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Le Sage qui renseignait les voyageurs

Viel homme

« Il était une fois un vieil homme, assis à la porte d’une ville, un livre ouvert devant lui.

Un jeune homme s’approcha de lui :
– Je ne suis pas d’ici, je viens de loin; dis-moi, vieil homme, comment sont les gens qui vivent dans cette ville?

Au lieu de lui répondre, le vieillard lui demanda :
– Et dans la ville d’où tu viens, comment les gens étaient-ils donc?

Le jeune homme, soudainement plein de hargne :

– Égoïstes et méchants, au point qu’il m’était impossible de les supporter plus longtemps! C’est pourquoi j’ai préféré partir !

Le vieillard :
– Mon pauvre ami, je te conseille de passer ton chemin : les gens d’ici sont tout aussi méchants et tout aussi égoïstes !

Un peu plus tard, un autre jeune homme se présenta au même vieillard :

– Salut à toi qui sembles être un homme de savoir et de sagesse! Je débarque en ces lieux; dis-moi, comment sont les gens qui vivent dans cette ville?

Et le vieil homme de le questionner :
– Dis-moi d’abord, là d’où tu viens, comment les gens étaient-ils?

Le jeune homme, dans un grand élan :
– Honnêtes, bons et accueillants! Je n’avais que des amis. Oh, que j’ai eu peine à les quitter !

Le vieillard :
– Eh bien, ici également, tu ne trouveras que des gens honnêtes, accueillants et pleins de bonté.

Un marchand, qui travaillait à proximité, avait tout entendu :
– Comment t’est-il possible, ô vieil homme que je prenais jusqu’ici pour un sage, de donner, à la même question, deux réponses aussi diamétralement opposées? Ne serais-tu après tout qu’un mauvais plaisantin, un vulgaire comédien ?

– Cher ami, déclara le vieil homme, chacun porte en son cœur son propre univers et le retrouvera en tous lieux. Ouvre ton cœur, et le monde changera en même temps que ton regard. »

Un conte soufi à méditer

Il était une fois un vieux sultan qui, pressentant la mort approcher, réclama son fils à son chevet afin de lui léguer ce qu’il avait de plus précieux : un bel anneau d’or surmonté d’une volumineuse pierre bleue sous laquelle on pouvait dissimuler une mèche de cheveux, le souvenir d’un être aimé ou du poison destiné à tuer un ennemi.

« Tu vois cette bague, dit le sultan, à l’intérieur tu trouveras la solution au pire des problèmes de l’existence. Passe-la à ton doigt et promets-moi de ne l’ouvrir qu’au moment où tu n’auras pas d’autre choix, car la solution magique qu’elle contient ne te servira qu’une seule fois ». A peine eut-il prononcé ces mots, le vieux sultan rendit son dernier soupir.

Quelques années plus tard, le nouveau sultan régnait sur un royaume prospère et en paix.
La favorite de ses épouses s’apprêtait à donner naissance à un fils, un héritier pour le trône. Malheureusement, la jeune femme mourut en couches. Désespéré, le monarque resta prostré au fond de ses appartements durant de nombreuses semaines.

Il refusait de s’alimenter et plusieurs fois il pensa à se donner la mort. La tentation de soulever la pierre bleue qu’il portait à son doigt était grande. Pourtant, il se rappela la promesse faite à son défunt père : il n’ouvrirait la bague qu’en cas d’extrême nécessité. Il décida donc de la garder close car, au fond de lui, il sentait qu’il pourrait se relever de la douloureuse épreuve qui l’accablait.

bague-marguerite

Les années passèrent. Jusqu’au jour où, soudainement, le petit prince héritier fut atteint d’un mal mystérieux et décéda. La douleur du sultan fut très grande. La perte de son enfant chéri raviva la blessure causée par la mort de son épouse bien aimée. La vie ne semblait avoir aucun sens. Qu’avait-il fait pour mériter un sort aussi cruel ?

L’homme sombra dans une profonde dépression. Aucune de ses épouses n’arriva à le consoler. Aucun de ses amis ne trouva les mots capables de lui redonner l’envie de vivre. Aucun de ses ministres ne fut autorisé à l’approcher. Les affaires du royaume se dégradèrent dangereusement.

Le sultan tomba malade. Le médecin appelé à son chevet lui proposa d’ouvrir la belle bague bleue. Le sultan refusa. Il n’avait pas oublié sa promesse. « Laisse-moi du temps, dit-il à son médecin. Je sens que j’ai en moi la force de trouver le chemin qui me reconduira à la vie. »

Le sultan renoua avec la vie. Certes, il n’était plus tout à fait le même. Son visage affichait un air grave. Cependant, au fond de lui, il se sentait plus solide. Deux fois, il était tombé ; deux fois, il s’était relevé. Un léger sourire trahissait la confiance qu’il avait gagnée au cours de ses épreuves.

Puis l’impensable se produisit : une révolution au palais. En quelques heures toute la famille du monarque fut décimée. Ses épouses égorgées, ses enfants empalés et, lui, jeté au fond d’un cachot. Anéanti, le sultan remarqua soudain l’éclat de sa bague dans l’obscurité. Quel espoir lui restait-il ?

Sa mort était proche. Le temps était donc venu de soulever la belle pierre bleue. C’est ainsi que le sultan décida d’ouvrir la bague de son père. À l’intérieur, se trouvait une plaquette en ivoire. Sur celle-ci, il était gravé en lettres d’or : « Ne t’en fais pas. Cela aussi va passer ! »

 

Le magicien des peurs

Il était une fois, une seule fois, dans un des pays de notre monde, un homme que tous appelaient le Magicien des Peurs.

Ce qu’il faut savoir, avant d’en dire plus, c’est que toutes les femmes, tous les hommes et tous les enfants de ce pays étaient habités par des peurs innombrables.

Peurs très anciennes, venues du fond de l’humanité, quand les hommes ne connaissaient pas encore le rire, l’abandon, la confiance et l’amour.

Peurs plus récentes, issues de l’enfance de chacun, quand l’incompréhensible de la réalité se heurte à l’innocence d’un regard à l’étonnement d’une parole, à l’émerveillement d’un geste ou à l’épuisement d’un sourire.

Ce qui est sûr, c’est que chacun, dès qu’il entendait parler du Magicien des Peurs, n’hésitait pas à entreprendre un long voyage pour le rencontrer. Espérant ainsi pouvoir faire disparaître, supprimer les peurs qu’il ou elle portait dans son corps, dans sa tête.

Nul ne savait comment se déroulait la rencontre. Il y avait chez ceux qui revenaient du voyage, beaucoup de pudeur à partager ce qu’ils avaient vécu. Ce qui est certain, c’est que le voyage du retour était toujours plus long que celui de l’aller.

Un jour, un enfant révéla le secret du Magicien des Peurs. Mais ce qu’il en dit parut si simple, si incroyablement simple, que personne ne le crut.

« Il est venu vers moi, raconta-t-il, m’a pris les deux mains dans les siennes et m’a chuchoté :

– Derrière chaque peur, il y a un désir. Il y a toujours un désir sous chaque peur, aussi petite ou aussi terrifiante soit-elle ! Il y a toujours un désir, sache-le ».

« Il avait sa bouche tout près de mon oreille et il sentait le pain d’épices » confirma l’enfant.

« Il m’a dit aussi : – Nous passons notre vie à cacher nos désirs, c’est pour cela qu’il y a tant de peurs dans le monde. Mon travail, et mon seul secret, c’est de permettre à chacun d’oser retrouver, d’oser entendre et d’oser respecter le désir qu’il y a sous chacune de ses peurs ».

L’enfant, en racontant tout cela, sentait bien que personne ne le croyait. Et il se mit à douter à nouveau de ses propres désirs. Ce ne fut que bien des années plus tard qu’il retrouva la liberté de les entendre, de les accepter en lui.

Magicien

Cependant, un jour, un homme décida de mettre le Magicien des Peurs en difficulté. Oui, il voulait le mettre en échec. Il fit le voyage, vint à lui avec une peur qu’il énonça ainsi : « – J’ai peur de mes désirs ! »

Le Magicien des Peurs lui demanda : « – Peux-tu me dire le désir le plus terrifiant qu’il y a en toi ?

– J’ai le désir de ne jamais mourir, murmura l’homme.

– En effet, c’est un désir terrible et fantastique que tu as là. »

Puis, après un temps de silence, le Magicien des Peurs suggéra : « – Et quelle est la peur qu’il y a en toi, derrière ce désir ? Car derrière chaque désir, il y a aussi une peur qui s’abrite et parfois même plusieurs peurs. »

L ‘homme dit d’un seul trait : « – J’ai peur de ne pas avoir le temps de vivre toute ma vie.

– Et quel est le désir de cette peur ?

– Je voudrais vivre chaque instant de ma vie, de la façon la plus intense, la plus vivante, la plus joyeuse, sans rien gaspiller.

– Voilà donc ton désir le plus redoutable », murmura le Magicien des Peurs. « Écoute moi bien. Prends soin de ce désir, c’est un désir précieux, unique. Vivre chaque instant de sa vie de la façon la plus intense, la plus vivante, la plus joyeuse…, sans rien gaspiller, c’est un très beau désir.

Si tu respectes ce désir, si tu lui fais une place réelle en toi, tu ne craindras plus de mourir. Vas, tu peux rentrer chez toi.  »

Mais vous qui me lisez, qui m’écoutez, peut-être, vous allez tout de suite me dire : « Alors chacun d’entre nous peut devenir un magicien des peurs »

Bien sûr, c’est possible, si chacun s’emploie à découvrir le désir qu’il y a en lui, sous chacune de ses peurs ! Oui, chacun de nous peut oser découvrir, dire ou proposer ses désirs, à la seule condition d’accepter que tous les désirs ne soient pas comblés. Chacun doit apprendre la différence entre un désir et sa réalisation…

« Alors, tous les désirs ne peuvent se réaliser, même si on le désire ? »

« Non, seulement certains. Et nul ne sait à l’avance lequel de ses désir sera seulement entendu, lequel sera comblé, lequel sera rejeté, lequel sera agrandi jusqu’aux étoiles !

C’est cela, le grand secret de la vie. D’être imprévisible, jamais asservie et en même temps, immensément généreuse face aux désirs des humains. »

Des rumeurs disent que le Magicien des Peurs pourrait passer dans notre pays… 

Jacques Salomé

 

La thérapie par les contes et les récits

L’interprétation des contes de fées nous montre leur importance dans le développement du psychisme des enfants. Pour les adultes, la métaphore aide aussi à guérir.

Si aujourd’hui, nous avons parfois malheureusement tendance à réduire les contes à de la littérature « pour enfants », avec le mépris rationnel et occidental de ceux qui savent et n’ont plus besoin d’apprendre, dans de nombreuses traditions, les contes sont toujours utilisés à des fins thérapeutiques et initiatiques.

Où trouver des contes et des métaphores thérapeutiques dans la littérature aujourd’hui ?

La thérapie par les contes et la métaphore a été remise à l’honneur par de grands thérapeutes comme Milton Erickson ou encore par un auteur comme Jorge Bucay, dont le livre Laisse-moi te raconter… les chemins de la vie est devenu un best seller. Ce psychiatre et psychothérapeute argentin a su retracer tout un parcours thérapeutique par le biais de contes et de fables, puisant aux sources de diverses traditions.

Dans le genre littéraire, nous pouvons noter la présence d’œuvres à tendance initiatique chez Paulo Coehlo par exemple, dont l’Alchimiste » est le récit symbolique de la « légende personnelle » de chacun de nous. Mais pourquoi ces contes et ces métaphores nous parlent ? Et pourquoi sont-elles largement utilisées dans d’autres traditions que l’univers occidental, pour guérir et construire la personnalité ?

Conte, métaphore et parabole : le langage direct du cerveau droit

Le mot métaphore vient du grec et signifie « transport. » La métaphore transporte un message, qui la plupart du temps reste caché à notre côté logique. Nous voyons que dans toutes les cultures, le conte, la métaphore et la parabole sont utilisés pour communiquer en langage
du « cerveau droit », c’est-à-dire en image et en langage imaginatif.

contes initiatiques

Dans ce mode de communication, le message est caché à la partie consciente de l’interlocuteur mais son inconscient le capte et le comprend très bien. C’est le langage que nous utilisons avec les enfants, c’est le contenu que nous voulons laisser passer par le moyen de l’histoire.

Psychologie et psychanalyse des contes de fée : pourquoi raconte-t-on des histories aux enfants ?

C’est bien ce que nous ont montré les études savantes des chercheurs qui ont analysé le contenu des contes de fées comme Bruno Bettelheim ou Marie-Louise Von Franz.

Cette dernière, disciple de Jung, applique la théorie des archétypes à l’analyse des contes de fées pour tenter de comprendre quelle est leur action thérapeutique dans la formation de l’inconscient.

Elle nous dit dans son ouvrage majeur, L’interprétation des contes de fées que : « Les contes de fées expriment de façon extrêmement sobre et directe les processus psychiques de l’inconscient collectif. » Le conte, l’histoire, parle à l’enfant de lui même et lui apprend quelles sont les solutions possibles aux différentes situations que la vie va lui réserver. Il est en cela essentiel à sa formation psychique.

La métaphore et le conte en thérapie : comment cela marche ?

Le but de la métaphore, de la parabole, de l’histoire, également valable en thérapie, c’est que le patient trouve lui-même la réponse, la solution, et le thérapeute se fait ici la sage-femme des solutions d’autrui.

En effet, les « bons conseils » soi disant avisés de ceux qui nous veulent du bien ne font que provoquer nos mécanismes de défense : au mieux, quand nous allons demander un conseil à autrui, nous ne cherchons que la validation de ce que nous pensons et savons déjà.

La métaphore raconte une histoire, l’histoire d’un autre et ne suscite pas nos mécanismes de défense car elle parle directement à l’inconscient en lui proposant un parcours initiatique de manière libre.

Milton Erickson, l’hypnose et l’utilisation thérapeutique de la métaphore

Nous retrouvons l’usage de la métaphore au cœur de la pratique de ce thérapeute extraordinaire qu’était Milton Erickson. En effet, au lieu de dire à une patiente : « Mais si, il y a de l’espoir, vous verrez, vous allez aller mieux », ce qui, au mieux, pousse la patiente à répondre : «Non non, je sais bien que ma vie est stérile », Milton Erickson va lui parler de la croissance des plantes, de la nature qui connaît des cycles, de l’hiver qui prépare le printemps et de comment les plantes poussent dans son jardin.

En ne parlant pas de front du problème de la patiente, celle-ci n’a pas besoin de se défendre en pensant : « Il parle de moi là ! ». Au contraire, il éveille l’intérêt de cette femme et, comme un grand-père va raconter un conte à l’enfant, où l’enfant apprendra que la princesse a trouvé une solution à un problème apparemment insoluble, Milton Erickson parle directement à l’inconscient de la patiente en lui suggérant qu’il y a des fruits possibles et que sa vie n’est pas stérile.

La métaphore a la capacité de contacter les profondeurs de l’autre et de susciter en lui la capacité de transformation, de changement de point de vue, lui permettant de trouver une solution dans une situation apparemment insoluble.

La lecture des contes traditionnels des différentes cultures, la lecture de thérapies de Milton Erickson faisant usage de la métaphore, la lecture de proverbes, ou celle des fables thérapeutiques de Jorge Bucay par exemple, peut nous aider à renouer avec cette pratique thérapeutique ancestrale.

A lire :

Marie-Louise Von Franz, L’interprétation des contes de fées, La fontaine de Pierre 1970

Dr Dominique Meggle, Erickson, hypnose et psychothérapie, Retz 2005. Après le récit de la vie de ce thérapeute hors du commun, le Dr Megglé nous fait parcourir différents cas thérapeutiques faisant usage de la métaphore et du conte thérapeutique par Milton Erickson.

Jorge Bucay, Laisse-moi te raconter… les chemins de la vie, Poche 2007.

 

Le conte de la petite fille qui cherchait en elle le Chemin des Mots

Il était une fois une petite fille qui ne trouvait jamais les mots pour dire ce qu’elle ressentait.

Chaque fois qu’elle tentait de s’exprimer, de traduire ce qui se passait à l’intérieur d’elle, elle éprouvait comme une sorte de vide. Les mots semblaient courir plus vite que sa pensée. Ils avaient l’air de se bousculer dans sa bouche mais n’arrivaient  pas à se mettre ensemble pour faire une phrase.

Dans ces moments là, elle devenait agressive, violente, presque méchante. Et des phrases toutes faites, coupantes, cinglantes sortaient de sa bouche. Elles lui servaient uniquement à couper la relation
qui aurait pu commencer :

« De toute façon tu ne peux me comprendre. »
« Ça sert à rien de dire. »
« C’est des bêtises de croire qu’il faut tout dire ! »

D’autres fois, elle préférait s’enfermer dans le silence, avec ce sentiment douloureux  que de toute façon personne ne pouvait savoir ce qu’elle ressentait, qu’elle n’y arriverait jamais. Que les mots ne sont que des mots.

Mais tout au fond d’elle même, elle était malheureuse, désespérée, vivant une véritable torture à chaque tentative de partage. Un jour, elle entendit un poète qui disait à la radio: «  Il y a chez tout être humain un Chemin des Mots qu’il appartient à chacun de trouver. »

Et dès le lendemain, la petite fille décida de partir sur le Chemin des Mots qui était à l’intérieur d’elle. La première fois où elle s’aventura sur le Chemin des Mots, elle ne vit rien. Seulement des cailloux, des ronces, des branchages, des orties et quelques fleurs piquantes. Les mots du Chemin des Mots semblaient se cacher, paraissait la fuir.

La seconde fois où elle chemina sur le Chemin des Mots, le premier mot qu’elle vit sur la pente d’un talus fut le mot « OSER ». Quand elle s’approcha, ce mot osa lui parler. Il lui dit d’une voix exténuée:
«  Veux tu me pousser un peu plus haut sur le talus ? »
Elle lui répondit :
«  Je crois que je vais t’emmener très loin dans ma vie. »
Une autre fois, elle découvrit que les mots étaient comme des signes sur le bord du chemin et que chacun avait une forme et un sens particulier.

Le deuxième mot qu’elle rencontra fut le mot «  VIE ». Elle le ramassa, le mit contre son oreille. Tout d’abord, elle n’entendit rien mais en retenant sa respiration, elle perçut comme un petit chuchotement:
«  Je suis en toi, je suis en toi. »
Et plus bas encore:
«  Prends soin de moi. »
Mais là, elle ne fut pas très sûre d’avoir bien entendu.

fillette dans les champs

Un peu plus loin sur le Chemin des Mots, elle trouva un petit mot tout seul, recroquevillé sur lui même, tout frileux comme s’il avait froid. Il avait vraiment l’air malheureux, ce mot là. Elle le ramassa, le réchauffa un peu, l’approcha de son cœur et entendit un grand silence.

Elle le caressa et lui dit:
«  Comment tu t’appelles, toi ? »
Et le petit mot qu’elle avait ramassé lui dit d’une voix nouée :
«  Moi, je suis le mot  » SEUL ». Je suis vraiment tout seul. Je suis perdu, personne ne s’intéresse à moi, ni ne s’occupe de moi. »

Elle serra le petit mot contre elle, l’embrassa doucement et poursuivit sa route. Près d’un fossé, sur le Chemin des Mots, elle vit un mot à genoux, les bras tendus. Elle s’arrêta, le regarda et c’est le mot qui s’adressa à elle : «  » Je m’appelle  » TOI », lui dit-il. Je suis un mot très ancien mais difficile à rencontrer car il faut me différencier sans arrêt des autres. »

La petite fille le prit en disant :
«  J’ai envie de t’adopter,  » TOI », tu seras un bon compagnon pour moi. »

Sur le Chemin des Mots elle rencontra d’autres mots qu’elle laissa à leur place. Elle chercha un mot tout joyeux, tout vivant. Un mot qui puisse scintiller dans la nuit de ses errances et de ses silences. Elle le trouva au creux d’une petite clairière. Il était allongé de tout son long, paraissant détendu, les yeux grands ouverts.

Il avait l’air d’un mot tout à fait heureux d’être là. Elle s’approcha de lui, lui sourit et dit :«  C’est vraiment toi que je cherchais, je suis ravie de t’avoir trouvé. Veux tu venir avec moi ? »
Il répondit:
 «  Bien sûr, moi aussi je t’attendais… »
 Ce mot qu’elle avait trouvé était le mot  » VIVRA ».

Quand elle rassembla tous les mots qu’elle avait recueillis sur le Chemin des Mots, elle découvrit avec stupéfaction qu’ils pouvaient faire la phrase suivante :  « Ose ta vie, toi seule la vivras »

Elle répéta plus lentement :  « Ose ta vie, toi seule la vivras ».

Depuis ce jour, la petite fille prit l’habitude d’aller se promener sur le Chemin des Mots. Elle fit ainsi des découvertes étonnantes et ceux qui la connaissaient furent très surpris d’entendre tout ce que cette petite fille avait à l’intérieur d’elle. Ils furent étonnés de toute la richesse qu’il y avait dans une petite fille très silencieuse.
Ainsi se termine le conte de la petite fille qui ne trouvait jamais les mots pour se dire.

Contes à Guérir, Contes à Grandir de Jacques Salomé

Les contes aident à devenir soi

Poète, écrivain, Henri Gougaud, est avant tout un conteur. Accent du Sud et expressions canailles, il nous emporte dans un monde peuplé de personnages sans visage et sans âge. Qui nous apprennent à vivre bien, et nous enseignent l’essentiel. Rencontre avec un maître de sagesse populaire.

Psychologies : Grâce à votre nouveau livre chaque soir, je lis un conte. Ce que je n’avais pas fait depuis très longtemps ! Pourquoi n’en lit-on plus quand on grandit ?

Henri Gougaud : C’est qu’en Occident, nous avons considéré que c’était de la littérature enfantine, ce qui n’est pas vrai ! Pendant des millénaires, les contes ont été racontés à tous et partout dans le monde. Mais avec l’acquisition de la lecture et de l’écriture, considérées comme une conquête sur l’ignorance, cette tradition orale est devenue la littérature des ignorants parmi les ignorants, c’est-à-dire des enfants.

Vous êtes très attaché à cette tradition orale. Or, en écrivant des contes, vous la trahissez !

H.G. : Nous ne vivons plus à l’heure où la parole était sacrée. Où il suffisait de se dire : « Je te donne ma parole » et de se taper dans la main pour que cela vaille tous les contrats du monde.

Plus maintenant, plus chez nous du moins. Lorsque je vais raconter des contes au Mali, par exemple, il n’est pas rare que le public applaudisse parfois une phrase au milieu de ma narration. Voilà des gens qui savent écouter ! C’est que, pour eux, l’oralité est encore plus vivace que l’écrit.

D’où connaissez-vous tous ces contes ?

H.G. : J’ai commencé à m’y intéresser dans les années 1950, quand j’étais étudiant, avec un professeur de philosophie, René Nelli. Il voulait tout savoir de ce qui circulait dans la culture populaire : depuis les dictons sur le temps ou sur le bon moment de planter des carottes, jusqu’aux histoires de fantômes et aux contes, nous avons tout recueilli. Comme j’avais l’ambition de devenir écrivain, je pensais que cela me servirait un jour. Et puis, peu à peu, les contes m’ont envahi et m’ont aidé à vivre.

Comment peuvent-ils « aider à vivre » ?

H.G. : Par exemple, ils m’ont soulagé d’un terrible déchirement entre une tension vers le haut, vers la quête de sens, et une tension vers le bas, les plaisirs charnels, terrestres. J’ai longtemps vécu cela comme une contradiction douloureuse. Si je me laissais aller au plaisir, ma partie « spiritualo-machin » me disait : « Tu es en train de te perdre. »

Dans le cas contraire, j’étais frustré. Et puis j’ai découvert que, dans les mythes grecs, il n’y a pas le Christ d’un côté et le diable de l’autre, mais Apollon et Dionysos, qui sont demi-frères ! Je suis aussi tombé sur cette phrase, dans un conte : « De la rose ou du fumier, qui fait le parfum de la rose ? » J’ai pensé : « Peut-être bien que l’un nourrit l’autre. »

Et puis j’ai découvert des contes africains qui m’ont dit : « Plus un arbre pousse haut, plus ses racines sont profondes. » Cela a été très libérateur pour moi. À la tyrannie qui nous invite constamment à choisir notre camp, j’ai répondu : « Je suis des deux camps, ou d’aucun des deux ! » Parce que plus mon diable est profond, plus mon Dieu est grand.

Vous auriez pu lire cela ailleurs, dans Montaigne ou dans Freud, par exemple…

Conteur

H.G. : Peut-être, oui. Seulement, je me serais dit : « C’est ce que “lui” pense, mais il peut se tromper. » Un conte ne se trompe pas, parce qu’il ne parle pas à notre tête, il s’entend avec les sens. Vous savez, je ne suis pas un intellectuel : je souffre, je tremble, j’aime… Je suis un être physique.

Raisonner, je ne sais pas bien faire. Mais éprouver, ça oui, je le peux. Voilà pourquoi les contes me parlent autant, souvent mieux que les penseurs. Mais cette façon d’éprouver est tellement éloignée de notre manière de raisonner, de conceptualiser… La culture occidentale a fait de nous des êtres intelligents, pas des êtres sensitifs.

Mais ce n’est pas un défaut d’être intelligent !

H.G. : Non ! C’est une qualité qui nous a permis de porter nos armes, nos alcools, notre culture aussi aux quatre coins du monde. L’intelligence sensitive pousse plutôt à l’échange. À la relation qui, contrairement à la communication, transmission froide d’une information, suppose que le corps émotionnel soit réveillé, qu’il y ait entre nous une attirance. L’intelligence rationnelle est utile pour qui veut s’inscrire dans le monde, l’intelligence des sens est nécessaire pour qui veut s’accorder à la vie. C’est très différent.

Quelle différence y a-t-il ?

H.G. : Ce sont les contes qui me l’ont apprise, le monde est abominable. Il est un lieu inhospitalier dans lequel nous autres humains n’avons pas beaucoup d’atouts pour survivre. Nous ne courons pas vite, n’avons pas de pelage pour nous réchauffer, pas de dents acérées… Mais nous avons une intelligence qui nous a permis d’inventer les moyens de combler ces manques. La vie, c’est autre chose : elle est magnifique.

Elle est la force même qui nous porte et nous donne envie d’arriver à demain. Et si nous voulons goûter la vie, alors c’est affaire de sens. Et le conte est, comme la musique, un art qui n’est que sensitif. Si les cœurs sont accordés, il touche là où il doit toucher. Et apaise nos angoisses fondamentales.

Ce serait cela, son rôle, apaiser nos angoisses ?

H.G. : Imaginez. C’est la préhistoire, dans une grotte, un groupe est rassemblé, un enfant pleure peut-être, tous les yeux sont tournés vers la nuit qui tombe : est-ce que le jour va revenir ? Il fallait une réponse. Une personne se lève alors.

Non pas la plus savante, mais la plus trouillarde, celle pour qui l’angoisse est la plus in supportable : « Oui, le soleil reviendra, je vais vous dire pourquoi. » Et elle raconte une histoire. Pour se rassurer et pour rassurer les autres. Voilà, je crois, comment ont dû naître les contes. Ils sont la première parole que les hommes ont inventée pour tenir la mort à distance.

Se raconter des histoires, entendre la vibration d’une voix et sentir que nous sommes là, ensemble, que nous sommes vivants… On peut bien se tenir, se toucher, se serrer, ce sera toujours moins fort que la parole du conte. Parce que c’est une parole très primitive, donc essentielle.

Des contes le disent, mais des faits aussi : un de mes amis religieux va régulièrement voir des personnes âgées en fin de vie. Et que lui demandent-elles ? Pas des explications théologiques, non : elles veulent qu’on leur raconte des contes et qu’on leur tienne la main.

Oui, elles veulent entendre de ces histoires que leur mère leur racontait, enfant : c’est une attitude régressive…

H.G. : Vous appelez cela régressif ? Ah oui, c’est vrai, vous êtes de Psychologies magazine ! Moi je dirais plutôt que cela ramène à l’enfance dans ce qu’elle a de plus essentiel. Regardez les enfants, ce sont des chamans naturels : ils ont un rapport animiste et charnel aux choses.

Or, le conte pousse à cette relation charnelle. Il établit un rapport intime, même avec un public. Quand j’en raconte un devant cinq cents personnes, si elles sont contentes, elles ne me disent pas « bravo », mais « merci ». Parce que quelque chose s’est passé entre le conteur et le public, quelque chose d’autre, de plus : l’« être ensemble ».

Comment l’expliquez-vous ?

H.G. : On ne peut pas l’expliquer. Si on tente de le faire, cela se défait comme un parfum. Allez expliquer un parfum !

Avec Le Livre des chemins, vous inventez le concept du livre de contes divinatoires : ils pourraient donc répondre à toutes nos questions ?

H.G. : Oui, mais à condition que la question posée soit une vraie question ! Une jeune femme me disait récemment : « J’ai posé une question au livre et il m’a répondu par tel conte, je ne comprends pas pourquoi ! » Je lui demande : « Pouvez-vous me dire quelle question vous lui avez posée ? »

Elle m’avoue : « Est-ce que je vais arriver à perdre du poids ? » Et que lui a répondu le livre ? D’aller consulter L’Homme au manteau vide ! Comme je lui ai dit : « C’est normal ! Elle est creuse, cette question ! Vous maigrirez si vous le décidez, ce n’est pas au livre de choisir pour vous ! »

Et vous, quel genre de questions posez-vous ?

H.G. : D’abord, j’aime lire les contes sans avoir de questions à leur poser. Ensuite, et cela, ce sont encore les contes qui me l’ont appris, je crois qu’il nous faut apprendre à redécouvrir une certaine politesse : on ne dérange pas les gens pour rien. Or, les contes sont des êtres vivants, on ne doit donc pas les importuner pour rien ! Il faut avoir une question existentielle à leur poser.

Un exemple : vous êtes en conflit avec un être cher et vous ne savez pas ce qu’il faut faire. « Qu’est-ce que je peux faire ? Comment puis-je me sortir de cette situation douloureuse ? Aide-moi ! » Ça, c’est une vraie question. Mais : « Est-ce que je vais perdre du poids ? » Non ! C’est comme si je lui demandais : « Est-ce que tu vas te vendre ? » Je suis sûr qu’il serait très fâché. Il me répondrait sans doute : « Je ne suis pas une prostituée ! »

J’ai testé votre livre, et c’est vrai que, souvent, la réponse du conte sonne juste. Mais n’est-ce pas parce que l’on tout peut faire dire à un conte ?

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H.G. : Les réponses sont toujours énigmatiques. C’est comme l’oracle de Delphes (il permettait aux Grecs anciens de consulter le dieu Apollon qui, selon la mythologie, possédait l’art de divination) : il répondait de façon à ce que, cherchant à comprendre, la personne qui l’avait consulté trouve la réponse en elle-même.

Les contes nous aideraient à nous poser les bonnes questions, comme la philosophie ou la psychanalyse, d’une certaine façon ?

H.G. : Je crois plutôt que cela fonctionne suivant ce que Jung appelle la synchronicité, ce hasard qui n’en est pas un. Je me suis intéressé à la psychanalyse de Jung… à cause des contes ! Marie-Louise von Franz, qui était son assistante, a beaucoup écrit sur les contes. J’ai eu envie de la rencontrer et, par la suite, j’ai fait un travail analytique avec elle.

Cela ne vous a pas « suffi » ? Vous avez quand même eu besoin des contes pour avancer vers vous-même ?
H.G. : Rien ne m’a ouvert autant de portes. Ce sont eux qui aident à devenir soi. Un conte juif raconte ceci : rabbi Zouzia est en train de mourir, et il pleure. Ses disciples lui disent : « Pourquoi pleures-tu ? Tu as été un grand rabbi pour nous, tu nous as tous beaucoup aidés, tu as été notre Moïse. »

Et Zouzia répond : « C’est bien pour ça que je pleure, parce que là où je vais, on ne me demandera pas pourquoi je n’ai pas été Moïse. On me demandera pourquoi je n’ai pas été Zouzia. » Être ce que nous sommes, c’est cela le but. Le conte, parce qu’il est une parole intime, irrationnelle, sensitive, et parce qu’il a l’« arrière-parfum » du lait maternel, ne peut être partagé que dans l’authenticité. Il nous apprend à être vrai.

Selon vous, y a-t-il des chances que les livres de contes connaissent un renouveau ?

H.G. : Cela supposerait qu’on les ait oubliés. Je n’y crois pas. En fait, vous me posez cette question parce que, comme tout le monde, vous avez tendance à confondre l’importance des choses avec le bruit qu’elles font. Or, les contes ne font pas de bruit. Ils se disent au bon moment, à la bonne personne, dans l’« entre-soi ».

Et ça, ça ne passe pas au 20 Heures. Mais ce qui est certain, c’est qu’une connerie entendue par dix millions de personnes reste une connerie, alors qu’une parole de vérité entendue par deux personnes peut faire basculer une civilisation. Pensez-y : le Christ n’a pas arrêté de raconter des contes. Qui l’écoutait ? Dix, vingt personnes autour de lui. Cela n’a pas empêché ses histoires de nourrir le monde. Une histoire murmurée à l’oreille peut changer l’Histoire.

Son oracle imaginaire

Le livre des chemins d’Henri Gougaud (Albin Michel, 471 p., 23 €).

Parce qu’ils ont traversé les millénaires et savent tout de la vie, les contes peuvent répondre à nos questions. C’est la certitude d’Henri Gougaud, qui invente ici le concept du livre de contes divinatoires. Cent vingt-trois contes initiatiques du monde entier sont rassemblés : il suffit de leur poser une question profonde et qui nous préoccupe pour qu’ils y répondent. Mais même lu sans question, ce beau livre est un délice de poésie et de sagesse qui redonne aux grands le goût des belles histoires.

Un homme de paroles

Henri Gougaud est né en 1936 à Villemoustaussou, près de Carcassonne, dans l’Aude, d’une mère institutrice et d’un père cheminot. Militants d’extrême gauche, ils sont résistants pendant la guerre. Décidé, dès 15 ans, à devenir poète, il suit des études de lettres modernes à Toulouse, où il rencontre René Nelli, professeur de philosophie, qui l’initie aux contes.

En 1959, il s’installe à Paris et entre dans le cirque Robba pour chanter et présenter les numéros. Pendant les années 1960, il chante ses compositions dans des cabarets de la rive gauche, puis devient parolier pour Serge Reggiani, Juliette Gréco, Jean Ferrat, Colette Mansard. Au début des années 1970, il devient conteur sur France Inter, puis dans des bibliothèques et des centres culturels. Depuis, il se consacre à l’écriture et à des soirées de contes qu’il organise à travers le monde.

Anne-Laure Gannac

Son site :  http://www.henrigougaud.com/

 

 

 

 

 

 

 

Le conte de la femme en marche vers sa propre vie

« Il était une fois une femme qui, après avoir traversé toute une vie de femme, habitée par différents amours, puis par une relation essentielle avec un homme qui fut son mari, après avoir porté et élevé des enfants et exercé une profession passionnante, se retrouva au bord de l’existence, devant l’immense vide de sa solitude, celle de sa rencontre manquée avec elle-même.

Comment est-ce possible ? Comment se retrouver ainsi en solitude au mitan de sa vie, vide de projets, dévitalisée d’avoir trop donné, dépossédée de tous ses rêves car ils avaient été déposés en vain et à fonds perdus chez ceux qu’elle avait tant aimés ?

Comment continuer le chemin en se sentant habitée par une immense fatigue d’être, une profonde lassitude à simplement se réveiller le matin, à ouvrir les yeux, à respirer, se laver, s’habiller, affronter le regard aveugle de tant d’inconnus ? Comment avoir l’énergie d’esquisser des gestes qui n’ont plus de sens, de commencer quelques phrases avortées en imaginant tout de suite que demain est déjà périmé ?

Cela est plus fréquent qu’on ne peut l’imaginer dans le monde des femmes et des hommes d’aujourd’hui.

Au début elle manqua de vaciller devant la béance du désert de sa vie, la violence de la solitude, le vide de l’incompréhension qu’elle sentait tout autour d’elle.

Souvent par la suite elle désespéra, quand des pensées malignes infectaient son corps, quand des douleurs tenaillaient son dos, déchiraient son ventre, harcelaient son cœur, quand son mal-être était si fort qu’elle imaginait ne pouvoir tenir debout, qu’elle aspirait à se coucher et mourir de lassitude et de désespoir de vivre.

femme en marche

Elle ne savait pas encore que sa vie n’attendait que ce moment pour se rappeler à elle. Une émotion, qui contenait tout un monde à elle seule, s’éveilla, remonta, chemina par des chemins secrets de sa sensibilité, jusqu’à sa conscience, vint éclore dans ses pensées pour devenir lueur, lumière, soleil avant de se transformer en énergie vivifiante.

Un matin, une petite phrase scintilla dans sa tête, dansa sous ses paupières, fredonna à ses oreilles : « Prends soin de ta vie, prends soin de ta vie, prends soin de ta vie… »

Mais d’autres voix, celles des vieux démons, des habitudes anciennes, vexées de se voir délogées par un courant de vie nouveau, tentèrent de prendre le dessus, de recouvrir la petite phrase par leur propre rengaine.

– Fais attention, en osant t’aventure sur le chemin de tes désirs, en voulant te découvrir toute seule, tu prends le risque de te perdre, de révéler des aspects de toi inacceptables.

-Tes désirs sont trompeurs.

– Tu crois avoir tout, tu n’as rien, tu n’es rien, tu n’as pas été capable de retenir ton mari, de garder tes enfants près de toi, de maintenir ton statut de femme aimée…

– Tu es en transformation, chantait la petite voix du début.

– Tu es affabulation, répétaient les voix d’une ancienne vie.

– Je peux m’aimer et me respecter.

– Pas du tout, tu as besoin d’être aimée, tu ne dois donner ton amour que si tu es aimée en retour!

– Je sens que je peux m’aimer et aimer sans avoir nécessairement un retour… pour le plaisir d’être.

– Non, ton cœur n’est pas suffisamment ouvert pour aimer, simplement aimer. Réfléchis bien, tu sais combien ton égo ne supporte pas de vivre le seul bien-être, le plaisir partagé. Il te faut ses sentiments, des serments, du solide, du durable à toute épreuve…

– Je ne suis ni dans le manque, ni dans le besoin, je suis dans le plein !

– Tu te montes la tête et bientôt tu regretteras, tu verras.

– Je suis musique, je recherche et je trouve mes accords.

– Tout est dérisoire, temps perdu, illusions trompeuses. Ne recommence pas à espérer ce que tu n’atteindras jamais.

– J’existe, j’existe enfin pour moi.

– Non, tu survis, tu végètes. Accepte ton sort sans révolte, sans rêve inutile, tu es sur la pente descendante de ta vie, reste tranquille ! Tout est joué, tu as perdu, tu mérites le repos.

– Je me rencontre… J’ai lâché le superflu.

– Tu vas manquer de l’essentiel : la sécurité !

Face à l’impuissance j’apprivoise des forces secrètes, face à l’urgence je fais confiance à mes états intérieurs, face au chaos j’écoute ma propre voix. Je suis sur ce chemin là.

Étonnée, elle n’entendit plus les autres voix, alors elle décida de s’écouter. A partir de ce jour-là, elle ne fut plus seule. Le dialogue qui l’accompagna l’ouvrit à de multiples rencontres. »

Jacques Salomé, extrait de Contes à S’aimer.

Bruno Bettelheim : Psychanalyse des contes de fées

 Contrairement à ce que l’on affirme trop souvent, les contes de fées ne traumatisent pas les jeunes lecteurs. Ils répondent de façon précise et irréfutable aux angoisses de l’enfant et de l’adolescent et exercent sur eux une fonction thérapeutique en informant des épreuves à venir et des efforts à accomplir.  

La théorie avancée par Bruno Bettelheim est argumentée par de nombreux exemples et analyses tout au long du livre : Les trois petits cochons mettent en scène l’opposition entre le principe de plaisir et le principe de réalité, Blanche-Neige et les Sept Nains se rattache aux conflits œdipiens, La Gardienne d’oies, se rapporte à l’interdit de l’inceste, indique la voie vers l’autonomie, donc tous ces contes sont autant de grands thèmes analytiques.

Selon ce psychiatre, déporté de Dachau et auteur de nombreux ouvrages sur l’autisme et les troubles de la personnalité chez l’enfant, le conte est un rite de passage entre l’univers de l’enfance et le monde d’adultes.

Il les aide à donner du sens à leur vie, il formule à sa façon ce qui, du monde des adultes, leur échappe et les intrigue. La simplicité des situations et des personnages (bon/méchant, enfant/parent, héros/ennemi…) offre à l’imaginaire infantile des repères faciles pour reproduire, à quelques simplifications près, des pensées ou des sentiments qui ont été réprimés dans la vie réelle.

Le bonheur et l’amour en récompense

La plupart des contes finissent toujours par récompenser le héros. Les enfants abandonnés retrouvent la maison familiale où ils rentrent chargés des richesses qui leur éviteront à jamais des mésaventures. L’appauvrissement de la Belle, l’humiliation de Cendrillon ou de Peau d’Âne ne sont que passagers. Ultime récompense, les héros trouvent le bonheur dans l’amour.

L’essentiel tient dans le fait que les épreuves sont toujours surmontées. Bruno Bettelheim écrit : « Tel est exactement le message que les contes de fées, de mille manières différentes, délivrent à l’enfant : que la lutte contre les graves difficultés de la vie est inévitable et fait partie intrinsèque de l’existence humaine, mais que si, au lieu de se dérober, on affronte fermement les épreuves attendues et souvent injustes, on vient à bout de tous les obstacles et on finit par remporter la victoire. »

Extraits

« Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu’exige notre passage de l’immaturité à la maturité. Pour ceux qui se plongent dans ce que le conte de fées a à communiquer, il devient un lac paisible qui semble d’abord refléter notre image ; mais derrière cette image, nous découvrons bientôt le tumulte intérieur de notre esprit, sa profondeur et la manière de nous mettre en paix avec lui et le monde extérieur, ce qui nous récompense de nos efforts. »

Dans Psychanalyse des Contes de fées (Robert Laffont, 1976)

Psychiatre et psychanalyste américain, Bruno Bettelheim (1903-1990) a été directeur de l’Ecole orthogénique pour enfants perturbés de Chicago de 1947 à 1973.

A lire aussi sur ce blog : https://tarotpsychologique.wordpress.com/2012/09/06/ce-que-les-contes-nous-racontent/

https://tarotpsychologique.wordpress.com/2012/09/10/bruno-bettelheim-explique-le-petit-chaperon-rouge/

Ce que les contes nous racontent

Il était une fois l’inceste, la rivalité entre sœurs, le désir sexuel. Sous leurs airs anodins, les contes parlent aux enfants de leurs conflits inconscients. Quatre grands classiques décryptés.

Le saviez-vous ? La première trace écrite de Cendrillon et ses sœurs jalouses apparaît dans un manuscrit chinois vieux de trois mille ans. Pourquoi des histoires, si anciennes qu’on pourrait les croire désuètes, inadaptées à notre époque, nous parlent-elles encore autant ? Parce qu’elles reflètent nos structures psychiques fondamentales.

Sous forme d’images symboliques, elles traduisent les problèmes auxquels nous sommes confrontés dès l’enfance, et qui touchent à la fois aux relations dans la famille (rivalité fraternelle, inceste…) et aux problèmes personnels (renoncement aux dépendances de l’enfance, affirmation de la personnalité, prise de conscience de ses propres valeurs, dépassement du conflit œdipien…).

Bien loin de l’esprit d’une simple « littérature enfantine », ces contes, en mettant en scène des fantasmes, apportent, à leur manière, des solutions à ces problèmes. Voilà pourquoi, en s’adressant directement au moi naissant de l’enfant, ils jouent un rôle important dans la construction de la personnalité.

C’est parce qu’ils ont adressé des messages non seulement à notre conscient, mais aussi à notre inconscient, que Blanche-Neige, les trois petits cochons et le petit Poucet nous ont aidés à intégrer la signification du bien et du mal, à stimuler notre imagination, à développer notre intelligence, et surtout à y voir plus clair dans nos émotions.

La richesse du contenu symbolique des contes est telle qu’ils se prêtent naturellement à l’analyse et à l’interprétation. Les psychanalystes freudiens montreront quelle sorte de matériel inconscient, refoulé, est sous-jacent dans chacune de ces histoires. Pour eux, Jack qui fait pousser un haricot magique, monte sur sa tige et tue un géant pour s’emparer de son trésor, représente l’affirmation phallique de l’adolescent, qui « tue son père » pour imposer sa propre virilité.

Les psychanalystes jungiens y verront plutôt un récit initiatique, l’image de notre besoin d’accéder aux degrés supérieurs de notre conscience. Pourtant, l’un n’exclut pas l’autre ! Preuve en est : tout comme dans ces innombrables histoires où le jeune héros se montre plus malin que le géant, Jack montre aux enfants qu’en se servant de son intelligence et de son esprit pratique, il est possible de se sortir des difficultés de la vie. Tout simplement.

L’universalité et la profondeur symbolique des contes de fées leur permettent d’être lus, relus, racontés maintes et maintes fois, à n’importe quel âge. C’est la raison pour laquelle ils sont de plus en plus utilisés en psychothérapie et en développement personnel : les ateliers de contes se multiplient, proposant diverses approches pour réveiller notre « enfant intérieur », développer les richesses de notre imaginaire et nous aider à nous transformer.

Comprendre nos parts mythiques

Deux siècles après la naissance du conteur danois Hans Christian Andersen, certains contes sont utilisés en développement personnel. Ces méthodes utilisent trois personnages clés, présents dans les mythes du monde entier.
Le roi représente notre désir d’évolution, notre faculté de discernement.
Le héros incarne l’action, la mise en œuvre du changement.
La fée est notre part de magie, d’inconscient. Elle découvre les opportunités et provoque les situations propices au changement.
Une aide précieuse pour mettre une image sur nos blocages.

Blanche-Neige des frères Grimm, les difficultés de la puberté

La princesse Blanche-Neige, jalousée par sa belle-mère parce qu’elle est « mille fois plus belle » qu’elle, est envoyée dans le bois pour y être tuée. Épargnée, elle se réfugie dans la maisonnette des sept nains. La belle-mère la retrouve et, déguisée en sorcière, l’empoisonne. Elle reviendra à la vie grâce au baiser d’un prince.

Peu de contes réussissent à nous faire comprendre les grandes phases du développement de l’enfant – notamment la période pubertaire chez les filles – aussi bien que Blanche-Neige. Au début de l’histoire, une reine qui, plus tard, mourra en donnant naissance à Blanche-Neige, se pique le doigt. Trois gouttes de sang tombent dans la neige : l’innocence, la blancheur contrastent ainsi avec la sexualité, la couleur rouge.

Ce conte prépare les petites filles à accepter le saignement sexuel, la menstruation. L’enfant apprend qu’une petite quantité de sang est la condition première de la conception. Pareillement, Blanche-Neige fait son éducation de jeune fille « sage » auprès des nains, asexués, en attendant « le prince jeune et beau » qui la délivrera du désir qui l’étouffe (symbolisé par la pomme). L’attitude de la marâtre, qui cherche en vain à se rassurer (« miroir, mon beau miroir… »), rappelle que parmi les étapes nécessaires à la construction de l’identité féminine, la mère doit céder la place à sa fille.

Peau d’Ane de Perrault, l’interdit de l’inceste

Un jour, un roi riche et puissant perd sa femme bien-aimée. En quête d’une nouvelle épouse, il tombe amoureux de sa propre fille. Demandée en mariage, la princesse, conseillée par sa marraine la fée, exigera des cadeaux insensés, puis s’enfuira du palais, revêtue d’une peau d’âne. Elle vivra pauvrement, loin du royaume, avant de rencontrer un jeune prince.

Ce conte de fées fut longtemps passé sous silence, et parfois même censuré parce qu’il aborde de front le tabou des tabous : l’inceste. A partir d’une situation extravagante – un père qui abuse de son autorité pour demander sa fille en mariage –, l’interdit de l’inceste est clairement expliqué par la fée qui, à la mort de la reine, remplit sa fonction de marraine en prenant le relais de l’éducation de la jeune fille.

Celle-ci donne l’exemple à tous les enfants : elle parvient à se soustraire au pressant désir paternel en renonçant à une vie facile. Elle en sera finalement récompensée.
Symboliquement, dans les contes, revêtir la peau d’un animal permet au héros de ne pas perdre son âme…

Cendrillon de Perrault, la rivalité fraternelle

Devenu veuf, un homme riche se remarie avec une femme déjà mère de deux filles, aussi méchantes l’une que l’autre. Elles s’acharnent sur Cendrillon, jusqu’au jour où, lors d’un bal, le fils du roi tombe amoureux d’elle. Parmi les centaines de versions, dont celle des frères Grimm, celle de Perrault, avec sa fameuse pantoufle de vair, est la plus répandue.

Toute l’histoire est construite autour des angoisses et des espoirs qui forment l’essentiel de la rivalité fraternelle : avilie, Cendrillon est sacrifiée par sa belle-mère au profit de ses demi-sœurs. La rivalité entre femmes est ici à son comble – même si le fait qu’il s’agisse de demi-sœurs rend plus acceptables les humiliations subies par l’héroïne.

Tout au long du conte, les émotions de la jeune fille traduisent exactement ce que ressent un enfant en proie aux affres d’une rivalité pourtant « naturelle » et universelle. Si la situation de Cendrillon semble être poussée à l’extrême – elle est l’inférieure, la souillon –, elle correspond aux émotions de tout enfant dans une fratrie, et à ses sentiments envers ses parents. D’après l’auteur de la Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim, vivre la belle-mère comme une figure terrifiante permet à l’enfant de faire face à ses fantasmes inconscients de haine et de dégoût envers ses propres parents, sans se sentir coupable.

Le petit Chaperon rouge de Perrault, la tentation sexuelle

La plus jolie fille du village est envoyée par sa mère chez sa mère-grand. En traversant la forêt, elle rencontre le loup. Arrivée chez son aïeule, entre-temps mangée par l’animal, le Petit Chaperon rejoint celui-ci dans le lit. Ce conte est connu sous une trentaine de versions en France. Celle de Perrault, qui date de 1697, se termine par : « Et en disant ces mots, ce méchant loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge et la mangea. »

Parmi les contes, le célébrissime Chaperon rouge est le plus sexuellement explicite. La couleur rouge symbolise les émotions violentes liées à la sexualité. Il est évident que le loup n’est pas un animal carnassier, mais une métaphore criante du mâle : quand la jeune fille se déshabille et le rejoint dans le lit, et que la bête lui dit que ses grands bras sont faits pour mieux l’embrasser, peu de place est laissée à l’imagination. Le loup et le chasseur sont deux figures masculines antagonistes que la jeune fille doit apprendre à reconnaître : le premier est séducteur et meurtrier, le second est bienveillant et sauveur.

Ce conte est une mise en garde très claire, dont la morale a même été ajoutée en quelques lignes par Perrault : « Les jeunes filles, belles, bien faites et gentilles, font très mal d’écouter toutes sortes de gens. »

A lire

  • Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim. Une analyse éblouissante de la fonction thérapeutique des contes pour l’enfant et l’adolescent (Pocket, 1999).
  • L’Interprétation des contes de fées de Marie-Louise von Franz. La collaboratrice de Carl Gustav Jung analyse des contes moins connus à la lumière de la psychologie des profondeurs (Jacqueline Renard, 1990).
  • Une faim de loup d’Anne-Marie Garat. Par une romancière, une passionnante étude historique et analytique complète du Petit Chaperon rouge (Actes Sud, 2004).
  • Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estés. Comment les contes montrent que chaque femme porte une force naturelle riche de dons et d’un savoir immémorial (Grasset, 1996).

Par Erik Pigani pour le magasine Psychologie

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