Dialogue avec l’Ombre

Notre ombre s’attache fidèlement à nos pas. Au matin et au soir, imposante par sa taille, elle se réduit à rien à midi, lorsque le Soleil grimpe au zénith. Cette constatation quotidienne alimentera notre réflexion si nous désirons méditer sur les rapports des corps et de la lumière, analogie facile à transposer sur le plan symbolique.

Dialogue avec l'ombre

Dramaturgie de l’Ombre

Dans la psychologie de Jung, l’Ombre joue un rôle capital. Elle représente tout ce que nous cachons aux autres et à nous-mêmes pour ressembler à un modèle idéal. C’est en fait notre partie obscure, le pôle complémentaire, mais négatif, de notre complexe du Moi. Au cours de notre vie, cette zone ignorée reçoit le dépôt de plus en plus épais de nos actes passés, du refoulement de nos désirs illicites, de tout ce que nous avons entrepris et raté, dépôt alimentant notre culpabilité et notre amertume.

Plus nous ignorons volontairement cette lie, plus elle devient noire et épaisse. Ce dépôt ne représente pas forcément le Mal en nous, mais plutôt tout ce qui est primitif, aveugle, inadapté. Il alimente notre peur. En fait, l’Ombre incarne notre inconscient personnel. Mais, à cause de ses racines archétypiques, elle peut figurer aussi bien le Mal absolu, surtout sur le plan collectif. C’est alors que surgit le Diable, entouré de ses créatures maléfiques.

La plupart du temps, l’on projette son ombre sur autrui. C’est lui qui a toujours tort. Cette projection de toutes nos négativités alimente nos aversions incompréhensibles et nos haines viscérales. Mais elle est aussi un moyen de voir clair en nous, à condition de prendre conscience de cette projection.

Comment affronter cette inconnue si puissante ? Nous nous rendrons vite compte qu’elle possède une énergie qui nous dépasse; la forcer nous fait risquer le pire. Il faut plutôt tenter de dialoguer avec elle. Sa réponse survient un jour, toute seule, évidente, d’une façon imprévisible. Nous devons ainsi dépasser le conflit, plutôt que le résoudre.

C’est à ce prix que nous intégrerons notre Ombre, sans répercussion fâcheuse. Si nous refusons ce marché – et la tentation est grande -, l’Ombre régentera en secret notre existence et nous tendra des pièges, peut-être mortels (accidents). C’est le cas pour « l’homme qui a perdu son ombre », celui qui croit tout savoir de lui-même et devient la victime de son outrecuidance.

Seul, le Soi peut transcender le problème de l’Ombre. Car celle-ci communique avec les grands archétypes, l’Anima (âme féminine de l’homme) et l’animus (pôle masculin de la femme). Elle a donc une fonction de relation qui n’est pas entièrement négative; et même une fécondité créatrice. Le processus psychologique consiste à prendre conscience de son Ombre et à l’intégrer à sa conscience, au-delà de tous les préjugés moraux et sociaux qui l’entachent.

On ne doit pas « avoir peur de son ombre ». Pourtant, l’approcher soulève une résistance considérable. Cette prospection se manifeste par de puissantes vagues émotionnelles et peut tourner à l’obsession. On parlera alors de « possession par l’Ombre ». Pour la neutraliser, nous devrons avoir le courage de « descendre en enfer », afin de rencontrer le couple divin, Anima-Animus, qui nous permettra de remonter vers le soleil du Soi, cet accomplissement libérateur.

Il s’agit d’un processus initiatique millénaire que l’on retrouve aussi bien dans les légendes universelles, la dialectique alchimique, le processus d’individuation jungien, les œuvres géniales des poètes (Dante et la Divine Comédie) que dans les productions du Rêve éveillé, accessibles à tous.

Au sein des rêves, l’Ombre se manifeste sous diverses formes qui évoquent toutes les ténèbres. Ses personnifications peuvent paraître déroutantes surtout lorsqu’elle s’allie aux grandes figures archétypiques.

Noir plus noir que le noir

L’Ombre a pour caractéristique la noirceur la plus absolue. Elle témoigne ainsi de son imperméabilité à la lumière, c’est-à-dire à la pleine conscience. Mais Bachelard, qui cite la formule alchimique Nigrum nigrius nigro, rappelle que dans les ténèbres de la Terre germent les graines du futur. Cette fécondité ne doit pas être oubliée lorsqu’on parle de l’Ombre. Certes, celle-ci représente le Mal, mais elle est aussi matrice énergétique de l’avenir. Une telle dualité ambiguë se retrouve chez les rêveurs.

Prenons pour exemple le charbon. Il est noir et résulte d’une fossilisation millénaire, donc d’une pétrification inexorable. Mais, dans nos cheminées, il alimente le feu, la chaleur et la lumière. On voit que le symbolisme de la mine de charbon présente plusieurs facettes, dont l’une est positive sur le plan de nos énergies mobilisables.

Dans le rêve se confondent espace et temps. Le temps est conçu comme un espace à parcourir. Il fait ainsi souvent référence au processus, aux étapes et au but de la vieille alchimie, sous la forme d’un itinéraire symbolique vers le Centre. Jung avait déjà fait de ce parcours le modèle anticipateur de son processus d’individuation.

Rien en nous n’est foncièrement mauvais. La nature humaine demeure ambiguë, avec sa part de lumière et sa part d’ombre. L’essentiel est de conserver le contact entre nos différents opposés. L’affrontement se fait parfois brutal, mais doit toujours permettre le dialogue. L’essentiel est de reconnaître cette force en nous afin de lui rendre la parole.

Comme au théâtre. Et les répliques se font souvent inattendues et mordantes. Ce dialogue en toute franchise peut devenir comique ou dramatique. L’essentiel est l’émergence du non-dit et la parole donnée à l’inexprimable, au honteux.

Sous le travestissement des rôles, les réparties circulent librement. On se dit enfin crûment la vérité. On rétablit la dynamique intrapsychique, paralysée par l’angoisse. On désarme les méfaits de l’Ombre en en faisant une part appréciée de nous-même. Reconnue, elle perd sa virulence et son agressivité pour s’allier aux forces positives dans leur marche vers l’équilibre pacifique du Soi.

David Guerdon

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32 réflexions sur “Dialogue avec l’Ombre

  1. Cette part d’ombre à aimer …
    Tu me manques Elisabeth, mais de cette ombre-là indispensable pour que la vie de chacun continue …
    est-ce l’inspir, est-ce l’expir ? Ou simplement le point silencieux et bref, d’équilibre avant la remontée ? Le temps suspend son vol, parfois, mais c’est pour mieux développer ses ailes vers un ailleurs dans la plaine là-bas … Et ceux qui restent suivent d’un regard écarquillé les silhouettes de leurs aimés, qui rapetissent pour grandir dans le monde.
    Leurs rêves bienveillants les enveloppent comme la nuit descend imperceptiblement sur la plaine en repos.
    L’ombre n’est qu’un versant. Derrière, il y a déjà là, la vie, prête à être cueillie.
    Il reste la montagne, burinée par les vents, des éternelles amitiés. Oui bon vent mon amie.

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  2. Merci Elisabeth pour cet article très intéressant. J’ai acheté il y a plus d’un an, le livre de Lise Bartoli, « Dominer sa part d’ombre ». Elle s’appuie sur les archétypes de jung et ses travaux. Pour ma part, je trouve que c’est un bon exercice pour laisser sa part d’ombre émerger, la laisser parler et l’apprivoiser. Bartoli parle d’attention flottante. une sorte d’état psychique proche de l’hypnose, un rêve éveillé. J’ai appris beaucoup de choses avec ce livre.
    Bises à toi et belle journée. 🙂

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    • Merci à toi de citer ce livre, dont j’ai entendu beaucoup de bien. Nos parts d’ombre sont là pour nous faire évoluer et si nous écoutons ce qu’elles ont à nous dire c’est le moyen de récupérer des parties de soi qui peuvent nous permettre d’être « réunifié ». Mais pour ça il faut les voir comme des aides, des alliés et non pas comme des terrifiants monstres qui nous envahissent. Et les états modifiés de conscience aident pour mieux les accepter puis de les mettre en lumière.
      Il y a aussi un jeu de cartes qui accompagne l’ouvrage, ce qui lui donne un côté ludique et léger.
      Bisous, Gaïa et douce fin de semaine

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  3. Salut Elisabeth… 🌟★🌟
    Un merveilleux billet, comme d’habitude 👌… Je trouve presque évident qu´il existe une relation entre l’ombre et de l’inconscient… En effet Jung a été influencé par Freud… Cependant plus tard, il a pris une approche holistique, si tu veux
    Tu tu disais au début: C’est en fait notre partie obscure, le pôle complémentaire, mais négatif, de notre complexe du Moi. Au cours de notre vie, cette zone ignorée reçoit le dépôt de plus en plus épais de nos actes passés, du refoulement de nos désirs illicites… Je trouve que ce paragraphe est éloquente par rapport au line que j´avais souligné au-dessus.
    d’ une autre part je voulais te posser la suivante question: Quelle est la liason entre L´ombre, l´anima et lánimus?…
    Merci en advance chère sage amie… Bon dimanche! Bisous Aquileana 😀

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    • L’ombre relève entièrement de l’inconscient, mis à jour par Freud mais si pour lui celui-là concernait surtout des obsessions érotiques ou scatologiques inavouables, Jung en a proposé une approche holistique, comme tu dis.
      Quant à ta question, elle est, comme d’habitude, très juste mais mériterait un autre article, à elle toute seule.
      Disons, que pour que le processus d’individuation se passe bien, l’homme doit intégrer son anima, et idem pour la femme et l’animus. Et cela peut être fort difficile, d’abord par la présence des modèles négatifs extérieurs (comme une mauvaise image de la mère ou du père) ou bien des archétypes, que tu connais bien, puisqu’ils apparaissent dans tous les mythes.
      Pour certaines femmes, parfois simplement évoquer le concept d’animus peut être insupportable, tout comme lorsque l’on parle à un macho de sa féminité ou de son anima. Alors que pour arriver au Soi, un dialogue intérieur et un travail d’intégration de deux pôles est nécessaire. Sinon, ces parties rejetées apparaîtront au mieux dans les rêves et les fantasmes ou s’exprimeront à l’extérieur sous forme des projections, qui nous empêcheront de bien vivre.
      La confrontation avec les figures de l’anima ou de l’animus est en fait une initiation progressive à l’expérience du Soi, et leur emprise sur la psyché disparaît lorsqu’elles sont vécues et se révèlent comme porteuses du Soi, c’est-à-dire lorsque s’établit la relation entre la conscience et l’archétype du Soi. Jung décrit un tel processus d’initiation dans la deuxième partie de Psychologie et Alchimie.
      Ou bien, comme le propose l’auteur de l’article : Pour neutraliser l’ombre, nous devrons avoir le courage de « descendre en enfer », afin de rencontrer le couple divin, Anima-Animus, qui nous permettra de remonter vers le soleil du Soi, cet accomplissement libérateur.
      Merci à toi, Aquileana, bisous et beau dimanche

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  4. Bonjour Elisabeth,
    Comme Kleaude cela me semble quelque peu abstrait.
    Paradoxalement, cette publication fait résonance. Peut-être n’est-il pas encore l’heure de l’intégrer totalement 😉
    J’adhère complètement au faite que nous avons tous une part d’ombre en nous. Mais aussi que nous essayons tous de nous montrer sous notre meilleur facette en dissimulant de façon très souvent inconsciente cette part d’ombre, pauvre mortel que nous sommes…
    Très belle journée à toi Elisabeth, profitons de la tendre caresse de notre ami le soleil 😉
    Tendres bisous

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    • Je ne crois pas que nous puissions l’intégrer totalement car, comme je le répondais à Kleaude, elle est bien trop complexe et puissante.
      L’essentiel est juste de ne pas en avoir peur, ne pas nous dérober, et renoncer à se montrer toujours sous notre meilleur jour, du moins devant ceux qui nous aiment et nous acceptent tels que nous sommes.
      Et comme d’habitude, l’apprivoiser, l’accepter et la transformer, doucement.
      Belle fin de semaine, Fanfan, j’espère que ce temps magnifique va durer

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      • Je ne pouvais pas dire mieux Elisabeth …!
        Et pourquoi pas l’humour ?
        Je cite :
         » Comme au théâtre. Et les répliques se font souvent inattendues et mordantes. Ce dialogue en toute franchise peut devenir comique ou dramatique. L’essentiel est l’émergence du non-dit et la parole donnée à l’inexprimable, au honteux.  »
        Parois, vaut mieux en rire ….!

        Bonne soirée de dimanche ma belle…
        Tendresse

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  5. j’ai souri Elisabeth quand j’ai lu  » On ne doit pas « avoir peur de son ombre » ça m’est souvent arrivé , en la prenant pour quelqu’un qui arrivait par surprise derrière mon dos …

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  6. Bonsoir Elisabeth,
    Cette notion d’ombre me paraît passablement abstraite. J’en retiens néanmoins qu’il faut apprendre à s’assumer… Assumer aussi nos côtés plus sombres..tout en sachant reconnaître nos côtés lumineux. S’assumer sans se juger de manière malsaine, mais s’accepter tel que l’on est.
    Mes amitiés sincères

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    • Toujours d’accord avec le fait de s’assumer mais la notion de l’ombre me semble fondamentale car elle va bien au-delà de la reconnaissance de nos faiblesses. Elle est une force puissante, primitive, venue du fond de l’inconscient, et non seulement du nôtre mais celui de l’humanité, en lien avec les archétypes.
      Et de ce fait, nous pouvons passer notre vie sans jamais l’explorer entièrement ni même savoir à quel point elle influence nos comportements.
      Jung disait : « Ce n’est pas en regardant la lumière qu’on devient lumineux, mais en plongeant dans son obscurité. Mais ce travail est souvent désagréable, donc impopulaire »
      Merci, Kleaude et douce soirée

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  7. Je ai adoré votre paragraphe d’ouverture à propos des ombres. Encore une fois ce fut une discussion très profonde rempli de vérités profondes. Cela m’a rappelé les graines que nous semons dans la terre sombre. Comme ils germent dans l’obscurité, leur est une sorte de connaissance en eux à faire monter vers la lumière. Le même est vrai avec les plantes bulbeuses et de plantes avec des racines. Leur vie est dans le sol sombre. Toujours dans une manière la vie humaine est sorti de la terre sombre car Yahvé a créé l’homme de la poussière. Très intéressant post effet, Elisabeth. Cordialement, Natalie 🙂 ❤

    Aimé par 2 people

    • Comme la vie végétale naît des profondeurs de la terre, celle en nous se nourrit aussi de l’ombre, accepté et apprivoisé. Alors il est bon de nous rappeler cette symbolique de la graine, que nous semons, au propre ou au figuré.
      Merci pour ce bel exemple, Natalie et douce soirée à vous

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