Le grand inquisiteur I

Il a désiré se montrer, ne fût-ce qu’un instant, au peuple, à cette multitude malheureuse, souffrante, plongée dans l’infection du péché, mais qui L’aime d’un amour enfantin. L’action se passe en Espagne, à Séville, à l’époque la plus terrible de l’Inquisition, lorsque chaque jour on faisait, pour la plus grande gloire de Dieu :
Des autodafés magnifiques de ces sacripants d’hérétiques.

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Oh, sans doute, ce n’est point la venue qu’il opérera, selon sa promesse, à la fin des temps, dans toute sa gloire céleste, et qui sera soudaine « comme l’éclair qui brille depuis l’Orient jusqu’à l’Occident ». Non, Il a voulu, ne fût-ce qu’un instant, visiter ses enfants, et Il a choisi justement le lieu où flambaient les bûchers des hérétiques.

Mû par son infinie pitié, Il vient encore une fois parmi les hommes, sous cette même forme humaine qu’il a revêtue durant trente-trois années quinze siècles auparavant. Il descend dans les « rues brûlantes » d’une ville méridionale où, la veille précisément, dans un « autodafé magnifique », en présence du roi, des grands, des chevaliers, des cardinaux et des plus charmantes dames de la cour, devant toute la population de Séville, le cardinal grand inquisiteur a brûlé en une seule fois près d’une centaine d’hérétiques ad majorem gloriam Dei.

Il apparaît modestement. Il ne cherche point à attirer l’attention, et voilà que — chose étrange — tous Le reconnaissent. Ce pourrait être une des plus belles pages du poème, si je parvenais à bien expliquer le pourquoi de cette reconnaissance. Le peuple entraîné vers Lui par une force invincible L’entoure, se presse sur son passage, se met à sa suite.

Silencieusement, il traverse les rangs de la foule avec un doux sourire qui exprime une infinie compassion. Un soleil d’amour embrase son cœur, ses yeux lancent des rayons de Lumière, de Science et de Force qui, en tombant sur les hommes, éveillent chez ceux-ci une réciprocité d’amour. Il leur tend les bras. Il les bénit ; de son contact, du contact même de ses vêtements se dégage une vertu curative.

Parmi les personnes présentes se trouve un vieillard, aveugle depuis son enfance. « Seigneur », s’écrie-t-il, « guéris-moi, et je Te verrai ! » Il tombe comme une écaille de ses yeux et l’aveugle Le voit. Le peuple pleure et baise la terre sur laquelle Il marche. Les enfants jettent des fleurs devant Lui, ils chantent et lui crient : « Hosannah ! » « C’est Lui, c’est Lui-même ! » répète tout le monde, « ce doit être Lui, ce ne peut être que Lui. »

Il s’arrête sur le parvis de la cathédrale de Séville au moment même où un petit cercueil blanc est porté dans le temple, au milieu des lamentations : dans cette bière ouverte repose une enfant de dix-sept ans, la fille d’un des notables de la ville. Le petit cadavre est couché sur des fleurs. « Il ressuscitera ton enfant », crie-t-on dans la foule à la mère en pleurs.

L’ecclésiastique venu à la rencontre du cercueil regarde d’un air étonné et fronce le sourcil. Mais soudain la mère éplorée de la défunte fait entendre sa voix : « Si c’est Toi, ressuscite mon enfant ! » s’écrie-t-elle, en se prosternant à ses pieds. Le cortège s’arrête, on dépose le cercueil sur le parvis, devant Lui. Il le considère avec une expression de pitié et une fois encore ses lèvres prononcent doucement : « Tâlipha Koumi — lève-toi, jeune fille ! »

La morte se soulève dans le cercueil, s’assied, sourit ; ses yeux s’ouvrent et elle promène autour d’elle un regard étonné. Elle tient dans les mains le bouquet de roses blanches avec lequel on l’a ensevelie. Le peuple est saisi de stupeur, on n’entend que des cris, des sanglots.

Et voilà que dans ce moment même passe tout à coup sur la place, près de la cathédrale, le grand inquisiteur en personne. C’est un vieillard presque nonagénaire, à la taille haute et droite, au visage d’une maigreur ascétique ; ses yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites, mais l’âge n’en a pas encore éteint la flamme.

Oh ! il ne porte plus maintenant le superbe costume de cardinal qu’il offrait hier à l’admiration du peuple, pendant qu’on brûlait les ennemis de l’église romaine, — non, dans l’instant présent il n’a sur lui que sa vieille et grossière soutane de moine.

Ses sombres collaborateurs et les estafiers du Saint-Office le suivent à distance respectueuse. Il s’arrête en face de la foule et observe de loin. Il a tout vu, il a vu qu’on déposait le cercueil aux pieds de l’Étranger, il a vu la résurrection de la jeune fille, et son visage s’est assombri. Il fronce ses épais sourcils blancs et son regard brille d’un éclat sinistre.

Il tend le doigt et ordonne aux estafiers de Le saisir. Sa puissance est telle, il a si bien habitué le peuple à lui obéir en tremblant, qu’aussitôt la foule s’écarte devant les sbires ; au milieu d’un silence de mort, ceux-ci mettent la main sur Lui et L’emmènent. La multitude, comme un seul homme, se courbe jusqu’à terre devant le vieil inquisiteur qui la bénit, silencieusement et continue son chemin.

Les estafiers conduisent le Captif à la prison de la Sainte-Inquisition où ils L’enferment dans une étroite et obscure cellule. La journée se passe ; arrive la nuit, une nuit de Séville, sombre, chaude, étouffante. L’odeur des lauriers et des citronniers remplit l’atmosphère. Au milieu des ténèbres, la porte de fer du cachot s’ouvre tout à coup, livrant passage au grand inquisiteur lui-même.

Une lampe à la main, le vieillard s’avance lentement. Il est seul, la porte se referme aussitôt sur lui. Il s’arrête à l’entrée et longtemps, pendant une ou deux minutes, il contemple le visage du Prisonnier. À la fin il s’approche doucement, pose la lampe sur la table et Lui parle :

— C’est Toi ? Toi ?

Mais, sans attendre la réponse, il se hâte de poursuivre :

— Ne réponds pas, tais-Toi. D’ailleurs, que pourrais-Tu dire ? Je sais trop bien ce que Tu dirais. Mais Tu n’as pas le droit d’ajouter quoi que ce soit à ce qui a été dit déjà par Toi auparavant. Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ? Car Tu es venu nous déranger, et Tu ne l’ignores pas. Mais sais-Tu ce qui arrivera demain ?

Je ne sais qui Tu es et ne veux pas savoir si Tu es Lui ou seulement son image, mais, quoi qu’il en soit, demain je Te condamnerai et Te ferai périr dans les flammes, comme le plus pervers des hérétiques ; et ce même peuple qui aujourd’hui a baisé Tes pieds, demain, sur un signe de moi, s’empressera d’apporter des fagots à Ton bûcher, — sais-Tu cela ? Oui, Tu le sais peut-être, ajoute-t-il d’un air pensif, en tenant toujours ses yeux attachés sur le visage de son prisonnier.

— Je ne comprends pas du tout ce que c’est que cela, Ivan, observa en souriant Aliocha qui jusqu’alors avait écouté sans rien dire : — est-ce une fantaisie, ou une erreur du vieillard, quelque impossible quiproquo ?

Ivan se mit à rire.

— Accepte la dernière hypothèse, si le réalisme contemporain t’a gâté à un tel point que tu ne puisses rien supporter de fantastique : tu veux que ce soit un quiproquo, va pour un quiproquo. D’ailleurs, c’est bien naturel, poursuivit-il avec un nouveau rire, — le vieillard est nonagénaire et son idée a pu le rendre fou depuis longtemps.

Il se peut que le prisonnier l’ait frappé par son extérieur. Enfin ce peut n’être qu’un pur délire, le rêve d’un vieillard de quatre-vingt-dix ans qui touche à sa dernière heure, et dont l’imagination est encore échauffée par le spectacle de la veille : l’autodafé de cent hérétiques. Mais, fantaisie ou quiproquo, qu’est-ce que cela nous fait ? Il n’y a ici qu’une chose importante, c’est que le vieillard parle et révèle à haute voix ce qu’il a tu pendant quatre-vingt-dix ans.

— Et le captif reste silencieux ? Il se borne à le regarder sans dire un seul mot ?

— Mais, dans tous les cas, Il doit se taire, reprit gaiement le narrateur. — Le vieillard même lui fait observer qu’il n’a pas le droit d’ajouter une syllabe à ce qui a déjà été dit. Si tu veux, c’est là le trait le plus fondamental du catholicisme romain, à mon avis, du moins : « Tout, dit-il, a été transmis par Toi au pape ; tout, par conséquent, appartient maintenant au pape, donc nous n’avons que faire de Ta présence, ne viens pas nous déranger ».

C’est dans ce sens que parlent et écrivent les jésuites. Moi-même j’ai lu cela dans leurs théologiens. « As-Tu le droit de nous annoncer un seul des secrets du monde d’où Tu es venu ? » — Lui demande mon vieillard, et il fait lui-même la réponse : — « Non, Tu n’en as pas le droit, puisque agir ainsi, ce serait ajouter à ce qui a été déjà dit auparavant et ôter aux hommes cette liberté dont Tu soutenais si ardemment la cause quand Tu étais sur la terre.

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Tout ce que Tu révélerais de nouveau porterait atteinte à la liberté de la foi chez les hommes, car cette révélation leur apparaîtrait comme un miracle, et autrefois, il y a quinze siècles, rien ne T’était plus cher que la liberté de leur foi. N’est-ce pas Toi qui alors disais si souvent : « Je veux vous rendre libres » ?

Mais voilà que maintenant Tu as vu ces hommes « libres », ajoute brusquement le vieillard avec un sourire méditatif. — Oui, cette affaire nous a coûté cher, continue-t-il en le regardant sévèrement, — mais enfin nous l’avons achevée, en Ton nom. Pendant quinze siècles cette liberté nous a donné bien du mal, mais à présent, c’est fini, bien fini. Tu ne le crois pas ?

Tu jettes sur moi un doux regard et Tu ne me fais même pas l’honneur de T’indigner ? Mais sache que jamais ces gens ne se sont crus plus complètement libres qu’aujourd’hui, et pourtant eux-mêmes nous ont apporté leur liberté et l’ont déposée humblement à nos pieds. Mais c’est nous qui avons fait cela ; était-ce cela, était-ce une pareille liberté que Tu voulais ? »

— Voilà encore une chose que je ne comprends pas, interrompit Aliocha, — il fait de l’ironie, il plaisante ?

— Pas du tout. Il considère précisément comme un mérite pour lui et pour les siens d’avoir enfin supprimé la liberté, en vue de rendre les hommes heureux. « Car maintenant pour la première fois (il parle, bien entendu, de l’époque où s’est établie l’inquisition) il est devenu possible de songer un peu au bonheur des hommes. L’être humain a été créé rebelle ; est-ce que des rebelles peuvent être heureux ? On T’avait prévenu, Lui dit-il.

Ce ne sont pas les avertissements et les conseils qui T’ont manqué, mais Tu ne les as pas écoutés. Tu as repoussé le seul moyen par lequel on pût rendre les hommes heureux ; mais, par bonheur, en T’en allant, Tu nous as légué la besogne. Tu as promis, Tu as donné Ta parole, Tu nous as conféré le droit de lier et de délier, et, sans doute Tu ne peux plus maintenant penser à nous retirer ce droit. Pourquoi donc es-Tu venu nous déranger ? »

— Et que signifient ces mots : « Ce ne sont pas les avertissements et les conseils qui T’ont manqué » ? demanda Aliocha.

— Tu vas le voir, la suite du discours l’explique :

« L’esprit terrible et intelligent, l’esprit de la négation et du néant, continue le vieillard, — le grand esprit T’a parlé dans le désert et les livres nous racontent qu’il T’a « tenté ». Est-ce vrai ? Et pouvait-on dire quelque chose de plus vrai que ce qu’il T’a annoncé dans les trois questions ou, pour employer le langage de l’Écriture, dans les trois « tentations » que Tu as repoussées ?

Si jamais il s’est accompli sur la terre un miracle authentique, foudroyant, c’est ce jour-là, le jour des trois tentations. Le fait seul que ces trois questions ont été posées est par lui-même un miracle. Admettons par simple hypothèse que ces trois questions du terrible esprit aient complètement disparu des livres, et qu’il faille les inventer, les imaginer de nouveau pour les y replacer ; supposons que dans ce but on réunisse tous les sages de la terre — hommes d’État, princes de l’Église, savants, philosophes, poètes, et qu’on leur dise : imaginez, composez trois questions qui non-seulement correspondent à la grandeur de l’événement, mais, de plus, expriment en trois mots, en trois phrases humaines, toute l’histoire future du monde et de l’humanité, — penses-Tu que ce congrès de toutes les intelligences de la terre pourrait inventer quoi que ce soit d’aussi fort et d’aussi profond que les trois questions qui T’ont été posées alors dans le désert par le puissant et intelligent esprit ?

Rien que d’après ces trois merveilleuses questions, on peut déjà comprendre que ce n’est pas à un esprit humain, contingent, que Tu as eu affaire, mais à l’esprit éternel, absolu. Car dans ces trois questions est, pour ainsi dire, condensée et prédite toute l’histoire ultérieure de l’humanité ; ce sont comme les trois formes dans lesquelles se concrètent toutes les insolubles contradictions historiques de la nature humaine sur toute la terre.

Alors cela ne pouvait pas être encore aussi évident, parce que l’avenir était inconnu, mais maintenant que quinze siècles se sont écoulés, nous voyons que tout a été si bien deviné et prévu dans ces trois questions, qu’on ne peut rien y ajouter, rien en retrancher.

Décide donc Toi-même qui avait raison : Toi ou celui qui T’a interrogé alors ? Rappelle-Toi la première question ; en voici le sens, sinon le texte : « Tu veux aller dans le monde et y aller les mains vides, promettant une liberté que dans leur bêtise et leur perversité innées ils ne peuvent même pas comprendre, dont ils ont une peur affreuse, — car pour l’homme et pour la société humaine il n’y a jamais rien eu de plus insupportable que la liberté !

Mais vois-Tu ces pierres dans ce désert aride et nu ? Change-les en pains, et l’humanité courra derrière Toi, comme un troupeau, reconnaissante et soumise, quoique tremblant toujours que Tu ne retires Ta main et que Tes pains ne lui soient ôtés. » Mais Tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté et Tu as repoussé cette proposition, car que deviendrait la liberté, as-Tu pensé, si l’obéissance était achetée par des pains ?

Tu as répondu que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais sais-Tu qu’au nom de ce même pain terrestre l’esprit de la terre se dressera contre Toi, qu’il Te livrera bataille, qu’il Te vaincra, et que tous le suivront en s’écriant : « Qui est semblable à cette bête ? Elle nous a donné le feu du ciel ! »

Sais-Tu que des siècles passeront et que l’humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu’il n’y a pas de crime et, par conséquent, pas de péché, qu’il n’y a que des affamés ? « Nourris-les et alors demande-leur des vertus ! » Voilà ce que la science et la sagesse humaine écriront sur le drapeau qu’elles lèveront contre Toi et par lequel Ton temple sera renversé.

À la place de cet édifice il s’en fondera un autre, une nouvelle tour de Babel qui, sans doute, ne sera pas plus achevée que ne l’a été la première, mais Tu aurais pu en prévenir l’édification et épargner aux hommes mille ans de souffrances, — car ils viendront à nous après avoir, pendant mille ans, peiné à construire leur tour !

Alors de nouveau ils nous chercheront sous terre, dans les catacombes où nous nous cacherons (car nous serons encore persécutés et martyrisés), ils nous trouveront et crieront vers nous : « Nourrissez-nous, car ceux qui nous avaient promis le feu du ciel ne nous l’ont pas donné ». Et alors nous achèverons leur tour, car celui-là l’achèvera qui les nourrira, et nous seuls les nourrirons, en Ton nom : nous leur dirons faussement que c’est en Ton nom.

Oh, jamais, jamais ils ne se nourriront sans nous ! Aucune science ne leur donnera du pain, aussi longtemps qu’ils resteront libres, mais, en fin de compte, ils déposeront leur liberté à nos pieds et ils nous diront : « Asservissez-nous, pourvu que vous nous donniez à manger ».

Eux-mêmes finiront par comprendre que la liberté est incompatible avec le pain terrestre en abondance suffisante pour chacun, parce que jamais, jamais ils ne sauront faire le partage entre eux ! Ils se convaincront aussi qu’ils ne pourront jamais être libres, attendu qu’ils sont faibles, vicieux, nuls et mutins. Tu leur as promis le pain du ciel, mais, je le répète, peut-il entrer en comparaison avec celui de la terre, aux yeux de la race humaine qui est faible, qui est éternellement vicieuse et ignoble ?

Et si, au nom du pain céleste, Tu attires à Toi des prosélytes par milliers et par dizaines de milliers, que deviendront ces millions, ces dizaines de millions, qui ne seront pas capables de mépriser le pain de la terre pour celui du ciel ? Ou bien n’aimes-Tu que les grands et les forts qui se comptent par dizaines de mille ; et les autres, nombreux comme les sables de la mer, ces êtres faibles mais qui T’aiment, les regardes-Tu seulement comme des matériaux pour les grands et les forts ?

Non, à nous les faibles aussi sont chers. Ils sont vicieux et insubordonnés, mais à la fin ils ne laisseront pas de devenir obéissants. Ils nous admireront et nous regarderont comme des dieux parce que, en nous mettant à leur tête, nous aurons consenti à supporter le poids de la liberté et à régner sur eux, — tant, à la fin, ils auront peur d’être libres !

Mais nous dirons que nous sommes Tes disciples et que nous régnons en Ton nom. Nous les tromperons encore, car nous ne Te laisserons pas approcher de nous. Dans cette imposture consistera notre souffrance à nous autres, attendu que nous devrons mentir.

Voilà ce que signifiait la première question dans le désert, et voilà ce que Tu as repoussé au nom de la liberté que Tu mettais au-dessus de tout. Et pourtant dans cette question était renfermé le grand secret de ce monde. En acceptant les « pains », Tu aurais répondu à l’éternelle et unanime préoccupation de l’humanité : — « devant qui s’incliner ? »

Il n’y a pas de souci plus constant et plus douloureux pour l’homme laissé libre, que de chercher au plus tôt un objet de vénération. Mais l’homme veut s’incliner devant ce qui est incontestable, devant ce qui réunit tous les humains dans un commun respect, car l’effort de ces lamentables créatures consiste à chercher non l’objet d’un culte particulier à moi ou à un autre, mais un être en qui tous croient, devant qui tous s’inclinent également.

Ce besoin de l’universalité dans l’adoration est le principal tourment de l’homme individuel aussi bien que de l’humanité tout entière depuis le commencement des siècles. C’est pour réaliser cette adoration universelle qu’ils se sont exterminés par le glaive. Ils ont créé des dieux et ils se sont dit les uns aux autres : « Abandonnez vos dieux et venez adorer les nôtres, sinon mort à vous et à vos dieux ! »

Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, et lorsque les dieux auront disparu de la terre, ce sera la même chose : l’humanité se prosternera devant des idoles. Tu savais, Tu ne pouvais ignorer ce secret fondamental de la nature humaine, mais Tu as repoussé le drapeau qu’on Te mettait dans la main et qui seul T’aurait assuré sans conteste l’hommage de tous les hommes, — le drapeau du pain terrestre ; Tu l’as repoussé au nom de la liberté et du pain céleste.

Regarde ce que Tu as fait ensuite. Et encore toujours au nom de la liberté ! Il n’y a pas, Te dis-je, de souci plus douloureux pour l’homme que de trouver à qui déléguer au plus tôt ce don de la liberté avec lequel vient au monde cette malheureuse créature.

Mais celui-là seulement s’empare de la liberté des hommes, qui tranquillise leur conscience. Le pain Te fournissait un drapeau incontestable. Devant celui qui lui donnera le pain, l’homme s’inclinera, parce qu’il n’y a rien de plus indiscutable que le pain ; mais si en même temps quelqu’un, en dehors de Toi, s’empare de la conscience humaine, — oh, alors l’homme abandonnera même

Ton pain pour suivre celui qui séduira sa conscience. En cela Tu avais raison. Car le secret de l’existence humaine ne consiste pas seulement à vivre, mais à avoir un motif de vivre. Si l’homme ne se représente pas fortement pourquoi il doit vivre, il ne consentira pas à vivre et se détruira plutôt que de rester sur la terre, lors même qu’il aurait autour de lui la plus grande quantité de pains. Tu as compris cela, mais quel parti as-Tu tiré de cette vérité ?

Au lieu de confisquer la liberté des hommes, Tu l’as rendue plus large encore ! Ou bien as-Tu oublié que l’homme préfère la tranquillité, la mort même, au libre choix dans la connaissance du bien et du mal ? Rien ne séduit plus l’homme que la liberté de sa conscience ; rien aussi ne le tourmente davantage.

Et voilà qu’au lieu de principes fermes, destinés à calmer la conscience humaine une fois pour toutes, Tu as pris tout ce qu’il y a d’extraordinaire, de conjectural, d’indéterminé, tout ce qui dépasse les forces des hommes, et, ce faisant, Tu as agi comme si Tu ne les aimais pas, Toi qui es venu donner Ta vie pour eux ! Au lieu de confisquer la liberté humaine, Tu l’as élargie et Tu as introduit pour toujours de nouveaux éléments de souffrance dans le domaine moral de l’homme.

Tu désirais que celui-ci T’aimât d’un libre amour, qu’il Te suivît librement, séduit, subjugué par Toi. Au lieu de la dure loi ancienne, il devait d’un cœur libre décider désormais lui-même ce qui est bon et ce qui est mauvais, n’ayant devant lui pour se guider que Ton image, mais comment n’as-Tu pas pensé qu’il finirait par repousser et par contester même Ton image et Ta vérité, s’il était chargé d’un fardeau aussi terrible que la liberté du choix ?

Ils s’écrieront à la fin que la vérité n’est pas en Toi, car il était impossible de les laisser dans l’embarras et dans la perplexité plus que Tu ne l’as fait, en leur léguant tant de soucis et de problèmes insolubles…

A suivre…

Le Grand Inquisiteur est un récit contenu dans le roman  Les Frères Karamazov  de Fiodor Dostoïevski. Traduction de Victor Derély
Texte établi par
http://bibliotheque-russe-et-slave.com/index1.html

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25 réflexions sur “Le grand inquisiteur I

  1. Une très belle nouvelle que je découvre et merci de l’avoir partagée. Le thème de la liberté, d’avoir le courage et de faire le choix de la vivre. J’ai beaucoup aimé les commentaires aussi. Ils sont d’une grande richesse.
    Excellente journée.
    Bises.

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  2. Je connaissais cette histoire du retour de Jésus … 😉
    Je souriais tout le temps de la lecture, car c’est exactement ce que l’on vit actuellement. Cela me ramenait à tout ce qui nous aliène depuis des siècles!
    Mon sourire (sarcastique) s’est élargi quand : « …ne viens pas nous déranger » !!

    Et encore : « Ils nous admireront …comme des dieux parce que, en nous mettant à leur tête, nous aurons consenti à supporter le poids de la liberté et à régner sur eux, — tant, à la fin, ils auront peur d’être libres ! »
    Si j’osais faire Juste 1 parallèle avec l’actu : les attentats contre la liberté d’expression et nos superbes manifs pour la préserver et arrive la loi « renseignement » -moins de liberté pour plus de sécurité- 😉 je parie qu’elle risque de passer… pff C’est juste un petit exemple, il m’en est venu plein plein plein 😉

    Et, encore : « nous leur dirons faussement que c’est en Ton nom. » !! ou que c’est pour notre « bien » ou notre confort 😉

    Il n’y a plus de bûchers mais c’est toujours pareil sous d’autres formes .. vaut mieux en sourire 😉
    Le grand inquisiteur a raison, l’être humain cherche très souvent la sécurité « le pain terrestre » pas tous heureusement, mais…..

    Merci d’avoir mis cette nouvelle 🙂

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    • Merci d’en avoir pleinement saisi l’essence, Catherine car si la nouvelle a été publiée en 1880, sa portée est universelle et décrit aussi bien la Rome antique avec ses panem et circenses, qu’en passant par Orwell les dérives actuelles.
      Qui ne me font pas tant sourire car il serait temps de se réveiller mais je suis sûre que tu es bien d’accord…

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      • Oui j’y ai aussi pensé « du pain et des jeux »!
        Mon « sourire » était bien sûr sarcastique 😈 contenant à la fois de l’énervement et aussi un peu d’abattement car on a l’impression d’être un hamster en cage qui tourne, qui tourne…
        Se réveiller ! Mais l’homme est tellement attaché à son pré carré, à son confort, à ses jouets qui lui donnent l’illusion qu’il existe et surtout il a tellement peur de l’inconnu, de l’autre et même je dirais de « son ombre » surtout de son ombre 😮
        Enfin c’est fatiguant de refaire, de redire toujours les mêmes choses.
        Hier j’étais sur un site/blog sociétal intéressant, avec lequel je ne suis pas à 100% d’accord, mais quand tu vas voir les commentaires, sur 10 commentaires tu en as 1 de développé sérieux et de bon aloi, environ 1 ou 2 en désaccord mais argumentés et corrects, des fois 1 tu comprends rien et on se demande ce que ça fait là?Et malheureusement, 5 !! qui sont haineux (insultants, grossiers) et le pire d’une ignorance crasse. Je pense d’ailleurs que c’est cette ignorance qui provoque la plus part du temps cette haine!
        Tu te rends compte la moitié!!! Il faut être un grand sage pour résister à tant de négativisme 😮 😉

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        • Bien d’accord avec ton triste constat mais, comme tu dis, entre l’ignorance et la peur, l’homme est si aliéné.
          Et je ne désire pas me placer au-dessus, ni juger quiconque ni encore moins m’énerver, même s’il y a largement de quoi…
          Changer le monde ne peut commencer que par soi, « en faisant sa part », sans se laisser abattre, décourager ou aspirer à devenir un grand sage 🙂
          Un peu de recul suffit. Et la Vie se chargera bien de faire bouger ceux qui s’accrochent trop à leurs certitudes dérisoires, elle est très douée pour ça

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          • Oui, « faire sa part » simplement, tranquillement, même si les autres…….. pas toujours évident 🙂 et pourtant c’est ce qui est le plus simple 😉
            Cela me fait repenser à une très belle pièce, comme une fable un conte philosophique, dont j’ai parlé ( http://wp.me/p1fFRW-1nX ) et qui provient d’une nouvelle de Jean Giono : « L’homme qui plantait des arbres » qui illustre parfaitement ce « chemin » cette « façon d’être et de faire » dont tu parles 🙂

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            • Merci pour ce beau conte, Catherine. Nous avons le choix de planter les arbres ou de les détruire, de façon symbolique, surtout.
              Et je ne dirais pas que c’est simple, loin de là car cela nous oblige non seulement d’aller souvent à contre-courant et affronter l’hostilité de ceux qui ne comprennent pas mais cela reste un beau chemin, porteur de sens.

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  3. Bonsoir Elisabeth,
    La lecture de cet article m’amène bien des réflexions sur les religions en soi. Ce texte exprime si bien ce que je ressens trop souvent… quand l’institution mise en place en vient à brimer la spiritualité personnelle…celle qui émerge de soi et qui est LA source selon moi.

    Et quiconque prétend savoir…. vient d’arrêter d’apprendre….

    Mes amitiés et salutations sincères

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    • Oui, cela rejoint nos discussions sur le poids des institutions qui briment cette seule spiritualité valable, celle qui vient du cœur et résulte du cheminement personnel.
      Mais la question plus importante encore, demeure à mes yeux celle du pourquoi l’homme se laisse « embrigader ». Ne serait-ce parce que la liberté lui est si lourde à porter qu’il préfère se soumettre à ceux qui décideront pour lui ?
      Se remettre continuellement en question est difficile, alors que suivre le chemin qui indique le bien et le mal, tellement plus aisé…
      Merci, Kleaude, amitiés

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      • Je pense que l’humain est foncièrement un être insécure…. Je pense aussi qu’inconsciemment et au plus profond de lui, l’humain doute de la légitimité de ses actes face aux autres espèces et face à son environnement…. Je soupçonne un certain sentiment latent de culpabilité qui l’incite à se trouver des balises dites spirituelles….

        Bon week-end. Mes amitiés sincères

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        • Je le pense aussi mais justement, cette insécurité et la culpabilité permanentes aliènent l’homme et font le jeu des religions, alors que la véritable spiritualité ne peut que le libérer.
          Amitiés, Kleaude et excellent week-end à toi

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  4. Très bel article. Je trouve si beau le risque insensé qu’a pris Dieu de nous laisser la liberté en nous créant à son image ! Il nous a laissé tant d’indices et de ressources pour Le rejoindre et restaurer le lien rompu ! Nous sommes parfois si aveuglés, mais si nous le choisissons librement et entièrement, dans la joie et dans la peine, comme tout devient facile et comme nous comprenons alors que sans union à Lui nous ne pouvons rien ou si peu !

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    • C’est un signe d’un amour que seul Lui peut porter, de nous avoir laissé le libre arbitre, dont nous usons parfois si mal.
      Et puisqu’Il nous a fait à son image, ce désir de Le rejoindre demeure dans les cœurs et indique la voie, si nous voulons bien la choisir…

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  5. Wouah, passionnant. Je ne lâchait plus l’ecran. Pour ajouter un peu d’humour, je me demandais où tu voulais en venir. Tu sais, un peu comme en Philosophie au Bac. Tu as le texte, une phrase et « vous avez 4h » lol.
    Intéressant sujet que celui de la liberté. Je me demande aussi si tous les hommes ont la même notion de la liberté – j’ai toujours un truc qui sort du sujet, je suis désolée – Qu’est ce que la liberté? Allez, je te laisse 4h 😀
    Etais-je libre anorexique puisque non concernée par le don du pain? Non, j’étais prisonnière de ce trouble du comportement alimentaire.
    C’est une métaphore.
    A-t-on besoin de la sécurité de savoir que nos dirigeants veille sur… Sur quoi d’ailleurs ?
    Je ne vais pas squatter, je vais prendre papier et stylo pour ma réflexion personnelle.
    Bonne soirée ma chère Élisabeth. Bisous.

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    • Vaste question… où je voulais en venir…
      Certainement pas à une dissertation philosophique, et même 40 ans ne m’ont pas suffi à saisir toute la complexité de ce texte que je relis depuis l’adolescence. Et de bien plus grands que moi n’y sont pas parvenus. Non, je voulais juste partager cette nouvelle, la plus belle et profonde réflexion sur la liberté. Combien elle est individuelle (tu n’es pas hors-sujet 🙂 ), chère à acquérir et si lourde à porter mais ô combien précieuse.
      Sur l’amour inconditionnel, incarné par le Prisonnier aussi. Mais mes mots, face à ceux de Dostoïevski sont si pauvres, alors oui, prends cette feuille car c’est une invitation à la réflexion personnelle et vécue car la philo désincarnée a peu de valeur à mes yeux…
      Bisous, Annawenn

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      • J’ai relu ce texte magnifique plusieurs fois, Elrohir m’a suivie 😉
        Pour la philo, je plaisantais : pour tout dire, j’ai eu 6/20 au Bac 😉
        Le seul sujet de l’année qui m’avait passionnée était un texte de Freud sur le conscient et l’inconscient. Ca devait probablement plus me parler que le reste qui me semblait très, très théorique.
        La liberté est individuelle et effectivement très lourde à porter. Je paie très cher ma liberté tout en me demandant si je suis réellement libre. Du coup ce n’est pas une feuille qu’il me faut mais un carnet entier. Surtout quand tu vas publier la suite…..
        Bisous Elisabeth.

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        • J’ai un Bac polonais mais quand je regarde les sujets philo, il y en a qui me semblent tellement théoriques, comme tu dis, voire dérisoires parfois, d’autant qu’ils s’adressent à des gamins qui entrent à peine dans la vie.
          Heureuse que ce texte vous ait plu car il est loin d’être facile.
          Et à mon avis, tu noirciras plusieurs cahiers… 40 ans, que cette nouvelle me travaille, alors, bon courage 🙂
          Bisous, Annawenn

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