Archives

Conte tibétain : Au bord d’un étang

lac aux nenuphares

Dans la fourmilière d’un vaste monastère, il y avait un vieux moine discret, humble, un sans-grade, un obscur parmi les obscurs, un rien farfelu. Ses confrères le tenait pour un ignare, doublé d’un illuminé dans le sens commun, et non bouddhiste, de simple d’esprit.

Il faut dire que malgré toutes les années passées à l’ombre des murs du monastère, il ne brillait pas par son érudition. Le vétéran boudait en effet la lecture des textes sacrés et, à la belle saison, passait le plus clair de son temps au bord d’un étang constellé de lotus, bercé par le murmure du vent, la psalmodie des insectes et le chant des oiseaux. Il y méditait distraitement assis sur un rocher, sous le monumental parasol d’un vieil arbre.

Par un bel après-midi d’été inondé de soleil, un groupe de jeunes moines partit faire le tour de l’étang. C’est alors qu’ils purent observer avec stupéfaction, la manière fort décousue que l’ancien avait de méditer. Il ne se passait pas cinq minutes sans qu’il se penche pour troubler le miroir liquide avec une brindille.

Il allait même parfois jusqu’à se lever pour faire quelques pas une branche à la main, avec laquelle il tirait une feuille d’arbre hors de l’eau. Son curieux manège fit rire ses cadets qui entreprirent de lui donner une leçon sur la méditation.

– Ne serait-il pas préférable de vous recueillir les yeux fermés afin de ne pas être distrait par le spectacle du monde ?

– Comment espérer atteindre une haute réalisation spirituelle si vous bougez sans cesse ? Vous ne pouvez pas stabiliser votre esprit ni laisser le prana circuler harmonieusement dans les canaux subtils.

– C’est vrai, prenez exemple sur le Bouddha qui a obtenu l’Éveil suprême en demeurant immobile sous l’arbre de l’illumination.

Le vieux moine s’inclina pour les remercier de leurs conseils et, tout en leur montrant un insecte qu’il venait de repêcher avec une brindille, il leur dit, un sourire désarmant aux lèvres :

– Vous avez sans doute raison, mes jeunes frères. Mais comment pourrai-je méditer sereinement s’il y a autour de moi des êtres vivants en train de se noyer ?

La bande des cadets resta interloquée. Il y eut un long silence puis l’un d’eux, rompu aux joutes métaphysiques et voulant à tout prix sauver la face, répliqua :

– Vous devriez vous retirer dans une grotte pour vous consacrer à votre propre salut. Ne vous souciez pas trop du destin des autres. Laissez faire l’ordre naturel du monde. Chacun récolte le résultat de ses actes antérieurs. Telle est la loi du karma.

Et, sur ces paroles sentencieuses, les donneurs de leçons se drapèrent dans leurs toges monastiques et s’éloignèrent. Ils gagnèrent une passerelle qui enjambait l’étang. C’est alors qu’au beau milieu de la traversée, l’un d’eux glissa sur une planche moussue et tomba à l’eau.

Le malheureux, qui n’était autre que le discoureur karmique, pataugeait parmi les nénuphars, visiblement en train de se noyer. L’étang était profond à cet endroit. Ce fut l’affolement général, aucun moine ne savait nager.

Le vieil original, son infatigable sourire aux lèvres, se leva d’un bond, prit une branche et, comme elle n’était pas assez longue, il se mit à marcher sur l’eau. Sous le regard médusé des jeunes moines, il crocheta le candidat à la noyade et le tira jusqu’à la berge sans même mouiller les pans de sa robe rapiécée.

L’histoire miraculeuse fit le tour du monastère. On tenait désormais le vieux pour un saint, un bodhisattva caché, un Bouddha vivant. Il en prit ombrage car il ne supportait pas d’être un objet de dévotion. Il gagna une autre province où il se cacha dans le fourmilière d’un vaste monastère.

Extrait de Contes des sages du Tibet par Pascal Fauliot

 

Suivez votre intuition, elle vous donnera des ailes !

Dans un monde fait de papillons, d’étoiles et de magie, apparut un être vivant que personne n’avait jamais vu auparavant, un bébé !

Au fil des années, il grandit dans le chaos et la solitude, se forgea un caractère sur quelques expériences qui lui étaient données de vivre. Reclus, il vivait dans une caverne éclairée d’une couleur verte prédominante, juste à son goût. Il y faisait un peu froid, peu confortable pour lui, mais c’était son cocon.

Grotte

Un jour, la jeune pousse devenue enfant se confronta à une expérience toute nouvelle. Il reçu une visite… et quelle visite ! Celle d’une chenille. Elle s’était hissée jusqu’à l’ouverture de sa caverne, pourtant presque inaccessible. La chenille, attirée par la lumière verte, affrontant ses peurs du vide et de l’inconnu, avait réussi cet exploit !

Ce jour-là, l’enfant senti une présence, ce n’était pas comme d’habitude. Il s’empressa d’aller à l’entrée et y trouva cette chose, cette curiosité. Grâce à son instinct de survie, ni une, ni deux, il s’empressa de refouler son invité et de lui faire comprendre qu’il n’était pas le bienvenu. Sans discuter, la chenille rebroussa chemin. Elle comprit que le temps n’était pas encore venu.

Cette première rencontre fut un véritable chamboulement pour l’enfant… Il ne comprenait pas, ne savait que penser, mais il sentait que cette rencontre était importante.

Invariablement pendant quelques mois, la chenille se rendait chaque jour à l’entrée de la caverne. L’enfant lui, se cachait chaque fois que cette intruse faisait son apparition. La chenille savait pourquoi elle était là ! Ce rituel faisait partie de son initiation. Tant qu’il ferait froid dans cette caverne, elle ne serait pas la bienvenue…

C’est par une journée d’un soleil radieux qu’il se passa un événement incroyable. La chenille apporta un présent à l’enfant. Une attention qui allait tout changer ! C’était un morceau de miroir brisé dans lequel on pouvait deviner quelques reflets… Elle le déposa à l’entrée de la grotte afin que son propriétaire puisse le trouver.

Il ne fallut pas longtemps à l’enfant pour découvrir ce cadeau. Lui qui n’était jamais en contact avec ses semblables, il se regarda dedans. Et il se vit pour la première fois ! L’enfant de 40 ans savait désormais à quoi il ressemblait… Il se détesta, se sentit même offensé par la chenille et un mal-être l’envahit tout entier. Il n’avait rien demandé, rien du tout !

Quelques jours plus tard, la chenille pointa de nouveau le bout de son nez. Cette fois, c’est plein d’espoir qu’elle déposa à l’entrée de l’antre une luciole, toute douce, toute belle. L’enfant, bien qu’agacé de toutes ces visites, ne pût s’empêcher d’aller chercher son présent du jour.

Il l’emmena avec lui dans un endroit un peu sombre et la lumière éclaira tout ce qui l’entourait au quotidien. Même le morceau de miroir brisé. L’enfant, surpris mais curieux, s’approcha et se regarda de nouveau… La lumière éclairait son visage d’une rare douceur.

C’est avec soin qu’il examina chaque partie de son visage, chaque trait, chaque imperfection, chaque asymétrie. Il fronça longuement les sourcils et, agacé, décida d’aller dormir ! En se couchant, il se dit que cette fois c’était décidé, il devrait se confronter à la chenille. Il avait la ferme intention de comprendre pourquoi elle l’avait choisi, lui.

Au matin, la chenille écouta son intuition qui lui avait glissé que le moment était venu. Arrivée au terme de sa longue ascension jusqu’à l’entrée de la grotte, elle vit l’enfant qui se tenait là, droit comme une tour de pierre rigide au regard sévère. Il avait dans sa main droite le morceau de miroir ; dans la gauche la luciole et sa lumière dont la source était inépuisable.

Le face à face pouvait commencer car les deux acteurs étaient prêts !

– L’enfant : « Que me veux-tu ? »
– La chenille : « J’ai besoin de toi ! »
 -L’enfant : « Mais je ne te connais pas, pourquoi as-tu besoin de moi ? »
– La chenille : « J’ai besoin de toi pour grandir. »
– L’enfant : « Qu’est-ce que tu racontes ? Je ne peux rien pour toi ! »
– La chenille : « Tu me connais bien plus que tu ne penses… Tu vis ici depuis très longtemps, isolé des autres, isolé du monde, et nous vivons ça tous les deux. J’ai besoin de toi comme tu as besoin de moi ! »
– L’enfant : « Mais…mais… Tu dis n’importe quoi ! »
– La chenille : « Je t’ai apporté des offrandes, les utilises-tu ? »
– L’enfant : « Oh oui ! J’ai eu ton morceau de verre. A cause de toi, je me suis regardé… à cause de toi, j’ai vu tous mes défauts ! »
luciole– La chenille : « Je t’ai apporté ce présent pour que tu puisses y voir tes qualités et ta beauté.
Pour que tu aies envie de te découvrir un peu plus. As-tu utilisé la luciole ? »

– L’enfant : « Oui, elle ne veut plus s’éteindre et à cause
de toi, je dois voir tout ce qui m’entoure ! »

– La chenille : « Je t’ai apporté cette source de lumière pour éclairer ton intérieur, voir à quel point tu t’es installé dans ton confort et pour
te rendre compte que tu peux aussi faire évoluer cela pour
y apporter de la chaleur. »

– L’enfant: «Qu’est-ce que cela a
à voir avec toi ? De quoi
te mêles-tu? »

– La chenille : « J’ai longtemps attendu ce moment et je savais que cela arriverait. Je suis une partie de toi ! En fait, tu es une partie de moi plus exactement. J’ai besoin de grandir, de me déployer et je ne pourrai le faire que si ton regard sur les choses, les gens et la vie, change ! La couleur verte de ton refuge est celle de mon cœur ! Il y faisait parfois très froid et tu es mon seul lien avec cet intérieur. Je ne peux pas grandir et m’épanouir si toi tu ne vois pas à quel point les choses sont encore plus belles qu’elles ne paraissent. »
– L’enfant : « Mais si je suis toi, alors tu es moi ? Et si j’ai peur, c’est à cause de toi et des choses de l’extérieur ! »
– La chenille : « J’ai remarqué que certaines choses étaient belles et d’autres moins. J’ai compris aussi que nos regards à tous les deux étaient importants parce que l’on ne fait qu’un. C’est pour cela que je suis là, pour que nous grandissions ensemble dans l’amour de nous-même, afin de pouvoir nous sentir aimable, car il ne suffit pas de se sentir aimant. »
– L’enfant : « Mmmh… Comment sont les choses dehors ? »
– La chenille : « Si tu es d’accord et que tu me fais confiance, avec le temps, je te montrerai comme les choses sont belles et je t’apprendrais à les voir avec douceur et bienveillance. En échange, tu m’apprendras à t’écouter et à sentir les choses avec douceur. Tu seras mon intuition!»
– L’enfant : « Et si je n’y arrive pas ? Si je suis nul ? »
– La chenille : « Et bien ce n’est pas grave, tout le monde a le droit de se tromper. Nous serons tous les deux assez fort pour rétablir un certain équilibre et trouver l’harmonie. Nous apprendrons aussi à être justes et bons avec nous-mêmes. »
– L’enfant : « Est-ce que je devrai sortir d’ici ? »
– La chenille : « Tu es déjà en contact avec l’extérieur, comme je suis déjà en contact avec ton intérieur. Je te propose d’être tes yeux et toi, tu seras mon cœur. »

Sur ces dernières paroles, la chenille se retira. L’enfant quant à lui se réfugia dans son cocon. Il sentit une chaleur l’envahir. Il venait de découvrir l’amour de soi. Il se posa des questions pendant quelques temps. Il découvrit qu’à se regarder en face, il avait appris à se découvrir des qualités.

Il découvrit qu’apporter une lumière différente sur les choses, était bénéfique pour lui et son entourage. Il trouva pas à pas sa place. Il était fier d’avoir fait ces découvertes. Il était en train de découvrir l’estime de soi. L’enfant était devenu adulte.

La chenille, après un certain temps de réflexion, se sentit envahie d’une énergie nouvelle. Elle ouvrit les yeux et sentit se déployer sur son dos des ailes magnifiques. Elle ne savait pas trop comment s’en servir mais son intuition lui souffla un secret. Des larmes perlèrent sur ses yeux et elle découvrit que l’amour de soi pouvait lui apporter la confiance pour pouvoir voler. La chenille devint papillon.

Michel Mendes coach à http://www.saphirme.com/

Tous mes vœux pour cette Nouvelle Année et n’oubliez jamais
de déployer les ailes des magnifiques papillons
que nous sommes appelés à devenir

L’âne et la corde invisible

ânes

Un paysan, avec trois de ses ânes se rendait au marché pour vendre sa récolte.
La ville était loin et il lui faudrait plusieurs jours pour l’atteindre. Le premier soir, il s’arrête pour camper, non loin de la grotte d’un vieil ermite.

Au moment d’attacher son dernier âne, il s’aperçoit qu’il lui manque une corde. Si je ne l’attache pas, se dit-il, demain, il  se sera sauvé dans la montagne. Il monte sur son âne, après avoir solidement attaché les deux autres et prend la direction de la grotte. Arrivé, il demande au vieil homme s’il n’aurait pas une corde à lui donner.

Le vieillard avait depuis longtemps fait vœux de pauvreté et n’avait pas la moindre corde. Cependant, il s’adressa au paysan et lui dit : « Retourne à ton campement et comme chaque jour fais le geste de passer une corde autour du cou de ton âne et n’oublie pas de feindre de l’attacher à un arbre. »

Un peu perplexe, le paysan fit tout de même ce que lui avait conseillé l’ermite. Le lendemain, dès son réveil, le premier regard de l’homme fut pour son âne.

Il était toujours là !

Après avoir chargé les trois baudets, il décide de se mettre en route, mais là, il eut beau faire, tirer sur son âne, le pousser, rien n’y fit. La bête refusait de bouger.

Désespéré, il retourne voir l’ermite et lui raconte sa mésaventure.
« As-tu pensé à enlever la corde ? » lui demanda-t-il.
« Mais il n’y a pas de corde ! » répondit le paysan.
« Pour toi oui mais pour l’âne… »
Le paysan retourne au campement et d’un ample mouvement, il mime le geste de retirer la corde.
Et l’âne le suit sans aucune résistance.

 

Le Sage qui renseignait les voyageurs

Viel homme

« Il était une fois un vieil homme, assis à la porte d’une ville, un livre ouvert devant lui.

Un jeune homme s’approcha de lui :
– Je ne suis pas d’ici, je viens de loin; dis-moi, vieil homme, comment sont les gens qui vivent dans cette ville?

Au lieu de lui répondre, le vieillard lui demanda :
– Et dans la ville d’où tu viens, comment les gens étaient-ils donc?

Le jeune homme, soudainement plein de hargne :

– Égoïstes et méchants, au point qu’il m’était impossible de les supporter plus longtemps! C’est pourquoi j’ai préféré partir !

Le vieillard :
– Mon pauvre ami, je te conseille de passer ton chemin : les gens d’ici sont tout aussi méchants et tout aussi égoïstes !

Un peu plus tard, un autre jeune homme se présenta au même vieillard :

– Salut à toi qui sembles être un homme de savoir et de sagesse! Je débarque en ces lieux; dis-moi, comment sont les gens qui vivent dans cette ville?

Et le vieil homme de le questionner :
– Dis-moi d’abord, là d’où tu viens, comment les gens étaient-ils?

Le jeune homme, dans un grand élan :
– Honnêtes, bons et accueillants! Je n’avais que des amis. Oh, que j’ai eu peine à les quitter !

Le vieillard :
– Eh bien, ici également, tu ne trouveras que des gens honnêtes, accueillants et pleins de bonté.

Un marchand, qui travaillait à proximité, avait tout entendu :
– Comment t’est-il possible, ô vieil homme que je prenais jusqu’ici pour un sage, de donner, à la même question, deux réponses aussi diamétralement opposées? Ne serais-tu après tout qu’un mauvais plaisantin, un vulgaire comédien ?

– Cher ami, déclara le vieil homme, chacun porte en son cœur son propre univers et le retrouvera en tous lieux. Ouvre ton cœur, et le monde changera en même temps que ton regard. »

Christiane Singer : « Cette audace d’amour »

nuages couleur

« Une maladie est en moi. C’est un fait. Mon travail va être de ne pas être, moi, dans la maladie. Bon, je répète, il est possible qu’il y ait en moi ce qu’on nomme une maladie. Mais Christiane n’est pas contenue dans cette maladie. Elle en déborde.

J’ai la sensation d’avoir plus de place en moi. Ma vie adhérait à moi, me moulait hier encore comme un fourreau. Aujourd’hui je me sens comme ces femmes mûres, opulentes qui ne portent que des vêtements très larges dans lesquels tanguent leurs corps généreux. J’ai gagné de l’espace, je gagne en liberté même si, dans le visible, je fonds.

Faire des plans d’avenir : C’est aller à la pêche là où il n’y a pas d’eau. Rien ne se passe jamais comme tu l’as voulu ou craint. Laisse donc tout cela derrière toi.

Je ne veux certes pas nier les douleurs, la souffrance que cause le détraquement des fonctions naturelles mais les espaces d’apaisement sont multiples. L’art consiste à ne pas occuper les « espaces entre » par le ruminement des douleurs traversées ou par la crainte de celles qui vont suivre. Aussi la récolte est-elle déjà riche dans ce début d’aventure. Je suis gagnante même si je perdais tout aux yeux de ceux qui ne voient qu’un côté du monde.

Toujours se présentent des moments merveilleux où je suis touchée dans une profondeur inconnue. Surtout, surtout ne pas m’enfermer seule dans mon corps !

Oui, ma maladie ouvre des espaces inattendus pour beaucoup d’autres et tant pour mes plus proches que pour les amis d’âme et de cœur. C’est incroyable. Une force semble se réveiller qui leur dit : désormais il n’y a plus à tergiverser ni à faire antichambre : il faut entrer en VIE et sur l’instant !!!

Tout ce que je rêvais se réalise ! J’étais en somme, si je peux le dire avec quelque humour, le dernier obstacle à ce bondissement de conscience. L’intelligence de la vie me bouleverse, et son agilité paradoxale !

L’aiguille a causé une douleur vive mais il n’y avait personne pour souffrir ou sursauter; je ne sais comment exprimer cette expérience autrement. Il y avait bien tout cela mais personne pour en souffrir, c’était une conscience aiguë et joyeuse.

A part le ventre bloqué et douloureux, je me sens très bien, très entière ; je chante haut en accompagnant les Impromptus de Chopin : chaque jour est un bon jour. Vaincre la mort, vaincre la maladie : grotesque et arrogant ! Dira-t-on de quelqu’un qui a repoussé son déjeuner de deux heures qu’il a vaincu la faim ou de quelqu’un qui prolonge sa soirée de deux heures qu’il a vaincu le sommeil ?

Si je dois survivre de quelques mois ou de quelques années… et même de quelques décennies, sait-on jamais, je n’aurai pas vaincu la mort, je l’aurai totalement, amoureusement intégrée. Voilà la vérité, elle est douce à dire.

On peut bien sûr être malade, cruellement malade pour avoir confirmation de sa malchance et toutes les raisons de se lamenter. Beaucoup vivent la maladie comme une pause douloureuse et malsaine. Mais on peut aussi monter en maladie comme un chemin d’initiation, à l’affût des fractures qu’elle opère dans tous les murs qui nous entourent, des brèches qu’elle ouvre vers l’infini. Elle devient alors l’une des plus hautes aventures de la vie.  Si tant est que quelqu’un veuille me la disputer, je ne cèderais pas ma place pour un empire. 

Au fond je viens seulement vous apporter cette bonne nouvelle : de l’autre côté du pire t’attend l’amour. Il n’y a en vérité rien à craindre. Oui c’est la bonne nouvelle que je vous apporte. Et puis il y a autre chose encore. Avec cette capacité d’aimer, qui s’est agrandie vertigineusement, a grandi la capacité d’accueillir l’amour. Et cet amour que j’ai accueilli, que j’ai recueilli de tous mes proches, de mes amis, de tous les êtres que, depuis une vingtaine d’années, j’accompagne et qui m’accompagnent – parce qu’ils m’ont certainement plus fait grandir que je ne les ai fait grandir.

Et subitement toute cette foule amoureuse, toute cette foule d’êtres qui me portent ! Il faut partir en agonie, il faut être abattu comme un arbre pour libérer autour de soi une puissance d’amour pareille. Une vague. Une vague immense. Tous ont osé aimer. Sont entrés dans cette audace d’amour. En somme il a fallu que la foudre me frappe pour que tous autour de moi enfin se mettent debout et osent aimer. Debout dans leur courage et dans leur beauté.

Oser aimer du seul amour qui mérite ce nom et du seul amour dont la mesure soit acceptable : l’amour exagéré ; l’amour démesuré ; l’amour immodéré. Alors, amis, entendez ces mots que je vous dis là comme un grand appel à être vivants, à être dans la joie et à aimer immodérément. Tout est mystère ….. La main sur le cœur, je m’incline devant chacun de vous.

Ce qui est bouleversant, c’est que quant tout est détruit, quand il n’y a plus rien, mais vraiment plus rien, il n’y a pas la mort et le vide comme on le croirait, pas du tout. Je vous le jure. Quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’Amour. Il n’y a plus que l’Amour. Tous les barrages craquent. C’est la noyade, l’immersion. L’amour n’est pas un sentiment. C’est la substance même de la création.

 Je croyais jusqu’alors que l’amour était reliance, qu’il nous reliait les uns aux autres. Mais cela va beaucoup plus loin : nous n’avons pas même à être reliés : nous sommes à l’intérieur les uns des autres. C’est cela le mystère. C’est cela le plus grand vertige. »

Extraits de Derniers fragments d’un long voyage, éditions Albin Michel, 2007

Le chauffeur de taxi et une vieille dame

Un chauffeur de taxi raconte :  « Je suis arrivé à l’adresse et j’ai klaxonné. Après avoir attendu quelques minutes, je klaxonne à nouveau. Comme il s’agissait de ma dernière course de la journée, je pensais partir, mais finalement je me suis garé et puis je me suis dirigé vers la porte et j’ai frappé. »

« Juste une minute », a répondu une voix de personne âgée. Je pouvais entendre quelque chose qui traînait sur le plancher.

Après une longue pause, la porte s’ouvrit. Une petite femme de 90 ans se tenait devant moi. Elle portait une robe imprimée et un chapeau à voilette, ressemblant à un personnage de film des années 1940.

À côté d’elle il y avait une petite valise en nylon. L’appartement donnait l’impression que personne n’y avait vécu depuis des années. Tout le mobilier était recouvert de draps.

Il n’y avait pas d’horloge au mur, pas de bibelots ni aucun ustensile sur les comptoirs. Dans un coin il y avait une boîte en carton remplie de photos et de verrerie.

« Pourriez-vous porter mon bagage jusqu’à la voiture? » dit-elle. J’ai porté la valise jusqu’à mon véhicule, puis je suis retourné aider la femme.

Elle prit mon bras et nous avons marché lentement vers le bord du trottoir.

Vielle dame ombre

Elle n’arrêtait pas de me remercier pour ma gentillesse. « Ce n’est rien », je lui ai dit « J’essaie simplement de traiter mes passagers de la façon dont je voudrais que ma mère soit traitée. »

« Oh, tu es un bon garçon », dit-elle. Quand nous sommes arrivés dans la voiture, elle m’a donné une adresse, puis demanda : « Pouvez-vous passer par le centre-ville? »

« Ce n’est pas le plus court chemin », répondis-je.

« Oh, cela ne me dérange pas », dit-elle. « Je ne suis pas pressé.  Je me rends au centre de soins palliatifs. »

J’ai regardé dans le rétroviseur. Ses yeux scintillaient. « Je n’ai pas de famille » reprit-elle d’une voix douce. « Le docteur dit que je n’en ai plus pour très longtemps. » J’ai discrètement arrêté le compteur.

« Quelle route voudriez-vous que je prenne? » Demandai-je.

Pendant les deux heures qui ont suivi, nous avons roulé à travers la ville. Elle m’a montré le bâtiment où elle avait travaillé comme secrétaire.

Nous avons traversé le quartier où elle et son mari avaient vécu quand ils étaient jeunes mariés. Elle m’a fait m’arrêter devant d’un entrepôt de meubles qui était à l’époque une salle de bal où elle était allée danser lorsqu’elle était jeune fille.

Parfois, elle me demandait de ralentir en face d’un bâtiment particulier ou dans un coin et restait, le regard perdu dans l’obscurité, sans rien dire.

Lorsque le soleil commença à rejoindre l’horizon, elle dit soudain : « Je suis fatiguée j’aimerai que nous y allions maintenant ».

Nous avons roulé en silence à l’adresse qu’elle m’avait donnée. C’était un petit édifice, comme une petite maison de convalescence, avec un portique pour rentrer dans une allée.

Deux infirmiers sont sortis et se sont dirigés vers le taxi. Ils étaient très attentionnés et surveillaient tous les mouvements de la vieille dame. Visiblement ils attendaient son arrivée.

J’ai ouvert le coffre et porté la petite valise jusqu’à la porte. La femme était déjà assise dans un fauteuil roulant.

« Combien vous dois-je? » M’a-t-elle demandé, en ouvrant son sac.

« Rien » lui dis-je.

« Vous devez gagner votre vie », répondit-elle.

« Il y aura d’autres passagers, » ai-je répondu.

Presque sans y penser, je me suis penché et lui ai donné une accolade. Elle me serra fort.

« Vous avez donné un petit moment de joie à une vieille dame », dit-elle. « Je vous remercie. »

Je lui serrai la main, et me retournai. Derrière moi, une porte a claqué, c’était le bruit d’une vie qui se termine.

Je n’ai pris aucun passager au retour de ma course. J’ai conduit sans but perdu dans mes pensées.

Je n’ai pratiquement pas parlé le reste de la soirée. Que se serait-il passé si cette femme avait eu à faire à un chauffeur en colère, ou à quelqu’un d’impatient et pressé ? Et si j’avais refusé de prendre la course, ou avais klaxonné plusieurs fois, puis parti sans attendre ?

Après réflexion, je ne pense pas avoir fait quelque chose de plus important dans ma vie.

Nous sommes conditionnés à penser que nos vies tournent autour de grands moments. Mais les grands moments sont souvent des jolis petits instants auxquels nous ne prêtons pas assez attention. »

Un conte soufi à méditer

Il était une fois un vieux sultan qui, pressentant la mort approcher, réclama son fils à son chevet afin de lui léguer ce qu’il avait de plus précieux : un bel anneau d’or surmonté d’une volumineuse pierre bleue sous laquelle on pouvait dissimuler une mèche de cheveux, le souvenir d’un être aimé ou du poison destiné à tuer un ennemi.

« Tu vois cette bague, dit le sultan, à l’intérieur tu trouveras la solution au pire des problèmes de l’existence. Passe-la à ton doigt et promets-moi de ne l’ouvrir qu’au moment où tu n’auras pas d’autre choix, car la solution magique qu’elle contient ne te servira qu’une seule fois ». A peine eut-il prononcé ces mots, le vieux sultan rendit son dernier soupir.

Quelques années plus tard, le nouveau sultan régnait sur un royaume prospère et en paix.
La favorite de ses épouses s’apprêtait à donner naissance à un fils, un héritier pour le trône. Malheureusement, la jeune femme mourut en couches. Désespéré, le monarque resta prostré au fond de ses appartements durant de nombreuses semaines.

Il refusait de s’alimenter et plusieurs fois il pensa à se donner la mort. La tentation de soulever la pierre bleue qu’il portait à son doigt était grande. Pourtant, il se rappela la promesse faite à son défunt père : il n’ouvrirait la bague qu’en cas d’extrême nécessité. Il décida donc de la garder close car, au fond de lui, il sentait qu’il pourrait se relever de la douloureuse épreuve qui l’accablait.

bague-marguerite

Les années passèrent. Jusqu’au jour où, soudainement, le petit prince héritier fut atteint d’un mal mystérieux et décéda. La douleur du sultan fut très grande. La perte de son enfant chéri raviva la blessure causée par la mort de son épouse bien aimée. La vie ne semblait avoir aucun sens. Qu’avait-il fait pour mériter un sort aussi cruel ?

L’homme sombra dans une profonde dépression. Aucune de ses épouses n’arriva à le consoler. Aucun de ses amis ne trouva les mots capables de lui redonner l’envie de vivre. Aucun de ses ministres ne fut autorisé à l’approcher. Les affaires du royaume se dégradèrent dangereusement.

Le sultan tomba malade. Le médecin appelé à son chevet lui proposa d’ouvrir la belle bague bleue. Le sultan refusa. Il n’avait pas oublié sa promesse. « Laisse-moi du temps, dit-il à son médecin. Je sens que j’ai en moi la force de trouver le chemin qui me reconduira à la vie. »

Le sultan renoua avec la vie. Certes, il n’était plus tout à fait le même. Son visage affichait un air grave. Cependant, au fond de lui, il se sentait plus solide. Deux fois, il était tombé ; deux fois, il s’était relevé. Un léger sourire trahissait la confiance qu’il avait gagnée au cours de ses épreuves.

Puis l’impensable se produisit : une révolution au palais. En quelques heures toute la famille du monarque fut décimée. Ses épouses égorgées, ses enfants empalés et, lui, jeté au fond d’un cachot. Anéanti, le sultan remarqua soudain l’éclat de sa bague dans l’obscurité. Quel espoir lui restait-il ?

Sa mort était proche. Le temps était donc venu de soulever la belle pierre bleue. C’est ainsi que le sultan décida d’ouvrir la bague de son père. À l’intérieur, se trouvait une plaquette en ivoire. Sur celle-ci, il était gravé en lettres d’or : « Ne t’en fais pas. Cela aussi va passer ! »

 

Le magicien des peurs

Il était une fois, une seule fois, dans un des pays de notre monde, un homme que tous appelaient le Magicien des Peurs.

Ce qu’il faut savoir, avant d’en dire plus, c’est que toutes les femmes, tous les hommes et tous les enfants de ce pays étaient habités par des peurs innombrables.

Peurs très anciennes, venues du fond de l’humanité, quand les hommes ne connaissaient pas encore le rire, l’abandon, la confiance et l’amour.

Peurs plus récentes, issues de l’enfance de chacun, quand l’incompréhensible de la réalité se heurte à l’innocence d’un regard à l’étonnement d’une parole, à l’émerveillement d’un geste ou à l’épuisement d’un sourire.

Ce qui est sûr, c’est que chacun, dès qu’il entendait parler du Magicien des Peurs, n’hésitait pas à entreprendre un long voyage pour le rencontrer. Espérant ainsi pouvoir faire disparaître, supprimer les peurs qu’il ou elle portait dans son corps, dans sa tête.

Nul ne savait comment se déroulait la rencontre. Il y avait chez ceux qui revenaient du voyage, beaucoup de pudeur à partager ce qu’ils avaient vécu. Ce qui est certain, c’est que le voyage du retour était toujours plus long que celui de l’aller.

Un jour, un enfant révéla le secret du Magicien des Peurs. Mais ce qu’il en dit parut si simple, si incroyablement simple, que personne ne le crut.

« Il est venu vers moi, raconta-t-il, m’a pris les deux mains dans les siennes et m’a chuchoté :

– Derrière chaque peur, il y a un désir. Il y a toujours un désir sous chaque peur, aussi petite ou aussi terrifiante soit-elle ! Il y a toujours un désir, sache-le ».

« Il avait sa bouche tout près de mon oreille et il sentait le pain d’épices » confirma l’enfant.

« Il m’a dit aussi : – Nous passons notre vie à cacher nos désirs, c’est pour cela qu’il y a tant de peurs dans le monde. Mon travail, et mon seul secret, c’est de permettre à chacun d’oser retrouver, d’oser entendre et d’oser respecter le désir qu’il y a sous chacune de ses peurs ».

L’enfant, en racontant tout cela, sentait bien que personne ne le croyait. Et il se mit à douter à nouveau de ses propres désirs. Ce ne fut que bien des années plus tard qu’il retrouva la liberté de les entendre, de les accepter en lui.

Magicien

Cependant, un jour, un homme décida de mettre le Magicien des Peurs en difficulté. Oui, il voulait le mettre en échec. Il fit le voyage, vint à lui avec une peur qu’il énonça ainsi : « – J’ai peur de mes désirs ! »

Le Magicien des Peurs lui demanda : « – Peux-tu me dire le désir le plus terrifiant qu’il y a en toi ?

– J’ai le désir de ne jamais mourir, murmura l’homme.

– En effet, c’est un désir terrible et fantastique que tu as là. »

Puis, après un temps de silence, le Magicien des Peurs suggéra : « – Et quelle est la peur qu’il y a en toi, derrière ce désir ? Car derrière chaque désir, il y a aussi une peur qui s’abrite et parfois même plusieurs peurs. »

L ‘homme dit d’un seul trait : « – J’ai peur de ne pas avoir le temps de vivre toute ma vie.

– Et quel est le désir de cette peur ?

– Je voudrais vivre chaque instant de ma vie, de la façon la plus intense, la plus vivante, la plus joyeuse, sans rien gaspiller.

– Voilà donc ton désir le plus redoutable », murmura le Magicien des Peurs. « Écoute moi bien. Prends soin de ce désir, c’est un désir précieux, unique. Vivre chaque instant de sa vie de la façon la plus intense, la plus vivante, la plus joyeuse…, sans rien gaspiller, c’est un très beau désir.

Si tu respectes ce désir, si tu lui fais une place réelle en toi, tu ne craindras plus de mourir. Vas, tu peux rentrer chez toi.  »

Mais vous qui me lisez, qui m’écoutez, peut-être, vous allez tout de suite me dire : « Alors chacun d’entre nous peut devenir un magicien des peurs »

Bien sûr, c’est possible, si chacun s’emploie à découvrir le désir qu’il y a en lui, sous chacune de ses peurs ! Oui, chacun de nous peut oser découvrir, dire ou proposer ses désirs, à la seule condition d’accepter que tous les désirs ne soient pas comblés. Chacun doit apprendre la différence entre un désir et sa réalisation…

« Alors, tous les désirs ne peuvent se réaliser, même si on le désire ? »

« Non, seulement certains. Et nul ne sait à l’avance lequel de ses désir sera seulement entendu, lequel sera comblé, lequel sera rejeté, lequel sera agrandi jusqu’aux étoiles !

C’est cela, le grand secret de la vie. D’être imprévisible, jamais asservie et en même temps, immensément généreuse face aux désirs des humains. »

Des rumeurs disent que le Magicien des Peurs pourrait passer dans notre pays… 

Jacques Salomé

 

L’île aux sentiments

Ile coeur

Il était une fois une île sur laquelle vivaient tous les sentiments et toutes les valeurs humaines : la Bonne humeur, la Tristesse, la Sagesse… ainsi que tous les autres, y compris l’Amour.

Un jour, on annonça que l’île allait être submergée. Alors tous préparèrent leurs embarcations et s’enfuirent. Seul l’Amour resta, attendant jusqu’au dernier moment. Quand l’île fut sur le point de disparaître, l’Amour décida de demander de l’aide.

La Richesse passa près de l’Amour dans un bateau luxueux et l’Amour lui dit :
« Richesse, peux-tu m’emmener ? »
« Je ne le peux pas car j’ai beaucoup d’or et d’argent dans mon bateau et il n’y a pas de place pour toi. »

Alors l’Amour décida de demander à l’Orgueil qui passait dans un magnifique bateau :
« Orgueil, je t’en prie, emmène moi. »
« Je ne peux pas t’emmener, Amour, tu pourrais détruire la perfection qui règne dans mon bateau. »

Ensuite l’Amour demanda à la Tristesse qui passait par là :
« Tristesse, je t’en prie, emmène moi. »
« Oh Amour » répondit la Tristesse « je suis si triste que j’ai besoin de rester seule. »

Ensuite la Bonne humeur passa devant l’Amour, mais elle était si heureuse qu’elle n’entendit pas qu’on l’appelait.

Soudain une voix dit :
« Viens, Amour, je t’emmène avec moi. »
C’était un vieillard qui l’avait appelé. L’Amour était si heureux et si rempli de joie, qu’il en oublia de lui demander son nom. Arrivés sur la terre ferme, le vieillard s’en alla.

L’Amour se rendit compte combien il lui était redevable et demanda au Savoir :
« Savoir, peux tu me dire qui est celui qui m’a aidé ? »
« C’est le Temps » répondit le Savoir »

« Le Temps ? », demanda l’Amour, « Pourquoi le Temps m’aurait-t’il aidé ? »
Le Savoir plein de sagesse répondit :
« Parce que seul le Temps est capable de comprendre combien l’Amour est important dans la vie ».

Auteur inconnu

Le conte de la petite fille qui cherchait en elle le Chemin des Mots

Il était une fois une petite fille qui ne trouvait jamais les mots pour dire ce qu’elle ressentait.

Chaque fois qu’elle tentait de s’exprimer, de traduire ce qui se passait à l’intérieur d’elle, elle éprouvait comme une sorte de vide. Les mots semblaient courir plus vite que sa pensée. Ils avaient l’air de se bousculer dans sa bouche mais n’arrivaient  pas à se mettre ensemble pour faire une phrase.

Dans ces moments là, elle devenait agressive, violente, presque méchante. Et des phrases toutes faites, coupantes, cinglantes sortaient de sa bouche. Elles lui servaient uniquement à couper la relation
qui aurait pu commencer :

« De toute façon tu ne peux me comprendre. »
« Ça sert à rien de dire. »
« C’est des bêtises de croire qu’il faut tout dire ! »

D’autres fois, elle préférait s’enfermer dans le silence, avec ce sentiment douloureux  que de toute façon personne ne pouvait savoir ce qu’elle ressentait, qu’elle n’y arriverait jamais. Que les mots ne sont que des mots.

Mais tout au fond d’elle même, elle était malheureuse, désespérée, vivant une véritable torture à chaque tentative de partage. Un jour, elle entendit un poète qui disait à la radio: «  Il y a chez tout être humain un Chemin des Mots qu’il appartient à chacun de trouver. »

Et dès le lendemain, la petite fille décida de partir sur le Chemin des Mots qui était à l’intérieur d’elle. La première fois où elle s’aventura sur le Chemin des Mots, elle ne vit rien. Seulement des cailloux, des ronces, des branchages, des orties et quelques fleurs piquantes. Les mots du Chemin des Mots semblaient se cacher, paraissait la fuir.

La seconde fois où elle chemina sur le Chemin des Mots, le premier mot qu’elle vit sur la pente d’un talus fut le mot « OSER ». Quand elle s’approcha, ce mot osa lui parler. Il lui dit d’une voix exténuée:
«  Veux tu me pousser un peu plus haut sur le talus ? »
Elle lui répondit :
«  Je crois que je vais t’emmener très loin dans ma vie. »
Une autre fois, elle découvrit que les mots étaient comme des signes sur le bord du chemin et que chacun avait une forme et un sens particulier.

Le deuxième mot qu’elle rencontra fut le mot «  VIE ». Elle le ramassa, le mit contre son oreille. Tout d’abord, elle n’entendit rien mais en retenant sa respiration, elle perçut comme un petit chuchotement:
«  Je suis en toi, je suis en toi. »
Et plus bas encore:
«  Prends soin de moi. »
Mais là, elle ne fut pas très sûre d’avoir bien entendu.

fillette dans les champs

Un peu plus loin sur le Chemin des Mots, elle trouva un petit mot tout seul, recroquevillé sur lui même, tout frileux comme s’il avait froid. Il avait vraiment l’air malheureux, ce mot là. Elle le ramassa, le réchauffa un peu, l’approcha de son cœur et entendit un grand silence.

Elle le caressa et lui dit:
«  Comment tu t’appelles, toi ? »
Et le petit mot qu’elle avait ramassé lui dit d’une voix nouée :
«  Moi, je suis le mot  » SEUL ». Je suis vraiment tout seul. Je suis perdu, personne ne s’intéresse à moi, ni ne s’occupe de moi. »

Elle serra le petit mot contre elle, l’embrassa doucement et poursuivit sa route. Près d’un fossé, sur le Chemin des Mots, elle vit un mot à genoux, les bras tendus. Elle s’arrêta, le regarda et c’est le mot qui s’adressa à elle : «  » Je m’appelle  » TOI », lui dit-il. Je suis un mot très ancien mais difficile à rencontrer car il faut me différencier sans arrêt des autres. »

La petite fille le prit en disant :
«  J’ai envie de t’adopter,  » TOI », tu seras un bon compagnon pour moi. »

Sur le Chemin des Mots elle rencontra d’autres mots qu’elle laissa à leur place. Elle chercha un mot tout joyeux, tout vivant. Un mot qui puisse scintiller dans la nuit de ses errances et de ses silences. Elle le trouva au creux d’une petite clairière. Il était allongé de tout son long, paraissant détendu, les yeux grands ouverts.

Il avait l’air d’un mot tout à fait heureux d’être là. Elle s’approcha de lui, lui sourit et dit :«  C’est vraiment toi que je cherchais, je suis ravie de t’avoir trouvé. Veux tu venir avec moi ? »
Il répondit:
 «  Bien sûr, moi aussi je t’attendais… »
 Ce mot qu’elle avait trouvé était le mot  » VIVRA ».

Quand elle rassembla tous les mots qu’elle avait recueillis sur le Chemin des Mots, elle découvrit avec stupéfaction qu’ils pouvaient faire la phrase suivante :  « Ose ta vie, toi seule la vivras »

Elle répéta plus lentement :  « Ose ta vie, toi seule la vivras ».

Depuis ce jour, la petite fille prit l’habitude d’aller se promener sur le Chemin des Mots. Elle fit ainsi des découvertes étonnantes et ceux qui la connaissaient furent très surpris d’entendre tout ce que cette petite fille avait à l’intérieur d’elle. Ils furent étonnés de toute la richesse qu’il y avait dans une petite fille très silencieuse.
Ainsi se termine le conte de la petite fille qui ne trouvait jamais les mots pour se dire.

Contes à Guérir, Contes à Grandir de Jacques Salomé