Quand « Le jeu permet le je »

L’humour est de plus en plus requis : dans l’entreprise,  sur les sites de rencontres mais aussi dans certaines thérapies qui s’appuient sur lui pour guérir les patients.

Amazing Laughter sculpture de Yue Minjun, Photo Matthew Grapengieser Flickr

On savait déjà que les humoristes profitent de leur art pour faire un sort à leurs petites névroses : Gad Elmaleh, dans un sketch, joue ainsi l’obsessionnel compulsif occupé pendant des heures à téléphoner aux différentes sociétés de services qui l’arrosent de propositions publicitaires dans sa boîte aux lettres.

Cela donne un monologue hilarant du genre: « Allô la pizzeria Renata ? Oui, je voulais vous remercier et vous rassurer : je vais bientôt commander, c’est promis, les deux pizzas XL qui me permettront de profiter de la 3e gratuite que vous voulez m’offrir… » Gad Elmaleh, mais aussi son maître Jerry Seinfeld, Woody Allen ou, plus récemment, Guillaume Gallienne, les frères Podalydès, réussissent ainsi ce tour de force: faire rire avec leurs failles ingérables.

Mais il y a aussi des névrosés chez qui le trouble psychique devient une occasion rêvée de peaufiner leur humour. Rire pendant ses séances de thérapie?

« Absolument, affirme le Dr Jean-Christophe Seznec, psychiatre et psychothérapeute, qui a notamment publié J’arrête de lutter avec mon corps (Éd. PUF). On peut tout à fait être sérieux sans se prendre au sérieux ! Et l’humour permet de développer un autre regard sur les situations qu’on jugeait difficiles. »

Ce n’est pas David Granirer, coach canadien qui a créé en 2004 le mouvement « Stand up for Mental Health » qui le contredira. Celui-ci enseignait la « stand up comedy » (qu’on pourrait traduire par « lève-toi et fais le comique ! ») dans un collège près de Vancouver quand il a réalisé que de nombreux adolescents s’en trouvaient mieux et lui avouaient résoudre de nombreux problèmes d’acceptation d’eux-mêmes grâce à ces sessions d’autodérision.

Bon pour l’estime de soi

Dépressif lui-même, David Granirer a ensuite mis en place un programme de 12 semaines pendant lequel des personnes atteintes de troubles psychiques viennent en parler sur scène, écrivant des sketchs qui, à la fin des cours, donnent lieu à un immense show très couru dans le pays.

On peut y voir une bipolaire mimant tour à tour d’une voix douce, puis avec des grognements désespérés, les hauts et les bas émotionnels qu’elle peut subir dans une même conversation ; un homme atteint d’un trouble de déficit de l’attention imitant un commissaire-priseur en pleines enchères et démontrant que c’est « le métier idéal pour des gens atteints d’agitation comme moi…». Les vidéos : http://standupformentalhealth.com/videos/ montrent que la salle jubile et en redemande.

Mais les vrais bénéficiaires de cette « stand up therapy » sont évidemment les victimes de troubles psychiques qui osent ainsi les mettre en scène, et s’en moquer. « C’est un réel pouvoir de faire rire un public, explique Granirer sur son blog.

Et en ce qui concerne l’estime de soi, cela fait vraiment du bien.» Une des participantes affirme d’ailleurs qu’après s’être lancée dans une telle expérience, seule sur scène, elle s’est sentie
« capable de tout faire ».

« Le jeu permet le je », explique le Dr Seznec qui, par ailleurs, est directeur scientifique d’Alterhego, un cabinet de conseil intervenant dans les entreprises en difficulté ou qui cherchent à consolider les équipes. Clown, jeux de rôle, métaphore, tout est bon pour développer ludisme et créativité dans un milieu souvent abrasé par le travail.

« On peut ainsi demander à un salarié de rentrer dans la pièce en jouant différents “bonjour”: le bonjour à la Chirac, le bonjour tape dans le dos, le bonjour fatigué… Peu à peu, en devenant ainsi observateur et en prenant de la distance, on “fait l’hélicoptère” par rapport à cette réalité qu’on jugeait difficile.

N’en reste que le grotesque qui, souvent, prête à rire. » Seule règle d’or : ne pas se moquer de l’autre, ne pas le juger. « Le véritable humour est toujours gratuit et humble, précise le psychiatre. L’amuseur qui raille un autre en se mettant au-dessus de lui ne reste pas longtemps drôle. »

Lâcher prise

En séance individuelle aussi, l’humour peut être d’un grand secours : donner des prénoms aux différentes parties en soi qui nouent un conflit psychique permet d’en parler plus légèrement : «Je dis au patient obsessionnel : “Tiens, Gérard le maniaque est de retour”, ou au phobique “Rantanplan s’est réveillé” et chacun de nous comprend où l’on en est, explique le Dr Seznec.

Par les jeux de rôle, on amène au “désespoir créatif”, alors le ridicule d’une situation à laquelle on s’accroche devient perceptible, et on peut enfin lâcher prise en cessant de lutter contre une instance intérieure. »

Pour que cette forme de communication fonctionne, le thérapeute lui-même doit pouvoir se moquer de ses propres travers, par exemple ses cheveux en bataille à la séance du matin… Restent cependant des patients avec lesquels l’humour en thérapie ne fonctionne pas, observe le Dr Seznec.

« Ceux qui sont trop dans le “faire”, ou qui mentalisent trop. Il faut sans cesse les ramener à leur ressenti, qu’ils fuient notamment en contrôlant. » Et de se rappeler cette patiente qui ne cessait, lorsqu’il lui proposait de « jouer » : «Mais vous voulez en arriver où, là ? » ce qui évidemment provoquait un « couac » thérapeutique. Woody Allen a donc raison: « La seule façon d’être heureux, c’est d’aimer souffrir. »

Pascale Senk

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23 réflexions sur “Quand « Le jeu permet le je »

  1. Pingback: Sérieux! Vous avez dit sérieux? Laissez moi rire! | UN AVIS : Petit Blog Avisé ??

  2. Ca me rappelle cette scène d’Harry Potter où les élèves apprenant à vaincre une créature appelée Epouvanteur par la dérision 🙂 C’est vrai que le rire recèle un grand pouvoir !

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  3. Merci pour ce partage 🙂
    A propos d’humour et aussi de différence entre faire les choses sérieusement et se prendre au sérieux, je sais que j’en ai parlé dans un com, mais je ne sais plus où… Alors j’espère que ce n’est pas chez toi, mais bon … 😉 tu ne m’en voudras pas si je radote ?! 😉

    C’est vrai que beaucoup voit l’humour (ne pas se tromper entre humour et moquerie) comme de la frivolité, du manque de « sérieux », ce qui est une erreur mais ça je ne vais pas en parler ici, juste raconter une petite anecdote que j’ai vécu quand j’avais environ 13 ans, et qui m’a marquée et fait partie de ma ligne de vie.

    Ma mère fréquentait un Ashram et je l’accompagnais de temps en temps (pas tout le temps! Je préférais le sport, le mouvement à cet âge 😉 ). Dans cet ashram il y avait un Swami indien assez formidable, pour moi la gamine 😉
    En effet, un jour on arrive dans le salon pour lui dire bonjour et il riait aux éclats avec une BD dans les mains. Moi de suite dans ma tête, »il est bien ce swami » 😀 Et là, se trouvait surtout des dames qui même chez les bouddhistes s’appelleraient des grenouilles de « mare à Lotus » (bénitier c’est pour les catholiques 😉 ) à la mine allongée, compassée, parlant bas, s’inclinant à tous propos, enfin des dames patronnesses dans le sens le plus désuet du terme 😆 Les pauvres avaient presque la mâchoire décrochée, les yeux totalement écarquillés tellement leur étonnement, leur incompréhension, leur effroi, tout ça réuni était grand!! 😮 « Un swami! Un Gourou rlit et rit!!! d’une bande dessiné! » Crime de lèse grenouilles! Et elles « Mais Maître pourquoi faîtes vous… pour nous éprouver…??!! »
    Et j’en passe… 😉 J’en pouvais plus de rire, je n’étais pas gourou et je ne le suis toujours pas 😀 . Notre Swami rigolard leur répondit avec sérieux mais l’oeil qui frisait, dans son mauvais français mâtiné d’un peu d’anglais, que : « Le rire était la premier pas vers la connaissance de soi et un excellent exercice de méditation pour les débutants et même les autres! » ET TOC!!! Elles ont dit des « Ah bon, Oh! bien Maître » mais je suis sûre qu’elles n’ont jamais ni cru, ni appliqué ce qu’il leur disait 😆 (moi….si 😀 )

    Elles se prenaient au sérieux! 😦 😦
    Je fuis ce genre de personnes qui sont à la limite du sectaire, elles me hérissent le poil … 😉

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    • Comme je radote souvent :), je ne t’en voudrai sûrement pas, Catherine, ce n’est pas ici que tu l’as dit et effectivement, c’est une sacrée différence.
      Merveilleuse anecdote qui m’a fait rire aux larmes, surtout vu la drôlerie de ton récit. Je les imagine bien ces tristes « sans rire », incapables de comprendre le pouvoir de l’humour et surtout de la joie de l’enfant que les grands sages conservent à vie.
      Comme toi, je ne supporte pas ceux qui se prennent trop au sérieux, j’exclue la méchanceté car la gentille moquerie (surtout celle de soi) a du bon, et je cite Pierre Desproges : « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui »

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  4. Bonjour Elisabeth,
    Suite logique de ta précédente publication que j’ai lu avec application. La plus belle forme d’autodérision, le jeu lui donne alors toute sa valeur 😉
    Je te souhaite un très bon samedi Elisabeth avec quelques notes que tu apprécies 😉

    Et de doux bisous

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  5. Bonsoir Elisabeth,
    La perspective que l’humour favorise l’estime de soi est intéressante, En y réfléchissant, je ne peux qu’y adhérer. Quel enfant n’a pas fanfaronné en classe pour attirer l’attention et l’admiration de ses compagnons de classe?
    Quoi qu’il en soit, de canaliser cette propension naturelle vers des approches thérapeutiques a certes déjà fait ses preuves. J,ai particulièrement aimé ici l’approche des jeux de rôles.
    Bon week-end!
    Mes amitiés sincères

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    • L’humour permet de s’affirmer, donc développer l’estime de soi, c’est certain.
      Et les gens apprécient bien davantage quand nous racontons nos malheurs sur un ton distancié, qu’en s’apitoyant sur nous.
      Bien sûr, dans une écoute véritable, nous pouvons accueillir l’autre, même au plus profond de ses états dépressifs mais celle-là est rare…
      Et le rire, mis en scène, que cela soit lors des jeux de rôles ou de ces séances évoquées par l’article et les vidéos a bien fait ses preuves thérapeutiques depuis longtemps.
      Amitiés, Kleaude et excellente fin de semaine à toi

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  6. Ben moi je rigole de mes déboires avec les Trolls mais…Ils m’ont faite assigner pour insultes publiques. Du coup ce n’est plus si drôle mais bon…
    Et quand je parle de mon passé anorexique, je me marre de mes « pesée » multi-quotidiennes, du temps perdu à compter les calories et à faire des heures de sport.
    Ça non plus, ça ne fait pas rire tout le monde.
    Au final, je trouve que le monde manque cruellement d’humour. Ou alors je suis devenue tellement folle que je suis délirante?
    Le 6 juin, pour le vernissage de mon exposition, je temoignerai de mon viol, des tortures, de tout ce que j’ai mis en place toutes ces années de vie dans la honte et la peur.
    Je vais aussi proposer des ateliers de couture, broderie, dessin… aux victimes de traumatismes (violences, maladie, deuils…).
    Je voudrais montrer ce dont j’ai tant manqué : une preuve vivante qui te dit « oui, tu vas t’en sortir ».
    Je ne suis pas artiste par hasard. Je me suis rendue compte que c’est ma thérapie quotidienne :). J’ai repris confiance en moi grâce à tout ça.
    Grâce à Elrohir aussi qui, lui, a de l’humour 😀 et de l’amour.
    Mais dans ce témoignage, l’humour serait il politiquement correcte? Je suis couverte de cicatrices que je ne cache plus. Je dis souvent avec espièglerie que ces cicatrices racontent mon histoire, elles ont chacune une place dans ma vie.
    Où le rôle de mon chien quand je vais dans la montagne : je lui dis qu’il n’aura pas ses croquettes s’il m’arrive quoi que ce soit ;).
    Et cet animal prend son travail très au sérieux :). Comment dire avec humour que les couleurs des tissus me font du bien par la beauté qu’elles offrent à mes créations?
    Que je fais de la danse orientale pour reprendre contact avec mon corps?
    J’avoue que je me fiche pas mal de ce que les autres pensent de moi mais pour cette fois, je représente l’association alors vais je devoir me censurer?

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