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L’ombre fut tellement aimée de la lumière qu’elle devient clarté…

Ombre et lumière

Tu vas arriver

Tu vas arriver et ils seront tous là

Tous et toutes, ils seront là

Et lorsque tu arriveras,

Le drame pourra commencer car il ne manquait que toi.

C’est ta propre histoire que l’on va jouer

On va jouer ton éloignement par rapport à toi-même

Ton éloignement de ce qui est même que toi

Et que tu ne reconnais pas

On va jouer la rage, le meurtre, la folie,

Le mensonge et la jalousie

On va jouer le sexe, la passion, les soupirs,

Les ivresses, les défaites et la fatigue.

On va jouer toute la pièce.

Et tu pourras vociférer ou ne rien dire,

Tout va se jouer quand même,

Tout va se jouer jusqu’à ce que tu dises :

« Ce n’est que du théâtre…! »

Mais cela est prévu dans la pièce,

Et tu ne pourras pas sortir.

Tu pourras t’émerveiller, t’émouvoir,

T’immoler, t’humilier,

Tout va se jouer quand même.

Jusqu’à ce que tu t’écries :

« Je comprends maintenant ! Je suis tous ces personnages…! »

Mais cela aussi est prévu dans la pièce

Et tu ne pourras pas sortir.

Tout va reprendre et se répéter, jusqu’à ce que ton cœur se brise,

Jusqu’à ce que ton petit moi s’épuise,

Et que tu puisses tout accueillir.

Alors en silence, tu le diras :

« J’aime… enfin j’aime ! »

Je savoure tous ces personnages,

Les victimes comme les bourreaux,

Les sauveurs comme les persécuteurs,

Je les ai dans la peau

Ils passent tous en moi

Je les vois circuler

Et je me sens libre de devenir chacun d’eux,

Ou de ne rien devenir du tout..

Cela aussi est prévu dans la pièce,

Mais cette fois tu pourras sortir du théâtre.

Cependant, ce ne sera pas une nécessité…

Tes yeux se seront affranchis et la pupille dilatée

Tu ne sauras plus que contempler tout ce que tu es.

Oui, je te le dis, lorsque tu arriveras,

Ils seront tous là

Tu ne les reconnaîtras pas.

Et pourtant ils ne seront que toi-même…

Voilà, si chacun prend sa part d’ombre, elle n’aura plus besoin d’être projetée sur l’autre ou sur le monde… et l’ombre sera tellement aimée de la lumière qu’elle deviendra clarté.

Guy Corneau

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Ces mille masques que j’ai peur d’enlever

S’il te plaît, entends ce que je ne dis pas. Ne me laisse pas te tromper. Que mon apparence ne te trompe pas. Car je ne suis qu’un masque. Peut être mille masques que j’ai peur d’enlever, même si aucun d’eux ne me représente vraiment. Je peux sembler être en sécurité, paraître même la confiance personnifiée, posséder le calme comme une seconde nature et n’avoir besoin de personne. Mais je t’en prie, ne me crois pas. Je peux sembler tranquille, mais ce que tu vois n’est qu’un autre masque sous lequel mon vrai moi est caché, dans la confusion, la peur et la solitude. Mais je le cache afin que nul ne le voit. Car j’ai peur.

La panique m’envahit en pensant que  je puisse le laisser voir. J’ai ainsi toujours besoin de créer des masques. Pour me cacher, et montrer une image prétentieuse qui me protègera d’un regard perspicace. Mais ce regard peut aussi être ma sauvegarde et mon salut, quand il vient accompagné de l’acceptation et de l’amour.

Alors, ce même regard se transforme en l’instrument qui me permet de me libérer de moi même, et de toutes les barrières que j’ai créé. L’instrument qui seul peut me rassurer sur ce que je ne peux réaliser : que j’ai vraiment une certaine valeur. Mais cela, je ne te le dis pas, je n’en ai pas le courage. J’ai peur que ton regard ne contienne pas l’acceptation de l’amour. J’ai peur que tu changes d’avis à mon sujet, que tu te moques de moi et que notre histoire ne me tue. J’ai peur de ne rien valoir, que tu le crois, et que tu me repousses. Alors je continue mon jeu de prétentions désespérées, avec une apparence de sécurité et un petit enfant tremblant derrière. Je poursuis le défilé de mes masques pour que ma vie ne soit qu’une fiction. Je te raconte ce qui ne compte pas mais rien de ce qui compte vraiment, ni de ce qui me tourmente à l’intérieur.

Pour cela, quand tu découvriras cette routine, ne te laisse pas tromper par mes paroles ; entend ce que je ne te dis pas. Tout ce que j’aimerais tant te dire mais que je ne sais pas et que je ne peux pas te dire. Je n’aime pas me cacher, je te le confesse. J’aimerais tellement être spontané, honnête et sincère mais il faudra que tu m’aides.

Toi, tu peux sortir à la lumière ma vitalité, tant que tu resteras aimable et attentif.
Car chaque fois que tu essayes de me comprendre mon cœur renaît et bat de nouveau. Je veux que tu saches combien tu es important pour moi et quel pouvoir tu as de faire de moi la personne que je suis.Il suffit que tu le veuilles. Je t’en prie…
Ecoute-moi...
Entends-moi...
Toi seul peux faire tomber ces barrières qui me cachent.
Toi seul peux arracher tous mes masques et me libérer de ma prison solitaire. S’il te plaît, ne m’ignore pas, ne m’abandonne pas, et sois patient. Quelque fois il semble que plus tu t’approches, plus je me rebelle.
Car c’est irrationnel mais c’est ainsi : je repousse ce dont j’ai le plus besoin.
Mais l’amour est plus fort que tout. Et c’est là mon espérance, ma véritable espérance.
Aides-moi à arracher ce masque, mais s’il te plaît, avec des mains douces car à l’intérieur il y a un petit enfant fragile, si fragile.

Qui suis-je, te demandes tu?
Je suis quelqu’un que tu connais très bien.
Je suis chacune des personnes que tu rencontres.
Je suis toi même.

Charles C. Finn.

Khalil Gibran : De l’Amitié

Et un jeune dit : Parle-nous de l’Amitié. Et il répondit, disant :

ange oiseaux

Votre ami est votre besoin qui a trouvé une réponse
Il est le champ que vous semez avec amour et moissonnez
avec reconnaissance

Il est votre table et votre foyer
Car vous venez à lui avec votre faim, et vous cherchez en lui la paix
Lorsque votre ami parle de ses pensées vous ne craignez pas le « non » de votre esprit, ni ne refusez le « oui »

Et quand il est silencieux votre cœur ne cesse d’écouter son cœur
Car en amitié, toutes les pensées, tous les désirs, toutes les attentes naissent et sont partagés sans mots, dans une joie muette
Quand vous vous séparez de votre ami, ne vous désolez pas
Car ce que vous aimez en lui peut être plus clair en son absence, comme la montagne pour le randonneur est plus visible vue de la plaine
Et qu’il n’y ait d’autre intention dans l’amitié que l’approfondissement
de l’esprit

Car l’amour qui cherche autre chose que la révélation de son propre mystère n’est pas l’amour, mais un filet jeté au loin : et ce que vous prenez est vain
Et donnez à votre ami le meilleur de vous-même
Et s’il doit connaître le reflux de votre marée, laissez le connaître
aussi son flux

Car qu’est-ce que votre ami si vous venez le voir avec pour tout présent des heures à tuer ?
Venez toujours le voir avec des heures à faire vivre
Car il est là pour remplir vos besoins, et non votre néant
Et dans la tendresse de l’amitié qu’il y ait le rire et le partage des plaisirs
Car dans la rosée de menues choses le cœur trouve son matin et sa fraîcheur

Le Prophète

Christian Bobin : Croire rend la vie plus difficile

Il perçoit Dieu dans la nature et le rire des enfants. Mais pour cet écrivain mystique hors norme, la foi est peu compatible avec la vie en société.

Psychologies : On dit que vous êtes un écrivain « qui croit ». Mais en quoi croyez-vous ?

Christian Bobin : Je crois en la « présence même.»

Une présence entière et imprévue. Comme je ne suis pas délirant, je ne parle que de ce que je vois. Cette croyance qui me tient – et non que « j’ai », comme on possède un objet ou un livre dans sa bibliothèque – me permet de percevoir des correspondances, des échanges entre un rosier et un visage retourné à la terre, ou entre une phrase écrite dans un livre il y a deux siècles et le sourire surpris d’un passant aujourd’hui…

En ce sens, ma foi est de l’ordre de la contemplation : c’est ne pas me remettre d’être sur Terre, c’est être étonné comme un nouveau-né, c’est avoir un appétit immense du «  jamais vu » de la vie. Cela n’a rien à voir avec le Dieu enfermé dans les consignes automatiques des Églises.

Ces correspondances apparaissent partout dans votre œuvre. On a l’impression que l’existence de Dieu vous apparaît dans les plus petites choses, à « ras de terre », comme vous l’avez écrit dans Le Très-Bas. Mais est-ce que cela s’arrête parfois ?

Bien sûr ! A certains moments, je suis atteint, comme chacun de nous, par un manque de fraîcheur. Quand ça s’arrête, j’attends, c’est tout ce que je sais faire. J’ai l’espérance que quelque chose va revenir, et quelque chose toujours revient. Quelque chose dont je ne suis pas maître… D’ailleurs, j’accepte d’avoir très peu de maîtrise sur cette vie. Je trouve que la maîtrise d’une personne sur sa propre vie, ce qui est, hélas !, possible, donne à la vie une consistance pierreuse, voire funéraire.

Priez-vous ?

Je ne sais pas vraiment ce que c’est que prier. Ou, si c’est tout simplement « regarder vraiment», si c’est ce commerce sans phrases avec ce qui se présente à moi, alors oui, il m’arrive de prier.

Vous vous reconnaissez quand même comme chrétien…

J’aime lire parfois des pages de Lao-Tseu ou certaines pensées bouddhistes. Elles sont souvent très belles, «pacifiantes» comme des massifs d’hortensias bleus… Mais la manière vivante du Christ d’aller dans sa vie telle qu’elle nous a été racontée m’apparaît inégalable.

Je m’appuie sur sa parole, et ce que je sais de Dieu, c’est ce que cet homme m’en a dit, rien d’autre. Dans les Évangiles, je ne trouve pas une technique, encore moins un modèle ou un dogme. Je trouve une vie lumineuse, qui est comme la vie même : traversée sans cesse d’événements, avec, tout de suite, des réponses à ces événements… Ça dure le temps d’une comète, à peine trente-trois ans, mais on en perçoit la lueur encore aujourd’hui.

Diriez-vous que croire aide à vivre ?

Je pense qu’il n’y a qu’une seule chose qui puisse vraiment aider à vivre, c’est la conscience de la mort. Et la croyance, pour moi, est inséparable de cette connaissance consciente : la certitude que ce jour va passer, que presque tout va passer – car je crois que tout passe, sauf le cœur – change notre perspective. C’est le socle sur lequel on peut, me semble-t-il, s’appuyer pour voir cette vie dans toute son étendue, et la goûter vraiment.

La croyance en Dieu ne rend-elle pas plus fort ?

Pour moi, Dieu a partie liée avec le plus faible de cette vie : la petite enfance, les mourants… Et il se présente dans tout ce qui nous sort de la convention sociale : ruptures, douleurs, joies. Là où « c’est joli » d’en parler, je ne crois pas qu’il y ait Dieu. Le Dieu auquel croient – entre autres – les Américains, celui qu’ils ont mis sur le dollar, propose, selon moi, une manière d’être  « cruellement optimiste ».

C’est le petit Dieu mauvais du narcissisme, le Dieu magique de la toute puissance imaginaire, celui du nouveau-né qui pense que sa mère est une partie bienfaisante de lui et se met donc à hurler dès que cette partie s’éloigne ou ne répond pas à ses vœux. Je ne crois pas à ce Dieu-là, qui est comme un prolongement monstrueux de la personne. Celui auquel je crois est tout le contraire. Il est de l’ordre de la lézarde, du passage et du manque.

D’ailleurs, vous écrivez beaucoup sur les épreuves, la douleur de perdre ceux que l’on aime, la fragilité des choses…

Dans l’imaginaire courant, c’est un peu comme si ceux qui avaient la foi possédaient un compte en banque ! La confiance et la tranquillité en sortiraient à jets continus. Mais pour moi, la foi, ce n’est pas ça du tout. Elle se paie parfois cher et apparaît sur fond de ténèbres, de doutes ou de compassion.

Arthur Rimbaud disait, dans Une saison en enfer : « Je ne me crois pas embarqué dans une noce avec Jésus-Christ comme beau-père. » Je suis assez d’accord avec ça. J’ai appris que cette vie n’est pas une noce. Elle est fabuleuse, mais elle est terrible aussi. Les deux aspects sont indissociables. Le Dieu auquel je crois n’est pas fort, mais il est aussi invincible qu’un courant d’air.

C’est-à-dire qu’il rentre dans les têtes et dans les vies alors qu’elles se croyaient cloîtrées, comme bétonnées par la convention, par un faux repos, par de fausses certitudes. Donc, pour revenir à votre question précédente, c’est un Dieu qui est plus dérangeant qu’arrangeant, et je dis sans aucun masochisme que croire rend la vie, dans un sens, plus difficile.

Pourtant, on dit souvent que la foi aide à développer des qualités positives.

Justement ! Si vous développez des qualités comme la bonté ou la compassion, votre vie va, au contraire, devenir de plus en plus difficile ! Quelle bonne nouvelle, n’est-ce pas ? (Rires.) Cette difficulté est bien sûr fabuleuse mais, d’une certaine façon, votre vie sera de moins en moins compatible avec l’état social ordinaire qui repose, derrière la courtoisie, sur la lutte et le déchirement.

Vous avez écrit que « la plupart des gens sont tellement adaptés qu’ils en
deviennent inexistants ». La foi serait-elle ce qui permet d’être vraiment au monde sans se perdre soi ?

Oui, c’est ça. C’est le contraire d’une adaptation. Quelqu’un qui est adapté à son milieu, c’est quelqu’un qui est en train de disparaître. La convention mange la plupart des vies comme une petite souris à petites dents et, au bout du compte, c’est la vie entière qui peut être mangée comme un gruyère. Ça se passe petit à petit : dans des politesses, dans la croyance qu’il y a des choses qui ne se font pas, dans la croyance qu’il existe des modèles pour vivre ou pour écrire.

J’ai parfois été peiné de voir des gens qui avaient une pleine possession de leur talent à l’oral et qui, lorsqu’ils se mettaient à l’écriture, perdaient leur fraîcheur et leur intelligence parce qu’ils étaient en état de révérence par rapport à cette écriture. Ils pensaient qu’il fallait que leurs livres ressemblent aux précédents, à ce qui se fait couramment. Toute leur lueur disparaissait alors.

Aujourd’hui, tout le monde invoque Dieu pour justifier des actes terribles. Qu’en pensez-vous ?

J’ai l’impression que les peuples se lancent Dieu au visage comme des enfants se jettent des cailloux. D’un côté comme de l’autre, leur Dieu est aussi raide, aussi dur et menaçant qu’une pierre. A vrai dire, c’est plutôt leur croyance mortifère en eux-mêmes, c’est leur force qu’ils adorent et qu’ils balancent à la face de l’autre…

Peut-être que Dieu s’amuse : au point d’étouffement où l’on en était, il lui fallait peut-être faire arriver des choses nouvelles entre les uns, repus et stupides, et les autres, affamés et remplis de ressentiment. « Seule la terreur vous rendra intelligent », dit le prophète Isaïe dans la Bible… Il est également possible que même cela ne suffise plus à nous réveiller. Alors, nos petites affaires reprendront : l’économique comme unique pensée, l’avidité, le narcissisme… Les affaires du monde, en somme.

Interview publié dans le magazine Psychologies

Extraits

«  […] Ce serait un Dieu meurtrier que celui qui élirait quelques-uns pour les mettre dans une protection totale jusqu’à leur mort. Si certains naissaient coiffés, mais coiffés par les anges, comme si le réel allait passer sous leurs yeux comme une toile peinte, sans doutes, sans souffrances, ce serait intolérable. La vie est difficile et éprouvante même pour la plus grande brute… Même pour un milliardaire la vie est déchirée, pleine d’angoisse et d’attente, avec à la fin le mur noirci de salpêtre de la mort, alors pourquoi les seules vies faciles seraient-elles celles de ceux qui cherchent le ciel ? […] »

La Lumière du monde

« […] Les mères par instants cessent totalement d’aimer leurs enfants. Impatientes, épuisées ou déçues, elles sortent de l’amour une seconde puis y reviennent à la seconde suivante, comme on franchit d’un pas allègre un abîme qu’on n’a pas vu. Nous sommes la cause d’un tel désamour de Dieu : excédé, il nous a laissés à notre nuit pour une seconde qui semble durer des siècles. Il ne nous reste plus qu’à attendre la seconde suivante où il nous reprendra. […] »

« […] J’ai 6 ans. Je suis en vacances dans un village de la Bresse où mes parents viennent depuis plusieurs années. Mon père aide souvent les paysans pour la moisson. Pendant son absence, un jour, je tourmente ma mère. Quand mon père arrive à vélo devant la maison, elle lui fait part de son irritation. Il me regarde et me dit : je ne suis pas du tout content de toi.

Puisque c’est comme ça je m’en vais et je ne reviendrai pas. Il enfourche son vélo et s’éloigne sur la route qui, à l’horizon, ondule sous la chaleur. Je me sens alors plus bas qu’aux enfers : par ma faute, je ne reverrai plus jamais mon père. Après quelques minutes passées dans les flammes, je trouve une solution, la seule qui soit à la hauteur de ma faute et puisse la réparer : m’engouffrer dans l’église proche et prier pour le retour de mon père. Je prends le chemin du salut.

Il est encombré par un troupeau d’oies aussi hautes que moi qui me harcèlent et pincent mes jambes sans arrêter ma course. Mon père revient une heure plus tard et je devine très vite que mes prières ne sont pour rien dans ce retour. Quarante ans plus tard, demeure le charme des églises de campagne et du soleil caressant le battoir en fer forgé de leurs lourdes portes en chêne. Demeure aussi la douceur d’avoir un jour prié pour un vivant. […] »

Ressusciter

 

 


Trouver le divin dans le presque rien

Comment le moins people de nos poètes – et pourtant le plus aimé de nos lecteurs – trouve le divin dans la faiblesse et le presque rien… et sans jamais quitter sa région natale du Creusot. Pour lui, tout est ici, maintenant. Nul besoin d’aller voir ailleurs. « Le tissu de la vie est profondément concret, dit-il. Ce qu’on peut appeler “l’autre monde” est mêlé au nôtre comme la paille est tressée sur la chaise. »

Nouvelles Clés : Vous nous offrez de sublimes oxymores : des couples de termes contradictoires, que vous faites cohabiter. Par exemple, vous trouvez « un surcroît de vie dans le manque ».

soleil 2Christian Bobin : Tout est une question d’air et de respiration. C’est l’encombrement qui nous rend malhabile, et qui nous fait parfois, suffoquer. On a besoin de connaître des choses telles que l’ennui, le manque, l’absence, pour connaître la présence, la joie et l’attention pure. On a besoin d’une chose pour aller vers une autre.

Par exemple, j’aime beaucoup les livres, mais j’ai remarqué que je trouvais les plus intéressants dans les toutes petites librairies perdues, qui n’en vendent que très peu ; comme si c’était là que certains livres m’attendaient depuis très longtemps.

Alors que je ne les aurais pas vu dans un grand étalage, parmi mille autres choses. Cette pensée va dans le sens exactement inverse de celui qui a créé Internet. À la racine d’Internet, il y a le désir qu’on ait tout, tout de suite. Que surtout nul ne souffre plus d’un manque. Or, je pense que c’est une souffrance que d’avoir tout à sa disposition, sans intervalles.

On devient soi-même comme une chose au milieu des choses. Alors qu’on a besoin que certaines vitres de la maison soient cassées. Et que le vent entre ! Besoin de certains défauts, de certains manques, de certaines brisures, pour pouvoir respirer.

N.C. : Qu’est-ce qui vous conduit vers la toute petite librairie où, justement, vous allez trouver le livre rare et important ? Le hasard ? La grâce ?

C.B. : Comment préciser sans trahir ? (parce qu’il faut que je reste dans ma langue, que je parle avec mes mots). Vous avez plusieurs façons de voir le soleil. La voie scientifique vous met entre les mains des documents extrêmement nombreux, de plus en plus précis, qu’il vous faudra plus qu’une vie pour lire.

Et puis, vous avez l’autre voie. Vous regardez autour de vous, vous voyez un pissenlit, et là, vous savez ce qu’il en est du soleil. Parce que la structure est la même. Le pissenlit, à mon sens, est comme un petit frère égaré du soleil. Il aime tellement son grand frère, qu’il s’est mis à lui ressembler. Dans l’infime, vous avez l’immense. La contemplation vous donne ce que l’information ne vous donnera jamais. La contemplation a besoin de s’appuyer sur du très peu, du très simple. Elle est semblable à ce royaume dont parle le Christ, qui est tout entier contenu dans un grain de sénevé.

N.C. : Autre cohabitation des contraires, vous dites qu’il faut « écrire, pour réparer l’irréparable »…

C.B. : Oui, d’abord l’accepter l’irréparable. Le regarder. Le contempler en tant que tel. Ne pas chercher de consolations illusoires. Ne pas se précipiter pour venir en aide. Mais, d’abord, regarder, et si l’on est devant un mur, le voir. S’il est aussi haut que le ciel, le reconnaître. C’est quelque chose qui amène un profond changement intérieur. Cette « acceptation » n’est pas une résignation, mais une vue.

C’est la vue qui guérit, la vision vraie. Pas l’illusion, même si parfois la vérité est que nous n’avons pas de solution. Mais le reconnaître, le formuler, change tout. Comme si savoir que la porte est fermée, et l’accepter, vous la faisait traverser ! Or, la racine de la vue, c’est la contemplation. Et la racine de la contemplation, c’est l’attention.

L’écriture évidemment a à voir avec ça. Les livres, je les aime depuis toujours. Ce qui est beau, c’est que les livres sont bâtis à la hauteur des mains. Un livre, c’est comme une porte qui ne serait pas plus grande qu’une main. Et, de l’autre côté de cette porte, il y a les anges. Voilà ce que sont les livres, en gros, je m’en suis aperçu très tôt. Mais ce n’est pas le cas de tous les livres, loin de là ! Certains livres, qualifions-les de « vrais », viennent en secours au lecteur. Ils viennent vers lui et ont la vertu de l’écouter. Pourquoi ?

Il y a quelque chose dans une page qui est en train de me déchiffrer. Je crois la lire, et c’est elle qui me lit ! Les « vrais » livres sont toujours des livres de médecine, au fond. Ils sont guérisseurs. Parce que ce qui nous rend malade, ce sont souvent les mots. Soit que ces mots qui nous aient manqué. Soit qu’ils aient été d’une dureté insupportable. Mais ce que des mots ont fait, d’autres mots peuvent le défaire. C’est le langage qui souffre en nous, et qui nous fait souffrir. Et la matière des livres est un langage qui est, ou devrait toujours être profondément réparateur.

N.C. : Quels livres jalonnent votre parcours ?

C.B. : Je peux citer quelques auteurs. Par exemple, André Dhôtel et Jean Grojean. Ils ont beaucoup de points communs. Ils ne sont plus de ce monde et se connaissaient entre eux. Dhôtel, c’est extraordinaire, ses livres sont comme une forêt impénétrable. On peut avoir crainte, en les lisant, de ne plus jamais vouloir rentrer à la maison, tellement ils semblent longs et invraisemblables.

Et puis, tout d’un coup, on débouche sur une clairière de toute beauté, devant une image ou une parole qui ne vous quittera plus jamais. Ce sont des « livres expériences ». Apparemment, ce sont des récits qui captent le charme même de la vie, ce que la vie a d’imprévisible et de malicieux par rapport à nos projets, nos volontés. Je crois que c’est Giacometti qui disait : « Le malheur, quand on cherche, c’est qu’on ne trouve que ce qu’on cherche. »

Dans les livres de Dhôtel, comme dans la vie, les gens cherchent quelque chose, et puis oublient à un moment ce qu’ils cherchent, et c’est là qu’ils trouvent des merveilles. Ce sont des livres de vagabonds, qui ont la consistance des nuages. Leur forme change, au fur et à mesure des relectures. C’est ça, les livres vagabonds. Dhôtel dit : « Je n’aime pas rêver. J’aime que les rêves viennent vers moi ».

Grojean, c’est tout à fait autre chose. Mais finalement, il arrive au même point source. Grojean, son grand amour, ce sont les Évangiles. L’un de ces maîtres-livres, c’est L’ironie christique, paru chez Gallimard, qui est un commentaire, pas à pas, de chaque verset de l’évangile de Saint-Jean, qu’il a traduit lui-même. C’est époustouflant de vie, de vivacité, de malice, de songes. Comme son camarade André Dhôtel, ses phrases bougent alors que le livre est fermé. Et, quand vous revenez, elles ne sont plus à la même place.

Peut-être que c’est ça, les vrais livres. Ils poursuivent leur vie, indépendamment de vous. Et donc, quand vous les retrouvez, vous aussi, vous êtes neufs. Parce qu’on est toujours en miroir, dans cette vie. On est, au fond, comme l’autre est, en face de nous. Ce sont des livres où la pensée a la fluidité des rivières, ou plus rare, de la lumière sur la rivière. C’est cette chose presque indicible, et toujours mouvante, que ces deux écrivains ont su capter dans leurs mots, dans leur intuition de la vie.

Il y a une veine taoïste dans les Évangiles, qui a été très bien saisie par Grojean. Son Christ est comme désencrassé de toutes les Églises, de toutes les institutions. Il est comme rendu à lui-même. Propre, comme un caillou, comme un sou neuf, un brin d’herbe. Et, il est à proprement parlé « inouï ». Quand on voit ce Christ-là, on comprend que l’on n’a pas encore commencé à vraiment réfléchir à la merveille de toute cette histoire. Si simple, et pourtant si mystérieuse.

N.C. : Vous vous méfiez de ce qui est abstrait.

C.B. : Je pense que le tissu de la vie est profondément concret. Y compris le spirituel. Y compris ce qu’on peut appeler, à juste titre, « l’autre monde » – qui est mêlé au nôtre, comme la paille est tressée sur la chaise. C’est indémêlable. Et concret.

N.C. : Vous dites quelque part qu’il faut trouver la voie étroite entre les certitudes des Églises, qui enferment l’« autre monde » dans leurs dogmes, et le scepticisme de ceux qui le nient, traitant d’imbéciles ceux qui y croient.

C.B. : Le chemin passe entre les deux buissons épineux de la niaiserie et du savoir impénétrable à la lumière. Mais avec un peu de malice, c’est possible. C’est une belle chose, d’être malicieux. Au fond, je pense que rien de vrai, de profond ne se fait sans une sorte de gaieté intérieure. Sans une vraie gaieté. Il y a une gaieté.

N.C. : Gaieté et joie, c’est pareil ?

C.B. : Gaieté me plait un peu plus, par son côté profane. J’aime le mot joie aussi. Je l’utilise souvent. Il s’invite beaucoup dans mes livres. Mais je pense que le mot gaieté a un charme un peu plus grand.

N.C. : Dans Souveraineté du Vide, vous nous révélez un peu la façon dont vous fonctionnez. Vous écrivez : « Les choses s’avancent vers moi. Toutes choses. Par leur silence, elles entrent en moi. D’abord par leur silence. Puis, leur lumière s’élabore en moi, discrètes, infimes, miraculées. Enfin, l’embrasement, l’éclair, le brûlant, le radieux. Ensuite, écrire. Seulement ensuite. Voilà, c’est tout. »

C.B. : J’aurais du mal à dire mieux.

N.C. : En somme, vous êtes immobile et les choses viennent à vous.

C.B. : Comme elles peuvent venir à chacun. Dans ce sens-là, il n’y a jamais de mauvaise journée. Je peux traverser des épreuves, comme tout le monde, mais même dans une telle journée, je sais que quelque chose fleurira. Tôt ou tard. Les mauvais jours, il faut les aimer encore plus que les autres, parce qu’ils sont très discrédités. Un peu comme la pluie contre laquelle on peste.

N.C. : Vous êtes mélancolique ?

C.B. : C’est une grande histoire, la mélancolie. Je ne pense pas l’être. Il est possible que les ombres des platanes qui étaient en face de la maison de mon enfance soient encore sur mon cœur, pour la vie entière. Mais la mélancolie ne me donne pas des clés très bonnes. Donc, quand je l’entends approcher, je l’évite. Le centre du centre, pour moi, est pauvre en mots. Par exemple, il y a quelques jours, je voyais deux citrons sur une assiette cerclée d’or, sur la table.

Et la franchise, la rudesse, l’innocence de ce jaune m’a stupéfié et a soulevé toute la journée. Je n’ai pas encore réussi à écrire ce que j’ai vu. Parce que pour moi, le métier d’écrivain, c’est plutôt un métier d’enfant. Un métier bizarre. Je regarde les choses qui sont privées de langue, j’essaye de les écouter et de rendre ce qu’elles disent, de le rapporter aux autres.

N.C. : À propos des autres, vous dites : « L’avancée en solitude loin de dessiner une clôture, ouvre la seule, et durable, et réelle voie d’accès aux autres. » Et parlant de la solitude à cette femme qui a tant compté pour vous, vous dites : « Tu me l’as révélée, en fait, en offrande amoureuse. Tu m’as révélé la solitude, en pensant l’abolir ». J’ai l’impression que c’est toute votre vie, ce balancement.

C.B. : Balancement est un joli mot, parce que je vois tout d’un coup une balançoire d’enfant. Comme si, peut-être, notre âme était un petit enfant sur une balançoire. De temps en temps, ses pieds touchent le ciel, et de temps en temps, ses pieds frôlent le sol. Quelle est la main qui nous pousse, pour nous donner notre élan, et pour le raffermir ? Ce serait peut-être la main des épreuves.

La main bénie des épreuves, qui nous envoie tout d’un coup au ciel, et qui nous empêche aussi parfois de tomber. Qui fait qu’il n’y a pas vraiment de position stable, dans cette vie. C’est pour ça, que vous repérez beaucoup de choses qui fonctionnent par couples de contraires, dans ma pensée. Parce qu’il n’y a pas de point fixe. Peut-être que nos âmes sont des enfants qui font de la balançoire. Et que celui qui ne parle que du ciel a tort, et que celui qui ne parle que de la terre a tort, parce qu’ils oublient l’autre moment. La justesse serait de restituer les deux choses, de façon à ce que le mouvement continue sans fin.

N.C. : Est-ce cela que vous appelez une « extrême faiblesse indestructible » ?

C.B. : Si vous vous penchez sur un berceau, là, vous l’avez, l’extrême faiblesse indestructible. Le bébé est dépendant de tout, absolument vulnérable. Et en même temps, il y a quelque chose qui irradie. Il y a comme une lumière qui sort du berceau. Lumière contre laquelle, personne ne peut rien. Autant essayer de ruiner le soleil à coups de pioches ! Cette chose-là, invincible, c’est précisément « l’extrême faiblesse ». Ce n’est même pas un paradoxe. Une chose découle de l’autre. La vraie puissance, c’est d’être exposé à tout, comme peut être le nouveau né. Il n’y a pas de puissance plus grande, dans un sens, que celle du Christ sur la croix.

N.C. : Là, on arrive à votre définition du divin, à l’idée d’un divin extrêmement vulnérable, extrêmement faible, presque impuissant.

C.B. : On entend parfois (ça revient comme une question métaphysique qui s’enorgueillirait de ne pas avoir de réponse) : « Où donc était Dieu à Auschwitz ? » Mais, la réponse, on l’a : il était dans les chambres à gaz ! Il était dedans ! Dieu est le plus fin du fin du fin de la vie. Tellement transparent qu’il est indéchirable. Le dernier fil ne lâche pas. Tout le reste va lâcher. Nos solidités, nos savoirs, nos volontés ne tiennent pas la route.

Tôt ou tard, elles cassent – d’autant plus facilement qu’elles sont crispées sur elles-mêmes. Mais un duvet de moineau ou l’aigrette du pissenlit, ça ne se brise pas. C’est tellement léger que ça ne peut pas connaître cette mésaventure. Moi, le Dieu dont je parle parfois, sans doute trop d’ailleurs, il ne tient pas dans le coffre-fort d’une église ou d’un dogme. Il tient dans la poitrine d’un rouge-gorge. Plutôt étonné, comme le sont les rouges-gorges, de nous trouver sur sa route.

N.C. : À part Dhôtel et Grojean, vous citeriez un autre auteur ?

C.B. : Oui, un contemporain qui a écrit L’ange qui boite et a publié au Mercure de France, en octobre 2008, L’évangile du Gitan. Il est lui-même Gitan et s’appelle Jean-Marie Kerwich. J’ai eu le bonheur de lire les épreuves de son livre et j’ai compris ce que pouvaient être les prophètes de la Bible, comme Isaïe, Jérémie ou Job. Ces gens n’ont rien demandé. Ça leur est tombé sur la tête.

Ils n’ont pas cherché cette sorte de cascades d’images, de poésie, de visions et de témoignages à rendre. Jean-Marie Kerwich est unique, parce qu’un Gitan est censé être hors écriture. Or, dans la Bible, mais aussi dans le Coran, les plus « voyants » sont illettrés. Il y a comme une porte qui s’ouvre au fond des Cieux, et une cataracte de lumière tombe sur un petit berger qui ne demandait rien du tout.

Jean-Marie Kerwich est un homme qui n’est pas séparable de son livre. Qui parle comme il écrit et qui écrit comme il parle. Il a une vie très dure. Cela nous ramène au début de notre conversation : c’est parfois la rudesse de la vie qui vous rend le cœur milliardaire. C’est toujours ce balancement. Toujours.

N.C. : Les Gitans ont une tradition orale. La mettre noir sur blanc ne la fige-t-il pas ?

C.B. : Non, parce qu’il a à nous dire quelque chose sur nous-mêmes et sur la vie. Il le passe. Il le transmet. Il n’abîme rien. Il ne parle pas tant de son peuple que des choses éternelles. C’est-à-dire des choses simples. L’attention à l’autre. Le temps qui passe. C’est la cicatrice d’enfance qui ne s’efface jamais, et qui reste sur notre visage, même après la mort. Il parle de choses comme ça.

Ce que j’apprends aussi, en lisant Kerwich, ou Dhôtel, ou Grojean, c’est qu’il n’y a pas de technique du spirituel, contrairement à ce qu’on nous dit, parfois, aujourd’hui. Il y a certes de bonnes nourritures, de bons gestes, des choses qui peuvent s’apprendre. Mais au cœur même de la vie, la clé ne peut être que la vôtre, celle que vous aurez forgée dans la forge de vos épreuves. Il n’y a pas de règle pour ça. Très bêtement, très pauvrement, c’est très déroutant, la vie ! Au sens propre : ça vous emmène en dehors de la route sur laquelle vous cherchez toujours à revenir.

On a besoin de rassurance. On a besoin de certitudes, de savoir. C’est humain. Mais il se trouve que l’essentiel se passe dans le fossé, à côté, dans les nuages que vous avez oublié de regarder. L’essentiel vagabonde à côté de nous. Le rejoindre, c’est peut-être vagabonder à notre tour. Et tant qu’on reste sur le chemin, qu’est-ce qu’on va voir ? Juste nous-mêmes.

N.C. : Parlant de vous-même, on sait l’importance immense, dans votre vie, des femmes, de la femme, d’une certaine femme. Et de ses enfants. Les hommes, comme vous dites à un moment donné, vous ne les voyez pas. Vous précisez : « Les hommes, même les saints, ne sont pas très finauds. » Cela dit, en 2002, dans Le Christ aux coquelicots, vous sacrifiez même les femmes pour le Christ, à qui vous dites : « La douceur des femmes n’est rien au regard de ta douceur. Leurs cœurs ressemblent au ciel bleu, mais quand on le prend dans nos mains, nos mains sont aussitôt tâchées de noir »

C.B. : L’erreur (il rit), c’est de généraliser. C’est une erreur que je reconnais volontiers. On a besoin de se tromper pour arriver au vrai. On procède par approximations. Maintenant, ce qui me reste, c’est la plénitude de la place maternelle, que peut-être toutes les femmes ne remplissent pas comme elles pourraient, mais ça les regarde. Parfois, elles n’y peuvent rien. C’est compliqué. Ce qui m’a ébloui dans les femmes, d’abord, c’est de les voir comme mères. Aujourd’hui, je vois un peu mieux les pères, les maris. Mais je continue aussi à voir les femmes et à voir les enfants. Je pense préférable de tout voir !

N.C. : Mais votre amour fou est désormais réservé à Jésus. Vous dites : « Ton amour est ma seule vie ! »

C.B. : C’est presque impudique de le dire comme ça. Ou alors, il y a le secret du livre. La bonté de la vie, c’est de nous secouer en tous sens et de nous faire passer par son tamis. De nous aider, parfois, à délivrer l’amour du sentiment, ou plutôt du sentimentalisme. C’est comme passer d’un ordre à un autre.

N.C. : Ce qui m’avait frappé, dans la préface de Grojean au Nouveau Testament dans la Pléiade, c’était sa façon de distinguer les quatre évangélistes. Marc est en fait le secrétaire de Pierre, et son évangile essaie de raccommoder tout le monde. Matthieu, c’est celui qui est resté au pays, donc le plus juif, qui ne comprend pas pourquoi les autres s’en vont. Luc, c’est le secrétaire de Paul, le stratège, le Talleyrand ou le Henry Kissinger, qui a une vision mondiale. Et Jean, votre préféré, le plus jeune au départ, est pourtant celui qui va écrire en dernier, quand il sera très vieux. Et qui aura la vision de l’Apocalypse…

C.B. : Et ce qui est beau, c’est que ces quatre mondes ne se joignent pas tout à fait. Les jointures ne sont pas parfaites entre les quatre récits, ce qui est un indice du vrai. Chaque témoin a vu à sa façon et rapporte à sa façon. Jean, c’est le patron des écrivains. Il ressaisit les choses par l’intérieur. Alors que les autres écrivent de façon plus factuelle. Ils sont nécessaires aussi, c’est important, d’avoir les faits bruts. Mais Jean a cette vertu de ressaisir par un feu interne, tout ce qui s’est passé et d’en garder l’épure, l’essence.

Il fait de l’histoire du Christ, ce que les parfumeurs font avec un parfum quand ils parlent d’un « absolu ». Au sens du qui mot désigne le concentré du parfum le plus rare, le plus pur, le plus raréfié, le plus cher, et que les parfumeurs appellent un « absolu ». Grojean fait de la vie du Christ, avec un faible jeu de mots, un absolu, grâce à l’écriture, qui a comme vertu, entre autre, de densifier la vie, pour la faire mieux apparaître aux vivants. Elle la condense, la métamorphose pour la révéler. Ce n’est pas une trahison, un éloignement, une fiction.

Il est possible que la structure de la vie mentale, mais aussi charnelle, même peut-être cosmique, soit très semblable à l’architecture des musiques de Bach. Et Saint-Jean est à ce niveau-là, même un tout petit peu plus haut. Il va saisir l’architecture interne de la vie dont il a été le témoin. Ce qui est très intéressant dans la vie du Christ, c’est que c’est la vie de chacun. C’est une vie humaine. Elle est faite de rencontres, de malentendus, de besoins de s’expliquer, d’errances, de malice, de guerres invisibles, d’épreuves, et d’un grand arrachement final.

Ça, c’est la vie de chacun. L’évangile est le miroir le plus apte à refléter ce qu’est une vie humaine, et donc divine, puisque les deux sont inséparables. Dans Jean, le Christ dit : « Qui m’a vu a vu Dieu ». Tout ce qu’on peut connaître de Dieu, c’est une vie humaine, le temps d’une vie humaine. La nôtre. Ou la vôtre.

N.C. : En même temps quand on ouvre l’Évangile après l’avoir gardé fermé longtemps, on peut trouver ça d’une exigence presque violente !

C.B. : C’est un engagement puissant qui est demandé. C’est la vie la plus intense. Pour moi, la personne la plus intelligente au monde, c’est le Christ. Il est intransigeant pour préserver la grande souplesse du vivant, pour laisser aller le vent dans les herbes et pour laisser aller la vie à ses merveilleux imprévus.

N.C. : Et les autres évangiles ? Celui de Philippe, celui de Marie-Madeleine ?

C.B. : Les évangiles apocryphes peuvent être nourriciers pour l’imaginaire. Ils ont des beautés, qui font rêver, comme cette scène où le Christ fabrique des oiseaux en argile, leur souffle dessus et les oiseaux s’envolent. Dans le même évangile, je crois, il y a une scène terrible, où Jésus enfant, juste frôlé dans la cour de récréation par un camarade, lui dit : « Toi, tu ne vivras pas jusqu’au soir ! »

Ces évangiles ont un charme de légende, comme les contes soufis ou juifs. Mais ils ne sont pas indispensables. En fait, le problème est peut-être de définir le spirituel – je ne pense pas y parvenir. Le problème de ces autres évangiles, et de beaucoup de textes gnostiques ou ésotériques, c’est qu’ils sont innombrables. Si vous vous aventurez dedans, on risque de ne plus vous revoir de votre vivant. Il n’y a aucune raison que ce genre de quête ou de lecture s’arrête. Il y a autant de livres de spiritualité que l’océan peut compter de vagues.

Tout est fait pour qu’on s’y noie. Il me semble que l’on n’a besoin que de quelques livres, de même qu’on n’a besoin que de quelques paroles de notre père, ou de quelques gestes de notre mère. S’ils se mettent à nous parler sans arrêt, ils vont nous tuer. On a besoin, aussi, d’aller y voir par nous-mêmes, d’aller dans la vie, de nous affronter aux autres, et de laisser tomber ce qui pourrait être un jeu de miroirs, quand la recherche prend la place de l’objet recherché. C’est un peu le risque de cette littérature périphérique.

Alors, qu’est-ce que le spirituel ? C’est la vie engagée avec d’autres. Qu’est-ce que vous faites avec quelqu’un qui vous pose un problème ? Qu’est-ce que vous faites avec vos enfants ? Avec vos parents ? Avec un inconnu ? Le propre de la vie, c’est que vous n’avez jamais le temps. J’appelle ça le « principe de Pilate ». Pilate n’est pas un mauvais homme. On lui met le sort du Christ entre les mains, il est très embarrassé.

Il a une profonde sympathie, presque une empathie, pour cet homme. Mais en même temps, il est dépendant des autorités religieuses et doit faire respecter l’ordre L’institution ecclésiale juive râle et souhaite une mise à mort, sans pouvoir y procéder elle-même. Le principe de Pilate se résume ainsi : on amène le Christ devant vous, et vous avez trente secondes pour décider de ce que vous allez faire. Pas plus. C’est ça, la vie. Et Pilate, même s’il avait une bibliothèque de livres de sagesse, n’aurait pas le temps de les consulter et ces livres ne pourraient d’ailleurs rien lui dire. Il faut trancher. Il espère une intuition, un instinct…

Mais il n’a plus le loisir de tergiverser, et en vérité, on ne l’a jamais. La mort peut nous saisir à tout instant, on n’a donc jamais, au fond, le loisir de remettre à demain. De dire qu’on va réfléchir un peu : « Je crois qu’un livre vient de paraître, qui va m’éclairer. » Non. C’est toujours trop tard. L’inscription de votre cœur dans cette vie se fait toujours à la seconde. Dans l’instant. Comme l’éclair qui entre dans la pierre et la fracasse. On n’a pas le loisir que supposent toutes ces lectures infinies, innombrables. Elles peuvent nourrir le songe, l’imaginaire, mais pas autre chose.


N.C. : Il faudrait donc porter le livre en soi ?

C.B. : C’est joli, cette image. Ça serait peut-être ça. Ce serait arriver à ce que l’écriture soit entrée en nous, de façon à ce qu’on puisse trancher au mieux. Personne ne peut tout lire, de toute façon. Je lis le Coran, aussi. J’aime beaucoup. J’aime aussi certaines parties du Talmud. Je ne suis pas enfermé. Mais au fond, à nouveau je vais faire un retour à une scène des Évangiles, qui se trouve dans Jean : le Christ, assez jeune, est assis au Temple, avec les autres, et c’est son tour de lire un texte sacré. Qui lit ce texte doit ensuite le commenter.

Jésus lit un psaume qui parle du Messie, de la fin des temps. Et il a un seul commentaire : « Ce que je viens de lire, vous l’avez sous les yeux, maintenant. C’est moi. » La dernière lecture qui contient toutes les autres, c’est simplement la présence humaine. La présence d’un homme ou d’une femme est beaucoup plus éclairante que toutes les bibliothèques du monde. Et en même temps, la Bible, les Évangiles, le Coran sont des centrales atomiques de poésie…

N.C. : Ce qui est frappant, c’est que ni Bouddha, ni Mohammed, ni le Christ n’ont écrit quoi que ce soit eux-mêmes.

C.B. : Socrate non plus… Sans doute sont-ils dans une fonction supérieure à l’écriture. Peut-être ces gens très rares sont-ils allés dans le noyau du feu, l’ont traversé. Alors qu’écrire est déjà un état second. Vous prélevez les braises, en y cherchant l’empreinte des pieds de ceux qui les ont traversées, mais ceux-là l’ont fait en silence. Comme peut-être on traverse la mort. Il y a un moment fondateur du silence. Et ces gens-là sont donc plus hauts que l’écriture. La beauté de l’écriture, c’est de les reconnaître, de les révérer, de les éclairer. D’essayer de nous les donner à voir.

Une légende dit que la plume qui sert aux écrivains a été empruntée au coq du reniement de Saint Pierre. Peut-être l’écriture trahit-elle toujours un peu. Et en même temps, avez-vous remarqué comme ce qui n’est pas écrit se délite, se perd, s’efface. Donc l’écriture nous sauve aussi, nous préserve, nous redonne une fluidité….

Cela dit, il y a une belle réflexion de Grojean sur la supériorité du lecteur par rapport à l’auteur. L’auteur prend un morceau de vie et en fait un livre. Le lecteur prend un livre et en fait un morceau de vie. Il ressuscite ! Il a donc un travail encore plus puissant – qui n’aurait certes pas pu être accompli s’il n’y avait pas eu le labeur de l’auteur avant. Il n’empêche : le travail du lecteur remet en vie quelque chose qui avait été enfermé dans le livre.

N.C. : Ou alors, c’est raté !

C.B. : Ou alors la lecture ne s’est pas faite, ou le livre était mauvais. Idéalement, l’écriture, comme la lecture, devraient être deux instants de récréation dans la clarté d’un ciel étoilé. Ils devraient être d’une gaieté et d’une inventivité totales. Il devrait y avoir une grande fantaisie dans les livres, qui réveillerait une grande liberté chez le lecteur.

Tous les trois – l’auteur, le livre et le lecteur – se trouveraient, du coup, dans une sorte de cour de récréation angélique. Avec une grande liberté. La vraie justification de l’écriture, à mon avis, c’est qu’elle est comme la vie : elle ne se fige pas. C’est sans doute ce que les Juifs de la tradition talmudique ont perçu très fort. Il y a quelque chose de beau comme l’enfance dans leurs commentaires de commentaires de commentaires des écritures, cette lecture sans fin, sans cesse revivifiante, irriguée, surprenante.

N.C. : Voyez-vous votre propre vie comme un ciel clair où se détachent les étoiles ?

C.B. : Ma vie ? C’est comme si depuis toujours, j’avançais dans la brume ! Et tout ce que je vois me semble déchirer un voile de néant posé sur le monde. Soudain ça m’apparaît, dans une splendeur ! Je suis sujet à des éblouissements. Ça peut être un visage, un objet. C’est comme si la création du monde était continue, que nous étions contemporains de la création du monde. C’est comme si la création n’était pas une chose à l’arrière de nous, mais exactement en train de se faire.

Propos recueillis par Patrice van Eersel pour la revue Clé

Christian Bobin : L’amour de l’instant

Voilà un homme qui ne croit pas dans l’Histoire, ni dans l’Économie, ni dans aucun des grands mots que nos Académies nous obligent à écrire avec des majuscules, État, Église, Esprit…

Autant de mots qui, pour lui, comptent beaucoup moins que les petits, comme robe, arbre, peau ou matin de pluie.

Un homme qui, pourtant, croit à l’Amour comme un fou – en lui reconnaissant un A immense.

Un amoureux permanent, mais qui a su intégrer à sa jubilation et à ses fièvres la lenteur, la patience, le silence, et même le vide. Un homme qui sait nous faire ressentir la plénitude lumineuse même de ce qui pourrait ressembler à des absences grises, mais avec tant de subtilité qu’il nous fait tressaillir longtemps encore après que nous l’ayons lu.

Pendant des années, il publia dans de petites maisons (aux éditions Brandes par exemple, ou aux Paroles d’Aube, ou au Temps qu’il fait, chez Théodore Balmoral, ou encore, et surtout, chez Fata Morgana). Et voilà qu’en 1992, la grande maison Gallimard, qui devait le suivre de l’œil depuis longtemps, publie son magnifique portrait de François d’Assise (il ne dit pas « Saint », ça porte une trop grande capitale). Le Très-bas est un chef-d’œuvre. Christian Bobin s’est mis à avoir beaucoup de succès, mais cela ne l’a pas abîmé.

Nouvelles Clés : D’où vous vient votre grand calme ?

Christian Bobin : Cela doit venir de très loin. De l’enfance. Les livres viennent de là, à mon avis. Le bavardage des livres vient d’un état muet de l’enfance. Bien avant de savoir lire et écrire, il y a des choses qui se passent. Ou qui ne se passent pas. J’ai la chance d’être issu d’une famille calme, tranquille. Je me suis toujours senti aimé.

Et puis, chez nous, il n’y a pas d’événements. Je viens du Creusot.

N. C. : Vous vivez toujours là-bas et vous vous y sentez visiblement à l’aise…

C. B. : Peut-être qu’un fil ne s’est jamais rompu, à la base.

À la maison, le sentiment dominant, la note qui donnait le ton, et qui demeure la mienne aujourd’hui encore, c’est un sentiment étrangement heureux que rien ne se passe, bien que l’on attende toujours qu’il se passe quelque chose. Cela semble contradictoire, mais ça va au contraire très bien ensemble. Je n’ai pratiquement aucun souvenir d’enfance. Je n’imagine pas, un jour, écrire mes mémoires. Cela tiendrait en deux ou trois pages maximum !

Sur mon enfance règne un sentiment de blancheur. Une lumière étale, dans une ville tenue de main ferme par une industrie solide, où tout paraissait devoir durer pour l’éternité.

Pourtant, dès l’époque de ma naissance, en 1951, ce monde-là s’écroulait. Mais la note de base, ce sentiment à la fois d’indifférence et d’attente par rapport au monde, je l’ai tenu. Beaucoup de choses sont passées sur moi sans laisser de traces.

Je les vois, j’en prends connaissance, mais elles glissent… Ce n’est pas du tout du mépris, ni de l’ignorance. Je lis les journaux, de la rubrique sportive jusqu’à la politique. Je prends connaissance du plus de choses possible. Mais ça me traverse.

Bien sûr, il y a parfois des moments d’éveil – mai 68, ou la chute du mur de Berlin. Mais ce sont des phénomènes collectifs, difficiles à penser. Je n’ai pas la tête organisée politiquement, et bien peu de goût, c’est le moins que l’on puisse dire, pour ce qui est collectif. Par exemple, je n’ai jamais craint de ne pas être publié.

La perspective qu’on refuse tout ce que j’écrirais me laissait totalement indifférent. Je m’en fichais vraiment – j’ai compris peu à peu que cet état n’était pas forcément celui de tous ceux qui écrivent. Pour moi, il en fut ainsi dès que, adolescent, j’ai commencé à écrire mes premiers poèmes.

N. C. : En vous lisant, on se dit que, pour vous, l’essentiel tient aux détails…

C. B. : Ça va avec le reste, avec cet autre système mental – le mot « système » me heurte un peu, mais pour aller vite je le dirai quand même – : ce mélange d’apathie et de détachement, qui permet une acuité formidable sur ce qui se passe. Au fond, c’est aussi bête que ça.

C’est-à-dire que je me sens, dans la société, comme le gosse dans la cour de récréation qui ne participe pas aux jeux des autres. Ce n’est pas qu’il soit rejeté. Ce n’est pas qu’il méprise les autres – j’étais plutôt éperdu d’admiration. Mais je faisais toujours un pas de côté… Tous les enfants sont là, dans la cour, ils sautent, ils crient, ils jouent. Et c’est très bien.

Mais il y en a un qui est à l’écart, assis dans un coin, et qui regarde. Il a une vue fabuleuse sur ce qui se passe. Eh bien, pour moi, cette situation n’a jamais pris fin. Je suis toujours là, assis dans la cour de récréation.

N. C. : Tout en demeurant assis dans la cour de récréation, vous avez tout de même fait des études ?

C. B. : Oui, de philo. Mais là aussi, j’ai regardé passer les trains. Je dois avouer que j’ai eu un coup de foudre pour Platon. Et pour Kierkegaard, que j’aimais énormément. Il n’y a pas de hasard : c’est l’une des figures les plus ensauvagées de l’histoire de la philosophie. Il est à peu près le seul de l’époque qui ait osé, avec une pensée ferme, cohérente, résister à l’énorme vague hegélienne – résister à Hegel, qui portait déjà le bébé Marx dans son ventre !

Au nom de quoi résistait-il ? Au nom du souci de l’individuel, du singulier, contre la pensée globalisante, généralisante et, en germe, totalisante, totalitaire ! Mais rien, peut-être, n’a vraiment changé depuis Kierkegaard. Il y a toujours des normes qui, à ne pas être respectées, vous font risquer gros. Au minimum : le prix de la solitude. Heureusement, en ce qui me concerne, j’ai de bonnes racines. C’est aussi pour cela que j’ai eu envie d’écrire sur François d’Assise.

C’est quelqu’un qui parle du ciel, d’accord – en un sens, il ne parle même que de ça – mais il en parle avec un goût incroyable pour la terre. C’était un être profondément incarné.

Tout au long des années soixante-dix, j’ai cheminé seul, hors des endroits où il « fallait être ».

Je dois dire que je ne me suis jamais senti le moindre besoin de maître – ceci vraisemblablement parce que j’ai eu un père qui était vraiment un père. Ce qui me frappait le plus chez les intellectuels et les littéraires qui menaient le train (où je ne serais monté pour rien au monde, même pour un petit trajet) – le train de la langue, de la parole, de la littérature (qui correspondait aussi à d’autres choses sur le plan social) – c’était leur terrible froideur.

Des courants d’air glacé. Ça sentait la mort. J’ai toujours senti la mort dans les pensées désincarnées, d’ordre général, dans l’abstrait. Parfois, cela donne de très beaux livres.

Mais je ne saurais davantage entrer dans une théorie littéraire que dans une théorie politique ou scientifique, parce que théoriser, c’est endosser les vêtements de la mort, et que ça ne m’intéresse pas.

N. C. : Un sage oriental dirait que vous avez cherché à éviter le piège du mental.

C. B. : Oui, on peut dire ça. Ce ne fut pas toujours évident. Mais je me suis entêté, avec une opiniâtreté enfantine.

J’ai continué mordicus à écrire – et à vivre – à ma façon. Le problème, c’est que le moule universitaire m’apparut vite, lui aussi, mortuaire. Je lisais énormément, mais la plupart des lectures n’entraient pas dans ma vie. Je voyais passer une intelligence, mais je ne la ressentais pas comme déterminante dans mon incarnation. Je me suis donc retrouvé au chômage ! (rires).

J’ai connu les petits boulots – j’ai notamment été garçon de salle dans un hôpital – mais rarement plus d’un mois. Mon meilleur souvenir de cette époque, c’est d’avoir passé des journées entières à la bibliothèque municipale. Toujours la même chose. C’est un univers féminin, où règne une présence animale du livre.

Et puis je me suis retrouvé dans un institut de recherche, qui s’intéressait à l’archéologie industrielle. J’y étais chargé de l’organisation matérielle des colloques.

De ce poste d’observation tranquille, j’ai regardé passer l’air du temps. Et j’ai ainsi vu, chose dramatique, comment l’économique, ne se suffisant apparemment pas de son seul domaine, a commencé à se répandre, comme une épidémie, ou comme une hémorragie, dans l’ensemble du champ culturel. C’est-à-dire que j’ai assisté à ce moment grotesque où les gens de culture ont commencé à parler de gestion.

L’état social des choses, tout comme l’état mental d’une époque, ont volontiers tendance à nous paraître éternels. Toutes les épaisseurs qui nous séparent les uns des autres, toutes les lourdeurs sociales, les stupidités politiques, on vit ça comme devant durer toujours. On le pensait, par exemple, de l’Union Soviétique.

Et tout s’est pourtant écroulé d’un seul coup, de manière imprévisible. Voilà vingt ans que nous vivons sous le règne de béton du discours économique, cette chape de néant, ce discours qui fait penser aux langues mortes. Mais cela n’est pas tenable, et donc ça ne va pas tenir.

Je ne peux pas dire quand, mais je sais que ça va craquer, et – lorsque j’observe les gens jeunes et ce qui, de temps en temps, apparaît d’eux, en surface – cela se fera sans doute avec une violence incroyable.

N. C. : Vous écriviez depuis une quinzaine d’années, grosso modo pour un petit cercle de cinq cents lecteurs, et voilà que vous devenez tout d’un coup célèbre, et que partout on se met à prononcer votre nom avec une sorte de vénération.

C. B. : N’exagérons pas, je ne suis pas si connu… Mais peu importe, je me dis que, puisqu’ils plaisent, mes bouquins doivent mordre sur un air du temps, sur quelque chose qui est en train de venir. Sur une soif.

Heureusement, les économistes auront beau multiplier les études de marché, on ne pourra jamais complètement industrialiser le livre. Les éditeurs le savent bien : il y a quelque chose d’essentiellement imprévisible dans l’émergence d’un grand livre.

C’est bizarre, mais je pense que les livres ne sont pas, contrairement à ce qu’on dit, de l’ordre de la littérature, qui est finalement un petit canton, mais de l’ordre de la vie, c’est-à-dire du désir.

Or, on ne peut pas susciter artificiellement un désir. Les besoins, oui, on peut les créer et les satisfaire, ou pas. J’ai besoin d’une pomme, je l’achète, je la mange, le besoin est momentanément éteint. Le désir, c’est autre chose, c’est une histoire d’amour, une histoire passionnelle qui va entrer loin dans la vie de l’autre. Le désir ébranle la chair, l’esprit, tout.

N. C. : Nouveauté et renouvellement… Pourtant, on dit que vous ne quittez jamais Le Creusot, que vous ne voyagez jamais !

C. B. : Je n’ai jamais eu le goût du voyage, c’est vrai. Une seule chose m’intéresse : la rencontre. Je pense qu’elle peut se faire à la porte de chez moi comme au bout du monde. Je ne ressens pas la nécessité de donner à mes rencontres des paysages autres, parce que je crois que tout est là, dans la cour de récréation où le gosse est assis et regarde les autres jouer. C’est une petite cour, dans une petite école, dans une petite province, et pourtant l’univers entier est là. Ça, j’en suis persuadé.

N. C. : C’est le Siddharta de Herman Hesse, qui, après une vie passée à chercher aux quatre coins du monde, découvre que tout se trouvait là, au bord de la rivière. Vous, vous êtes tombé dedans quand vous étiez petit !

C. B. : Un coup de chance ! Qu’on soit riche ou pauvre, qu’on voyage très loin ou qu’on reste sur place, nous vivons tous, finalement sur une poignée de pauvres choses, de pauvres idées fixes, une poignée de désirs. La richesse, la luxuriance, vient de la forme qu’on lui donne.

Et cette forme est unique pour chacun.

À lire de Christian Bobin : La vie passante ; Éloge du rien, la part manquante ; Une petite robe rouge, éd. F.Morgana. Et Le Très-bas, éd. Gallimard et Folio.

Propos recueillis par Patrice van Eersel pour la revue Clés

La chance, c’est une compétence qui se travaille

PhotoSylvie Monharoul

Pour réussir, il faut du talent, du travail et de la chance.

Comment avoir de la chance ?
Les chanceux sont en permanence branchés sur leur petite voix intérieure.

La chance, c’est une compétence qui se travaille sur trois axes :
– la capacité à créer autour de soi un environnement favorable 
– la capacité à gagner les concours de circonstances
– l’activation de la boîte à opportunités

Qu’est-ce que les opportunités ? Les opportunités consistent à faire de bonnes rencontres, à aller sur les bons territoires et à être à l’écoute des bonnes demandes.

4 paris font l’optimiste :
– le pari sur les solutions
– le pari sur les forces
– le pari sur les leviers
– le pari sur les possibilités

Les personnes en grande détresse sociale ont les réglages inversés. Ils font les paris inverses, tels que :
– « Il n’y a pas de solution, je suis dans l’impasse et je vais y rester »
– « Ce sont mes faiblesses qui vont me planter »
– « De toute façon je n’y peux rien,  je n’ai pas de leviers »
– « La seule chose dont je suis sûr, c’est que mon futur est plein d’obstacles que je ne connais pas encore »

Les 4 postures à adopter :
– une posture de vigilance, c’est-à-dire de la curiosité : les opportunités détestent les systèmes qui tournent en rond. Il faut sortir de la routine. Pasteur disait : « La chance ne favorise généralement que les esprits préparés ».

– la magie du réseau, c’est être en interaction avec les autres ; être celui qui crée les liens ;  celui qui aide les autres à faire les choses. Pierre Doré (fondateur de l’Institut Européen du Leadership) : « La meilleure façon pour atteindre ses objectifs dans une organisation, c’est d’aider ceux dont on a besoin à atteindre les leurs ». Donc, c’est travailler en réseau.

– être conscient que la chance ne marche pas toujours, qu’il y a des revers, des coups de malchance : les grandes réussites sont jalonnées de difficultés, d’échecs. Mais les gens qui ont vécus ces choses-là ont utilisé leurs échecs comme une matière première. Ils les ont transformés en projet pour rebondir sur autre chose. La vraie chance, ce n’est pas ce qui vous arrive, c’est ce que vous allez faire avec ce qui va vous arriver.

– L’anticipation : il faut toujours avoir un projet d’avance pour créer l’opportunité.

Tout cela est une nouvelle façon de percevoir la réalité, de gérer ses priorités de vie et de décision ainsi que ses relations aux autres.

Ne jamais oublier que dans le fond, puisque tout est affaire d’opportunité, il faut savoir de temps en temps être un peu égoïste et se dire que la meilleure façon de rencontrer des opportunités dans la vie,  c’est déjà d’en être une soi-même !

Une synthèse d’Emmanuelle Fiton-Hellier inspirée par les travaux de Philippe Gabilliet, Professeur de MBA

Reprise du très beau et riche blog où vous trouverez quotidiennement des citations très inspirantes : http://louvertureducoeur.wordpress.com/