      Merci, Kleaude et plein de rires, sourires et de bonne humeur à toi

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  5. Je viens d’apprendre que l’humour s’apprend… et à tout âge ! Voilà une bonne nouvelle et je vais la tester. Peut-être avec le concours du chef le plus méchant… Ceci dit, l’humour est humour si la personne visée (quand elle est présente) rit de bon coeur avec les autres. Merci Elisabeth pour ce bon moment 🙂

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    • Cette sorte d’humour qui s’apprend et s’applique « avec le concours du chef le plus méchant », s’apparente plutôt à une technique du désamorçage du stress causé par les personnes qui nous intimident, voire nous paralysent.
      Je me souviens que ma sœur la pratiquait déjà, sur les conseils d’un psy, face à son prof de fac qui la rendait malade, et depuis, je l’applique et la conseille autour de moi.
      Ce que j’adore chez toi, Elisa, est que tu ne te contentes jamais de lire, toujours prête à mettre en pratique. Et je suis sûre que tu imagineras des situations bien cocasses.
      Je crois aussi, qu’en mûrissant bien, nous prenons davantage de distance avec nous et pratiquons l’autodérision plus facilement.
      Mais si nous pouvons rire des autres, c’est comme tu dis, pas derrière leur dos – bien que j’avoue que parfois ça défoule drôlement 😛 – mais toujours sans méchanceté vraie ou l’intention de nuire. Merci de l’avoir souligné.

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  6. elle est très belle la photo des deux petites vieilles dames mortes de rire !!!
    ah ! sans humour de toutes les couleurs la vie serait immensément triste , voir insupportable …rire des autres oui , mais commencer par rire de soi avant, autrement c’est pas du jeu …

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    • Je l’adore aussi, il y a une telle joie de vivre qui s’en dégage, comme la preuve, que l’humour conserve.
      Tu as raison, Juliette, sans le rire, la vie serait souvent insupportable, et comme le disait Oscar Wilde : « L’humour est la politesse du désespoir ».
      Savoir rire de soi est la condition indispensable pour se moquer des autres, et encore, il ne faut jamais le faire méchamment

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  7. Ah! Le rire est nécessaire et salvateur, bien entendu! Néanmoins, je crois que, sur la photo qui illustre votre propos, ces jeunes personnes ne rigolent pas qu’à cause des blagues qu’elles se racontent^^

    Y aurait des herbes chamaniques dans leurs brûle-gueules que ça m’étonnerait pas…

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