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Repérer ses obstacles à l’épanouissement

Sentiment de culpabilité, crainte d’échouer, attentes parentales aliénantes… Retour sur les obstacles qui nous empêchent de nous réaliser.

chardons

Dans le Procès, qui met en scène l’absurdité de l’existence, Kafka nous propose une longue parabole. Pour résumer : un homme demande au gardien posté devant la porte de la loi la permission d’entrer. « C’est possible, répond la sentinelle, mais pas maintenant. Si cela t’attire tellement, essaye donc d’entrer malgré ma défense. Mais retiens ceci : je suis puissant. »

L’homme s’installe sagement sur un tabouret en attendant la permission. Les décennies s’écoulent. Mourant, il interroge le gardien : « Comment se fait-il que durant toutes ces années, personne d’autre que moi n’ait demandé à entrer ? « Nul autre que toi ne pouvait pénétrer, car cette entrée t’était réservée. Maintenant, je m’en vais et je ferme la porte », lui répond le gardien.

Beaucoup d’entre nous peuvent se reconnaître dans ce personnage qui se condamne à rester à côté de sa vie. Comme le gardien, la vie ne nous dit jamais clairement « non »; il nous appartient de forcer la porte de notre destin.

La culpabilité

Que craint cet homme ? Que craignons-nous quand nous nous empêchons de suivre notre véritable voie ? Désirer suppose la confrontation avec le manque, avec le risque de s’entendre répondre « non ». Avec la culpabilité, surtout, nous apprend Freud à travers sa théorie du complexe d’Œdipe. Nos premiers désirs sont transgressifs, puisque nous élisons des « objets d’amour » – le père et la mère – interdits.

Notre vie d’être humain désirant démarre sur une faute, un ratage, une frustration. Cette première expérience est pour certains si douloureuse qu’ils optent définitivement pour la passivité, attendant qu’un autre leur donne la possibilité d’exister. Ou qu’un miracle survienne.

Pour bloquer la confiance et l’estime de soi, outils fondamentaux pour se réaliser, rien de pire que des parents infantilisants, incapables de donner à leur enfant l’illusion qu’il a prise sur le monde. En observant des patients issus de tels parents, Martin Seligman, l’un des fondateurs de la psychologie positive, a élaboré la notion d’« impuissance acquise ». Il a constaté que ces patients avaient en commun de penser que leur marge d’action sur leur destin était inexistante, et aucun succès ne les faisait changer d’avis.

L’obligation de choisir

« Décider d’une chose, implique toujours de renoncer à une autre », écrit le psychiatre américain Irvin Yalom dans son dernier essai, Thérapie existentielle. Et, surtout, cela « m’oblige à réaliser que je suis seul à pouvoir agir sur le monde que j’ai créé ». Donc à prendre conscience que je suis seul responsable de ma vie. Or, si les grands névrosés notamment passent presque toujours à côté de leur vie, c’est justement parce qu’ils demeurent au fond d’eux-mêmes des enfants dépendants.

La peur de l’échec

« À écouter mes patients, le principal obstacle à la réalisation personnelle est la peur de l’échec, déclare le psychanalyste Jacques Arènes, auteur de La Recherche de soi. L’individu sait que s’il rate, il va se trouver lamentable. » Cette peur s’exprime généralement par des jugements négatifs – « je suis trop stupide pour y arriver » – ou par des prétextes fallacieux pour ne rien entreprendre – « inutile d’essayer, ce n’est pas mon truc ».

Nous devons également apprendre à nous méfier des idées fixes comme « je ne serai heureux que le jour où je trouverai le “bon” partenaire, le “bon” poste… »

Des certitudes qui condamnent nécessairement à l’inaction. Surtout si elles sont renforcées par les paroles assassines de nos proches. L’image du héros qui triomphe de l’adversité tout seul et qui a raison contre le monde entier n’est, justement, qu’une image.

« Même si nous sommes les principaux artisans de notre chemin de vie, l’influence de l’entourage pèse incontestablement, rappelle le psychanalyste. Continuer d’avoir confiance en soi quand personne ne vous soutient n’a rien d’évident. Pas plus que de l’acquérir quand on est issu d’une famille de grands anxieux. »

Le désir des autres

Parmi les obstacles à l’épanouissement, l’un des plus infranchissables est la difficulté à déterminer ce pour quoi nous sommes faits. Selon le psychanalyste Jacques Lacan, nous sommes programmés pour confondre notre désir et celui des autres. Nous absorbons comme des éponges les attentes de nos parents, qui espèrent vivre grâce à nous leurs ambitions déçues : « Ma fille sera danseuse étoile, mon fils chirurgien. »

Et beaucoup d’enfants, effectivement, se vouent à satisfaire ces rêves et ignorent les leurs. Tout en se plaignant d’une déplaisante sensation de vide dont ils ne parviennent pas à se défaire…

L’analyse de Michel Lacroix

« Pourquoi cette étape ? Parce que l’on ne peut pas édifier un projet de vie sur une base bancale. La réalisation de soi a du mal à se déployer sur un fond de névrose. Par exemple, une vocation de chercheur qui serait motivée par une fuite devant le monde, ou le célibat que l’on choisirait à cause de problèmes relationnels.

Le psychologue Abraham Maslow dit bien qu’avant de s’engager dans un travail de développement personnel, il est bon d’avoir fait un travail sur soi pour éliminer l’essentiel du négatif qui nous habite. L’épanouissement en sera plus grand et plus harmonieux. »

Isabelle Taubes

La Recherche de soi de Jacques Arènes.Le psychanalyste nous montre pourquoi il est si difficile de se trouver dans une société où se réaliser est un impératif si pressant que nous sommes coupés de nos véritables émotions et aspirations. Desclée de Brouwer

Le Procès de Franz Kafka

Thérapie existentielle d’Irvin Yalom, Éditions Galaade

Se réaliser de Michel Lacroix, Robert Laffont

L’ombre fut tellement aimée de la lumière qu’elle devient clarté…

Ombre et lumière

Tu vas arriver

Tu vas arriver et ils seront tous là

Tous et toutes, ils seront là

Et lorsque tu arriveras,

Le drame pourra commencer car il ne manquait que toi.

C’est ta propre histoire que l’on va jouer

On va jouer ton éloignement par rapport à toi-même

Ton éloignement de ce qui est même que toi

Et que tu ne reconnais pas

On va jouer la rage, le meurtre, la folie,

Le mensonge et la jalousie

On va jouer le sexe, la passion, les soupirs,

Les ivresses, les défaites et la fatigue.

On va jouer toute la pièce.

Et tu pourras vociférer ou ne rien dire,

Tout va se jouer quand même,

Tout va se jouer jusqu’à ce que tu dises :

« Ce n’est que du théâtre…! »

Mais cela est prévu dans la pièce,

Et tu ne pourras pas sortir.

Tu pourras t’émerveiller, t’émouvoir,

T’immoler, t’humilier,

Tout va se jouer quand même.

Jusqu’à ce que tu t’écries :

« Je comprends maintenant ! Je suis tous ces personnages…! »

Mais cela aussi est prévu dans la pièce

Et tu ne pourras pas sortir.

Tout va reprendre et se répéter, jusqu’à ce que ton cœur se brise,

Jusqu’à ce que ton petit moi s’épuise,

Et que tu puisses tout accueillir.

Alors en silence, tu le diras :

« J’aime… enfin j’aime ! »

Je savoure tous ces personnages,

Les victimes comme les bourreaux,

Les sauveurs comme les persécuteurs,

Je les ai dans la peau

Ils passent tous en moi

Je les vois circuler

Et je me sens libre de devenir chacun d’eux,

Ou de ne rien devenir du tout..

Cela aussi est prévu dans la pièce,

Mais cette fois tu pourras sortir du théâtre.

Cependant, ce ne sera pas une nécessité…

Tes yeux se seront affranchis et la pupille dilatée

Tu ne sauras plus que contempler tout ce que tu es.

Oui, je te le dis, lorsque tu arriveras,

Ils seront tous là

Tu ne les reconnaîtras pas.

Et pourtant ils ne seront que toi-même…

Voilà, si chacun prend sa part d’ombre, elle n’aura plus besoin d’être projetée sur l’autre ou sur le monde… et l’ombre sera tellement aimée de la lumière qu’elle deviendra clarté.

Guy Corneau

Ces mille masques que j’ai peur d’enlever

S’il te plaît, entends ce que je ne dis pas. Ne me laisse pas te tromper. Que mon apparence ne te trompe pas. Car je ne suis qu’un masque. Peut être mille masques que j’ai peur d’enlever, même si aucun d’eux ne me représente vraiment. Je peux sembler être en sécurité, paraître même la confiance personnifiée, posséder le calme comme une seconde nature et n’avoir besoin de personne. Mais je t’en prie, ne me crois pas. Je peux sembler tranquille, mais ce que tu vois n’est qu’un autre masque sous lequel mon vrai moi est caché, dans la confusion, la peur et la solitude. Mais je le cache afin que nul ne le voit. Car j’ai peur.

La panique m’envahit en pensant que  je puisse le laisser voir. J’ai ainsi toujours besoin de créer des masques. Pour me cacher, et montrer une image prétentieuse qui me protègera d’un regard perspicace. Mais ce regard peut aussi être ma sauvegarde et mon salut, quand il vient accompagné de l’acceptation et de l’amour.

Alors, ce même regard se transforme en l’instrument qui me permet de me libérer de moi même, et de toutes les barrières que j’ai créé. L’instrument qui seul peut me rassurer sur ce que je ne peux réaliser : que j’ai vraiment une certaine valeur. Mais cela, je ne te le dis pas, je n’en ai pas le courage. J’ai peur que ton regard ne contienne pas l’acceptation de l’amour. J’ai peur que tu changes d’avis à mon sujet, que tu te moques de moi et que notre histoire ne me tue. J’ai peur de ne rien valoir, que tu le crois, et que tu me repousses. Alors je continue mon jeu de prétentions désespérées, avec une apparence de sécurité et un petit enfant tremblant derrière. Je poursuis le défilé de mes masques pour que ma vie ne soit qu’une fiction. Je te raconte ce qui ne compte pas mais rien de ce qui compte vraiment, ni de ce qui me tourmente à l’intérieur.

Pour cela, quand tu découvriras cette routine, ne te laisse pas tromper par mes paroles ; entend ce que je ne te dis pas. Tout ce que j’aimerais tant te dire mais que je ne sais pas et que je ne peux pas te dire. Je n’aime pas me cacher, je te le confesse. J’aimerais tellement être spontané, honnête et sincère mais il faudra que tu m’aides.

Toi, tu peux sortir à la lumière ma vitalité, tant que tu resteras aimable et attentif.
Car chaque fois que tu essayes de me comprendre mon cœur renaît et bat de nouveau. Je veux que tu saches combien tu es important pour moi et quel pouvoir tu as de faire de moi la personne que je suis.Il suffit que tu le veuilles. Je t’en prie…
Ecoute-moi...
Entends-moi...
Toi seul peux faire tomber ces barrières qui me cachent.
Toi seul peux arracher tous mes masques et me libérer de ma prison solitaire. S’il te plaît, ne m’ignore pas, ne m’abandonne pas, et sois patient. Quelque fois il semble que plus tu t’approches, plus je me rebelle.
Car c’est irrationnel mais c’est ainsi : je repousse ce dont j’ai le plus besoin.
Mais l’amour est plus fort que tout. Et c’est là mon espérance, ma véritable espérance.
Aides-moi à arracher ce masque, mais s’il te plaît, avec des mains douces car à l’intérieur il y a un petit enfant fragile, si fragile.

Qui suis-je, te demandes tu?
Je suis quelqu’un que tu connais très bien.
Je suis chacune des personnes que tu rencontres.
Je suis toi même.

Charles C. Finn.

Le chemin vers une liberté retrouvée

Parfois méprisé, souvent galvaudé, le pardon est un terme mal compris et associé à bon nombre d’idées reçues. Olivier Clerc, fondateur des Journées du pardon, suggère de redéfinir le sens du pardon pour le considérer comme un chemin vers la guérison intérieure.

Don du pardon

On a tous plus ou moins connu une expérience douloureuse qui a laissé en nous un tatouage d’amertume, de haine ou de souffrance qu’on croit indélébile. Il nous parait impossible de pardonner à l’auteur de ces blessures et de tourner la page. Ce serait bien trop facile, pense-t-on. Et puis à quoi bon pardonner ?

Pardonner c’est oublier, c’est céder, c’est cautionner son agresseur. Et si paradoxalement, le pardon était la voie vers la guérison et vers une liberté retrouvée ? Olivier Clerc anime des ateliers du pardon. Dans son nouveau livre, Peut-on tout pardonner), il ouvre la réflexion pour, peut-être, nous inviter à penser autrement. Top Santé l’a rencontré.

Vous invitez à repenser le terme de pardon, qui est selon vous, mal compris et mal interprété. Quelle est la vraie définition du pardon ?

Le mot pardon est entouré d’un flou considérable. Si vous interrogez les gens autour de vous, chacun aura une définition et une compréhension différente selon qu’il a eu une éducation religieuse, des parents athées ou psys. En fait il faut redéfinir ce qu’on entend par le pardon.

Pardonner c’est le chemin vers la guérison des blessures du cœur. Un cœur blessé a besoin d’un baume pour guérir et cicatriser les plaies dont suppure du poison émotionnel fait de haines et de ressentiment. On utilise le pardon comme un baume qui va nous aider à nous libérer de ces émotions négatives. Cette libération s’apparente à ce que j’appelle « une douche du cœur ».

Le pardon serait une question d’hygiène du cœur ?

Absolument. Le pardon lave notre cœur du « cholestérol émotionnel » qui encombre nos artères. Avec cette hygiène émotionnelle, on évite que notre cœur se dessèche. On réapprend à s’ouvrir aux autres sans être dans une position de vulnérabilité ni de victime. Au final, on parvient peu à peu à retrouver la capacité d’aimer.

Le pardon serait donc une démarche personnelle, indépendante du fait de pardonner à la personne qui a pu nous blesser ?

Entrer dans la démarche de pardon nécessite d’inverser notre rapport à celui-ci. Autrement dit on ne pardonne pas à quelqu’un mais on demande pardon. Cette inversion du processus du pardon correspond à l’approche que j’enseigne dans mon livre et que j’appelle « Don du pardon ».

Pourquoi demander pardon et non pas pardonner me direz-vous ? La nuance est importante. Elle insiste sur le fait qu’on doit se libérer de l’illusion que l’autre a le pouvoir de nous guérir. En fait la cicatrisation de nos blessures ne dépend que de nous.

Pour prendre un exemple, on ne va pas demander à celui qui nous a blessé le bras avec un cutter de venir nous soigner. Demander pardon, c’est un processus personnel qui vise à se libérer de l’intérieur, du jugement et de la prétention de vouloir pardonner.

Est-ce un processus forcément long ?

Cela varie d’une personne à l’autre. Pour certains, ce peut être instantané, pour d’autres cela prendra des mois ou des années. Ce travail de pardon est personnel mais peut se faire seul ou à plusieurs dans des groupes de pardon à travers les cercles de pardon que j’ai initiés par exemple. Une certitude, le processus sera d’autant plus long si on a une mauvaise conception du pardon et si on n’identifie pas les obstacles au pardon.

Quels sont ces principaux obstacles ?

Il en existe plusieurs. Par exemple on a tendance à penser que le pardon est religieux. Or on peut panser ses blessures quelles que soient ses croyances et sa philosophie. Le pardon ce n’est pas prier et espérer que la grâce spirituelle nous tombe dessus !

Un autre obstacle classique est de croire que le pardon est un cadeau fait à l’autre. Ou encore que pardonner revient à cautionner ou oublier ce que nous a fait l’autre. Or on peut tout à fait pardonner et entamer ce travail de guérison émotionnelle sans que cela conduise à accepter, cautionner ou excuser des actes qu’on juge intolérables.

Le pardon s’assimile à un yoga du cœur dont la pratique régulière apporte une grande force et beaucoup de courage.

Avez-vous un conseil simple à utiliser au quotidien pour pratiquer ce yoga du cœur ?

Chaque jour on peut faire ce travail de pardon en y consacrant un moment chaque soir avant de s’endormir. Pour cela, on récapitule mentalement ce qui s’est passé dans la journée pour évacuer tous les non-dits, les tensions, émotions négatives ou problèmes non résolus dans notre sommeil et s’endormir léger.

Par Emilie Cailleau pour Top Santé

Olivier Clerc Peut-on tout pardonne, éditions Eyrolles

 

 

 

 

Les clés de la guérison du cœur

Guérison du coeur

« Pardonne même à tes ennemis », « Si on te frappe sur la joue droite, tend l’autre joue » : lorsqu’on a été élevé dans la religion chrétienne, comme ce fut mon cas, ce sont des choses qu’on a entendues des centaines de fois. Bien : mais comment les appliquer ?

Comment puis-je pardonner quand je me retrouve personnellement confronté à une situation très douloureuse, voire traumatisante ?… On sait bien que le cœur n’obéit pas à la volonté et que vouloir pardonner ne marche pas. D’où le risque que je m’en veuille et que je culpabilise parce que je n’arrive pas à pardonner !… 

C’est Don Miguel Ruiz qui m’a offert ma première clé du pardon, au Mexique, en 1999. J’étais alors directeur littéraire chez Jouvence. Nous venions avec Maud Séjournant de créer la collection « Le Cercle de Vie » et j’avais traduit en français Les Quatre Accords Toltèques.

En partant rencontrer Don Miguel à Teotihuacan, je ne me doutais pas qu’il me ferait cadeau d’un rituel de pardon aussi simple que puissant, que j’ai nommé Le Don du Pardon. En moins d’une heure, il m’a fait franchir les quatre étapes croissantes de ce rituel :

  • Demander pardon aux autres.
  • Demander pardon au « diable » (à nos boucs émissaires, à nos projections négatives, à ceux qu’on juge responsables du mal sur Terre).
  • Demander pardon à « Dieu » (au plus grand que soi, à la Vie).
  • Enfin et surtout, se demander pardon à soi-même

La magie de ce rituel, c’est qu’il ne s’agit plus de pardonner, mais bien de demander pardon à chaque étape. Demander pardon à tout ce qu’on a utilisé comme prétexte à garder le cœur fermé, à rester dans la haine, le ressentiment, la rancune. Ce rituel nous restitue notre liberté d’aimer, il nous redonne notre pouvoir, il met fin à l’illusion de croire que ce sont les autres ou encore notre passé qui doivent à jamais déterminer l’état intérieur dans lequel nous sommes.

Le Don du Pardon guérit notre cœur, il en cicatrise les blessures… mais il ne nous empêche pas de faire preuve de discernement – d’utiliser aussi notre tête – pour déterminer pour chaque relation ce qu’il est sage de faire. Pardonner n’est pas cautionner. Pardonner n’est pas oublier. Pardonner n’empêche pas au besoin de faire un procès, mais dans un esprit de justice et non de vengeance. 

Puis, voici trois ans, j’ai découvert l’Ho’oponopono, ce formidable outil qui nous vient d’Hawaï et qui permet lui aussi de travailler sur le pardon, mais pas seulement. Il utilise en effet quatre phrases-clés : « Je suis désolé. Je te demande pardon. Je t’aime. Merci ».

Autrement dit, il allie le sens de la responsabilité et l’empathie (Je suis désolé), au pardon, à l’amour et à la gratitude. Comme le Don du Pardon, l’Ho’oponopono permet de guérir nos blessures et de transformer notre cœur et nos relations, par nous-mêmes, même en l’absence des personnes concernées. Il nous restitue aussi notre responsabilité et notre liberté intérieure.

Plus récemment encore, je suis tombé sur le livre de Colin Tipping Le pouvoir du pardon radical qui propose encore une manière différente d’aborder le pardon. Colin Tipping s’occupe depuis plus de 15 ans de personnes en fin de vie. Quand il ne nous reste plus que quelques mois ou semaines à vivre, et que la question du pardon prend une importance cruciale pour mourir en paix, il n’est plus temps de tergiverser, plus temps de remettre à un lendemain  hypothétique la guérison des blessures de notre cœur. C’est maintenant ou jamais.

Du fait de cette pression du temps, il s’avère possible d’entreprendre ce travail radical sur le pardon que propose Colin Tipping, et qu’en d’autres circonstances on refuserait peut-être. Que dit Colin ? Qu’on peut accéder à une compréhension élargie des choses où nous discernons soudain comment nous avons attiré toutes nos expériences, y compris les plus douloureuses, car elles étaient nécessaires à notre évolution et même à notre guérison.

Dès qu’on accède à cette compréhension, le jugement d’autrui et sa condamnation disparaissent… tout comme le besoin de pardonner. Si l’événement n’est plus perçu comme une offense, il n’y a plus lieu de pardonner. Radicale, cette approche l’est à n’en pas douter : elle vise effectivement à aller jusqu’à la véritable racine de notre souffrance et de ses causes
(radix = racine). 

Jésus disait d’ailleurs « Moi, je ne juge pas ». Et sur la croix, il n’a pas dit « Je vous pardonne, car vous ne savez pas ce que vous faites », mais bien « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ». Même lui a fait appel à plus grand que soi pour le pardon.
Quelle leçon immense il y a là ! 

Olivier Clerc

Olivier Clerc Le don du pardon – Un cadeau toltèque de Don Miguel Ruiz Guy Trédaniel
Colin Tipping Le pouvoir du pardon radical Guy Trédaniel

http://www.olivierclerc.com/

 

 

 

Le pardon : le plus grand cadeau à offrir aux autres… ou à soi-même

Pardon

Lorsqu’on cherche un cadeau à offrir, il en existe une catégorie qu’on néglige parfois, alors qu’ils sont gratuits et immensément appréciés. Ce sont bien sûr des présents d’amour, de gentillesse, de bonté, et autres qualités. Voici 16 ans, il m’a été fait don d’un merveilleux cadeau de ce genre, par Don Miguel Ruiz, l’auteur des Quatre Accords Toltèques, un livre que je venais de traduire et de publier en français. J’ai appelé ce cadeau le Don du Pardon.

Au cours d’un atelier d’une semaine au Mexique, de manière tout à fait inattendue, Don Miguel m’a fait vivre un rituel de pardon devant tout notre groupe. À mon étonnement, il ne m’a pas invité à pardonner à ceux qui m’avaient fait du mal au cours de ma vie. Il m’a au contraire invité à faire plusieurs demandes de pardon successives, en quatre étapes, culminant par le plus difficile : me demander pardon à moi-même, pour tous les jugements que je portais impitoyablement sur moi-même.

Arrivé au bout du processus, j’ai vécu une expérience paroxystique : mon cœur s’est ouvert, enfin libre du ressentiment, des griefs, de la colère et de la haine qui avaient fini par l’étouffer à moitié, depuis bien longtemps. J’ai eu l’impression de vivre une renaissance, tandis que mon cœur et mon corps étaient traversés d’une nouvelle énergie non entravée.

Au-delà de ce moment unique, il m’a été fait don d’un outil que j’ai pu utiliser à de nombreuses reprises pour garder un cœur ouvert et ne plus laisser des sentiments négatifs l’obstruer progressivement. Mais, surtout, j’ai pu partager oralement ce rituel avec de nombreuses personnes qui, à leur tour, ont pu en bénéficier tout autant que moi.

Après dix ans de maturation, j’ai finalement suivi le conseil de Miguel Ruiz en couchant par écrit cette expérience, pour en faire un petit livre qui permette de partager ce Don du Pardon avec beaucoup plus de gens.

Alors, qu’est-ce qui rend ce Don du Pardon si spécial ?

C’est en réalité un renversement complet de notre approche habituelle du pardon. Bon nombre d’entre nous ont appris durant l’enfance qu’il fallait « pardonner à ses ennemis », voire « tendre l’autre joue », mais il s’avère en réalité bien difficile d’agir ainsi. Vouloir pardonner à quelqu’un suffit rarement.

Les sentiments n’obéissent pas à la volonté : ils ont leur vie propre. De plus, on peut avoir le sentiment d’être dans son bon droit, et qu’au fond l’autre ne mérite pas notre pardon. On se sent même supérieur à lui. Je suis bon ; lui est méchant.

La pratique du Don du Pardon inverse totalement notre perspective. Nous ne siégeons plus sur le trône de notre bon droit. Nous n’essayons plus de déterminer s’il faut ou non faire preuve de largesse et pardonner à ceux qui nous ont fait du tort. Au contraire, nous prenons conscience de nos propres jugements.

Nous réalisons que ces derniers nous ont conduits à fermer notre cœur et ainsi à nous faire encore plus de mal, en prenant les actes d’autrui comme justification à notre enfermement. Alors, nous leur demandons pardon, au lieu de chercher à leur pardonner.

En agissant de la sorte, on passe de l’orgueil à l’humilité. On descend de notre tour d’ivoire, et quelque chose s’ouvre soudain en nous. En nous libérant de notre armure et de nos griefs, nous retrouvons la liberté et la capacité d’aimer pleinement.

Comme le dit Don Miguel : la partie la plus importante du pardon ne concerne pas les autres ; elle nous concerne nous, ainsi que les jugements sans merci que nous portons si promptement sur nous-mêmes. (« Je ne me pardonnerai jamais d’avoir dit… été… fait… cela ! »)

Depuis que j’ai découvert ce rituel, je ne cherche plus à me pardonner pour ce que j’ai pu faire ; au lieu de cela, je me demande humblement pardon de m’être jugé. Et sitôt que je le fais, tout l’acte d’accusation et les charges qui pèsent contre moi se dissolvent et disparaissent.

L’objectif principal du Don du Pardon est de restaurer le débit maximal d’amour à travers notre cœur, que nous avons laissé se réduire – voire se geler – à la suite des souffrances que nous avons vécues. Sitôt que nous cessons d’aimer, nous sommes les premiers à en souffrir. On devient froid, sec, sur la défensive. On perd une part de notre joie naturelle. Le pardon nous protège de cet écueil.

Alors, pourquoi ne pas offrir l’occasion d’une renaissance à notre cœur, en faisant don aux autres comme à soi-même de ce Don du Pardon, l’une des clés de la guérison du cœur ?

Olivier Clerc Le don du pardon – Un cadeau toltèque de Don Miguel Ruiz Guy Trédaniel

Voir la vie en or

Les bouddhistes semblent toujours voir la vie « en or ». Matthieu Ricard, proche du dalaï-lama, commente pour nous le visage serein d’un bouddha khmer, afin de nous guider sur le chemin de cette paix intérieure.

bouddha or

Il y a de nombreuses façons de faire l’expérience du monde. Voir la vie en or, c’est essentiellement se rendre compte que tous les êtres, y compris nous-même, ont en eux un extraordinaire potentiel de transformation intérieure et d’action. Voir la vie en gris, c’est penser que celle-ci est vouée à l’échec et au malheur, que l’on ne peut rien en faire de bon, pas plus que l’on ne peut sculpter un morceau de bois pourri.

Le pessimisme reflète une vulnérabilité fondamentale à la souffrance, qui peut aller jusqu’au dégoût de vivre – le sentiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue parce que l’on est dans l’impossibilité de lui trouver un sens.

L’optimisme authentique permet d’utiliser chaque instant qui passe pour se transformer soi-même afin de mieux transformer le monde, pour apprécier le moment présent et jouir de la paix intérieure, au lieu de perdre son temps à ruminer le passé et à redouter l’avenir.

Comme l’écrivait Alain (in Propos sur le bonheur, Folio Gallimard, 1985) : « Quelle chose merveilleuse serait la société des hommes, si chacun mettait de son bois au feu, au lieu de pleurer sur des cendres ! »

Les yeux de la connaissance

Le Bouddha ne ferme pas les yeux sur le monde, mais tourne son regard vers l’intérieur pour mieux le comprendre. Il est comme le poisson d’or qui nage les yeux grands ouverts dans l’océan du samsara, le monde de l’ignorance conditionné par la souffrance.

Ce sont les yeux de la connaissance et de la compassion. Le Bouddha est en adéquation avec la réalité, car il perçoit la nature ultime des choses : l’interdépendance des phénomènes et la non-existence d’un moi autonome. Il reconnaît le potentiel d’éveil présent en chacun même lorsqu’il est dissimulé derrière les nuages de la confusion mentale et des émotions perturbatrices.

Le sourire de l’amour altruiste

Le sourire de Bouddha est l’expression d’un amour altruiste sans limites, fondé sur une juste connaissance de la nature des choses. Ce sourire reflète une bienveillance inconditionnelle, née du souhait que tous les êtres, sans exception, trouvent le bonheur et les causes du bonheur – sagesse, liberté intérieure et compassion –, et soient libérés de la souffrance et de ses causes profondes : l’ignorance et les toxines mentales – haine, désir obsessionnel, arrogance, jalousie. Nous sommes loin d’un optimisme béat qui peindrait en rose la triste réalité d’un monde mauvais.

Notre optimisme éclairé procède d’une attitude ouverte et créatrice qui permet d’embrasser spontanément l’univers et les êtres au lieu de se retrancher derrière le sentiment de l’importance de soi.

L’esprit de la plénitude

L’instinct nous dit que la conscience se trouve dans notre cœur. La science nous dit qu’elle a son siège dans le cerveau. Le bouddhisme, lui, la décrit comme un phénomène interdépendant avec le cerveau, le corps et l’environnement.

Quoi qu’il en soit, nos événements mentaux et nos émotions sont en corrélation avec l’activation, l’inhibition ou la synchronisation de diverses régions du cerveau. La méditation consiste à se familiariser avec une nouvelle façon d’être et d’agir liée à l’entraînement de l’esprit.

Sur le plan physique, les effets durables de cet entraînement sont permis par la malléabilité du cerveau sous l’influence d’un enrichissement intérieur qui s’ajoute à celui fourni par notre perception de l’extérieur.

Cet entraînement de l’esprit change notre interprétation du monde et notre façon de vivre les émotions. Il permet un épanouissement optimal, un état acquis de plénitude sous-jacent à chaque instant de l’existence et qui perdure à travers les inévitables aléas la jalonnant.

 

Le sourire vient de l’intérieur

C’est la plus subtile des expressions humaines. La plus énigmatique, aussi. Le sourire séduit, mais, contraint ou automatique, il provoque le malaise. Le point sur un comportement inné qui fait de nous des humains à part entière.

L'Ange au sourire

Parce qu’il vient autant du cœur que de la raison, le sourire dit tout et son contraire. Première forme de langage non verbal, il crée instantanément du lien lorsqu’il est authentique, génère de l’inquiétude lorsqu’il est rictus ou provoque un malaise lorsqu’il est forcé.

Contrairement au rire, qui fait l’objet d’études depuis une trentaine d’années, le sourire intéresse les chercheurs depuis peu. Même Le Petit Larousse « sèche » sur sa définition, qu’il limite à quelques mimiques faciales : « Expression rieuse, marquée par de légers mouvements du visage et des lèvres. » Son étymologie est mal définie : du latin subridere, il viendrait « avant le rire », dont il serait un avatar inachevé et silencieux, esquissé et contenu. Le sourire ne serait-il qu’un sous-rire, un rire au rabais ?

Avant de rire, nous avons souri. Le bébé sourit dès la naissance, alors que les premiers éclats de rire ne commencent qu’entre 4 et 8 mois. Sourire est un comportement inné, et non un apprentissage culturel. Selon l’éthologue anglais Desmond Morris, « ce serait un mécanisme instinctif de survie chez l’être humain nouveau-né, lui assurant la sécurité et l’attachement de ses proches ».

L’enfant sourit « aux anges » quand il dort, signe réflexe d’un bien-être physique sans intention qui n’est destiné qu’à lui-même. Jusqu’à ce que sa mère le prenne pour elle, un acte fondamental qui construit la relation mère-enfant. Il s’agit alors du sourire social, ou de réponse, lorsque le bébé réplique réellement au sourire de sa mère, puis à celui de son père, et des autres, et que ses yeux se plissent.

Dirigé et conscient, il est souvent considéré comme le premier geste faisant de l’enfant un être social à part entière. Puis, au fil du temps, l’enfant apprend par imitation à nuancer ses sourires.

Quarante-quatre émotions différentes

Le sourire est donc loin d’être une forme affaiblie du rire. S’inspirant des travaux de Darwin, le psychologue américain Paul Ekman, spécialiste des expressions faciales et des émotions, en a recensé dix-neuf capables d’exprimer quarante-quatre émotions différentes (la complicité, la séduction, la gêne…). « Le sourire est la perfection du rire », écrit le philosophe Alain à propos de la plus subtile des expressions humaines.

« Avant d’être offert à l’autre, le sourire est d’abord intérieur et trouve sa source en soi », analyse Maryse Vaillant, psychiatre et auteure d’Une année singulière avec mon cancer du sein. Selon elle, il est « l’effleurement d’un bien-être intime. Le signe de notre contentement d’être au monde.

Comme ceux des bouddhas, de l’ange de la cathédrale de Reims ou de Mona Lisa, il semble flotter sur les visages et dévoile à peine cette jubilation à être ». C’est le sourire « vrai », qui laisse apparaître, ou plutôt affleurer, l’empreinte de soi. Il donne à voir à l’autre, mais n’en attend rien.

Lié à nos émotions, il peut aussi s’effacer au cours de l’existence ?– la colère, la tristesse, la maladie peuvent nous en priver –, comme devenir triste, voire amer. Selon Maryse Vaillant, qui a vécu la difficile expérience du cancer, « c’est une quête, un chemin personnel. Il faut avoir craint la mort pour retrouver cette sérénité intérieure ». Avant d’ajouter : « Sourire à la vie, c’est finalement ne pas trop en attendre et accepter ce qu’elle nous donne. »

Isabelle Artus

Desmond Morris, auteur du Bébé révélé, ouvrage photographique illustrant la première année de la vie des bébés, Calmann-Lévy
Alain Les Passions et la Sagesse, Gallimard
Maryse Vaillant , Une année singulière avec mon cancer du sein, Albin Michel

 

Le temps, cette notion si relative

Pourquoi cette impression de passer notre vie à courir ? Ne savons-nous plus savourer le présent? Réponses de la philosophe Brigitte Sitbon.

Professeur à l’École pratique des hautes études et chercheuse au CNRS, Brigitte Sitbon est agrégée de philosophie. Ses recherches portent sur les rapports entre sociologie et philosophie dans la perception du fait religieux. Férue de psychanalyse, elle est également connue pour ses travaux sur Henri Bergson. Elle a dirigé l’ouvrage Bergson et Freud (PUF, 2014).

Temps

Psychologies : Comment notre rapport au temps et sa définition ont-ils évolué au fil des siècles ?

Brigitte Sitbon : Ce lien que nous entretenons avec le temps est relatif. Il est lié à la diversité des individus, à leur singularité, et surtout à l’histoire humaine elle-même. Dans la Grèce antique, par exemple, le temps, souvent personnifié dans la mythologie par Chronos dévorant ses enfants, est conçu comme cyclique, à l’image des révolutions planétaires ; d’où l’idée chez le sujet grec d’un éternel retour du même.

Platon pense ainsi le temps comme l’image immobile de l’éternité. Plus tard, les monothéismes, juif puis chrétien, introduiront la vision linéaire du temps, qui prédomine aujourd’hui en Occident, imposant l’idée d’un progrès orienté d’un début vers une fin. Notre rapport au temps reste hanté par cette perspective, l’idée que nous sommes mortels.

En ce qui concerne la définition même du temps, si on a pu mesurer celui-ci très tôt et le quantifier grâce à la répétition régulière de certains phénomènes naturels (les saisons, le jour, la nuit, etc.), aucun philosophe, mystique ou scientifique n’a jamais vraiment réussi à en montrer l’identité objective.

D’ailleurs, à quoi bon le définir puisque, comme l’écrivait si bien Pascal, « tous les hommes conçoivent ce qu’on veut dire, en parlant du temps, sans qu’on le désigne davantage ». Sa définition se fait donc le plus souvent à partir d’images, de métaphores et d’approximations.

Qu’est-ce que Bergson et Freud ont à nous apprendre sur notre rapport au temps ?

Brigitte Sitbon : Le temps bergsonien est d’ordre psychologique et implique l’idée fondamentale de mémoire. Nous sommes à chaque moment de notre vie la résultante de tous nos moments passés et à venir, même si tous ne sont pas conscients. Bergson a découvert et mis en lumière la « durée pure », désignant un temps vécu, calqué sur nos états de conscience.

Les êtres et l’univers « durent », c’est-à-dire qu’ils manifestent du changement, se transforment, à l’image d’un verre d’eau sucrée où l’eau et le sucre prennent leur temps pour se mélanger. À chacun son rythme, sa durée. Et cette dernière n’est pas constituée par une succession d’instants juxtaposés, comme dans le temps des physiciens et des horloges, mais plutôt par leur fusion. 

Comme dans une mélodie, chaque note de musique engendre la suivante et est inséparable de la précédente. Freud rejoint Bergson, car, pour lui, chaque sujet possède son histoire propre, mélange entre son passé refoulé et son présent actualisé. Mais le psychanalyste va plus loin avec sa découverte de l’inconscient, dans lequel le temps objectif n’existe plus : passé, présent, futur peuvent s’y chevaucher, voire se mêler. Le temps ne se résume pas pour l’homme à une donnée purement quantifiable et mesurable.

Qu’est-ce que le temps met intimement en jeu chez chacun d’entre nous ?

Brigitte Sitbon : Deux choses fondamentales : notre « inquiétude » originelle et notre volonté de maîtrise qui, finalement, sont liées. L’homme est naturellement « inquiet », car il est en permanence mû par des désirs multiples, toujours nouveaux, qu’il cherche frénétiquement à satisfaire. Mais il a aussi conscience qu’il est mortel et ne peut les assouvir tous. D’où cette impatience qui le caractérise.

Impatience et désir de « jouir à tout prix », selon l’expression du psychanalyste Charles Melman, se sont accentués avec la démultiplication des besoins (réels ou virtuels) et un effondrement des limites. Cette recherche éperdue d’objets de plaisir toujours plus nombreux, que nous imaginons nécessaires à notre bien-être, est la cause de l’angoisse existentielle des temps modernes. Le temps est aujourd’hui facteur de dépression, car il met en cause notre frustration et notre désillusion face à la jouissance, qui se dérobe à nous sitôt atteinte.

Est-ce pour cette raison que nous avons l’impression que le temps s’est accéléré, qu’il nous échappe et nous déborde ?

Brigitte Sitbon : Il ne peut pas s’accélérer en soi, il peut paraître s’accélérer pour soi. « C’est en toi mon esprit que je mesure le temps », écrivait saint Augustin dans ses Confessions. Le temps ne change pas de vitesse. Ce qui a changé, c’est notre attention, « divertie » par nos rythmes de travail, la nécessité du rendement, de la productivité, l’incitation à la consommation, etc. ; d’où cette impression d’une « fuite du temps ».

La sensation qu’il nous échappe provient du fait que nous ne sommes jamais dans le temps présent, mais toujours occupés par nos souvenirs ou dans l’attente d’un futur où nous nous projetons. « C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse », affirme Pascal, car s’il est agréable, nous voulons le retenir, s’il ne l’est pas, nous nous tournons vers l’avenir. « Ainsi nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre », ajoute-t-il.

Tenter de vivre l’instant présent serait donc un leurre ?

Brigitte Sitbon : Pas forcément. C’est ce que préconisait la célèbre formule d’Horace inspiré par Épicure, « carpe diem », qui signifie « cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». Vivre l’instant présent, c’est savourer le présent et en tirer toutes les joies, sans s’inquiéter ni du jour ni de l’heure de notre mort, qui est inscrite en nous (consciemment ou non).

C’est, en définitive, se dégager de la représentation angoissante de notre mortalité et donc de l’urgence à vouloir tout faire dans un temps trop restreint. Bref, c’est vivre en quelque sorte dans l’idée que l’on est éternel. C’est possible, mais cela suppose de détacher la vie de la matérialité qui nous déborde véritablement.

Est-il possible de décélérer ?

Brigitte Sitbon : Cela semble difficile à imaginer, à moins de réprimer en nous cette nécessité qui nous pousse à agir vite, dans un laps de temps fini. Cela impliquerait de renoncer à l’individu agissant qui peuple nos sociétés modernes et de se tourner vers l’homme contemplatif, oisif, qui vivait dans le mythique et paradisiaque Éden ; de faire l’éloge de la paresse et de stigmatiser le travail plutôt que de le survaloriser !

Mais ces efforts nous imposeraient de renoncer un moment à l’action, qui nous fait justement exister. Le monde représente aujourd’hui, pour nous, un ensemble d’outils. Il faudrait apprendre à ne plus considérer ce qui nous entoure de manière instrumentale, ne plus raisonner en termes d’objectifs à atteindre, mais s’arrêter à l’acte même qui nous pousse vers eux ; par exemple, ne plus penser que les aliments sont là pour notre bonne santé, mais s’attacher au plaisir de manger lui-même ; ne plus croire que le grand air nous oxygène, mais apprécier la joie de marcher. Au fond, notre rapport au temps révèle notre disposition profonde à vivre heureux.

Hélène Fresnel

TEST

Savez-vous vivre dans le présent ? Le rapport au temps présent, nous rappellent les psys, est le reflet du rapport que nous entretenons avec nous-mêmes. Ce rapport est-il serein ? Faites le test

 

 

Laissez s’exprimer l’enfant pour libérer l’adulte

Pour mieux se connaître, il est important de réveiller sa part d’enfance. Une étape essentielle pour découvrir les plaisirs de la maturité, rappelle la psychanalyste Kathleen Kelley-Lainé.

Peter-Pan-Disney

Psychologies : Pour quelle raison nos souvenirs d’enfance ont-ils une telle intensité ?

Kathleen Kelley-Lainé : Je crois qu’ils ont la saveur particulière des premières expériences. A tout âge, la « première fois » (premier amour, première rupture) marque plus que les suivantes. En plus de ça, l’enfance laisse des traces sensorielles. Lorsque nous venons au monde, nous sommes informés et littéralement formés – modelés – par le bain de parfums, de sons, de lumière dans lequel nous grandissons.

Une épice, une mélodie, un mot ont le pouvoir de nous ramener en enfance comme vers un paradis perdu. Ce qui reste dans nos mémoires, ce sont aussi des souvenirs forts de grandes frayeurs, de chagrins dramatiques, de bonheurs un peu idéalisés. Ils correspondent en général à des événements qui ont dépassé l’entendement de l’enfant que nous étions ou qui ont provoqué une excitation pulsionnelle qu’il n’a su contenir. L’expérience n’a pu donc être totalement « digérée » psychiquement et reste déformée dans notre souvenir.

Nous conservons aussi des traces inconscientes…

Notre psychisme se protège de ce qui lui fait violence : il rejette, occulte, oublie. Ainsi, certains de nos souvenirs constituent des « souvenirs-écran » : ils sont mis en lieu et place de souvenirs plus conflictuels, qu’il a fallu enfouir dans les profondeurs de l’inconscient.

On voit beaucoup ça sur le divan de l’analyste : des adultes qui fonctionnent bien par ailleurs, mais qui ont dû refouler toute une partie de leurs peurs, de leurs désirs ou de leur agressivité pour survivre psychiquement. Et tout ça reste tapi comme un monstre à l’intérieur d’eux-mêmes, comme un enfant sauvage qui surgit parfois avec une avidité, une rage ou un chagrin intacts.

Tant qu’on ne trouve pas la source de ses tourments, ce petit enfant est très difficile à apaiser.

Est-ce toujours l’enfant en nous qui se confie au thérapeute ?

Dans la plupart des cas, c’est effectivement lui qui s’exprime, sans que l’adulte qui consulte en soit forcément conscient. Mais on voit bien que ce qui l’empêche d’avancer, d’aimer ou de construire est lié à son enfance. Alors il faut aider l’enfant à prendre sa place dans le passé pour libérer l’adulte. Ce n’est pas toujours facile, parce que beaucoup de gens ont peur de toucher à leur part d’enfance. Ils craignent de manière inconsciente que cela n’aboutisse à la tuer.

Or, dans l’analyse, il ne s’agit pas de renoncer complètement à l’enfant que l’on a été, mais de négocier avec lui pour qu’il nous laisse tranquille. Il faudra tenter de satisfaire ou de renoncer à certains de ses besoins, de défaire ou de resserrer certains liens. C’est un travail qui nécessite du temps mais qui porte ses fruits.

Pourquoi certains d’entre nous ont-ils si peur de grandir ?

De fait, nous sommes tous très attachés à notre enfance. Soit parce qu’elle laisse de merveilleux souvenirs que nous préférons à la réalité, soit parce qu’elle a été si terrible qu’elle continue de nous hanter. Mais bien sûr, cela n’empêche pas les uns de devenir adultes quand d’autres restent de grands enfants. Je crois qu’il y a une multitude d’explications à la peur de grandir. Il y a bien sûr le spectre de la mort qui se rapproche à mesure que nous vieillissons. Il y a surtout la peur de ce que signifie le fait d’être adulte.

Être adulte, c’est être autonome, responsable. C’est surtout être capable de faire des choix, c’est-à-dire de renoncer à tout avoir, à tout pouvoir, à être aimé de tous. Or la société dans laquelle nous vivons valorise l’infantilisme. Elle nous maintient dans des illusions de toute-puissance : grâce à l’argent, je peux être le plus beau, le plus fort, je peux obtenir de l’autre qu’il comble tous mes désirs. En évacuant toute frustration et toute soif, la société de consommation nous prive peu à peu de la possibilité de grandir.

Des thérapeutes préconisent de retrouver l’enfant en soi pour développer sa créativité. Qu’en pensez-vous ?

Si cela signifie garder la capacité de jouer, je suis d’accord. Mais je crois que la création est aussi une affaire d’adultes. Les enfants ont beaucoup de spontanéité, mais ils s’éparpillent. Or pour créer, il faut également travailler pour approfondir son univers et sa technique. Il faut une capacité de symboliser, une liberté de penser, une aisance d’expression que n’ont pas les enfants. Je trouve terrible que l’état d’adulte soit devenu péjoratif à ce point.

A mon sens, les plaisirs de la maturité sont infiniment plus intéressants que ceux de l’enfance. Si l’on reste dans l’assouvissement de besoins primaires comme la société actuelle nous le propose, c’est l’ennui et la dépression à coup sûr. Devenir adulte, ce n’est pas attendre d’être rempli de l’extérieur, c’est aussi avoir besoin de donner, d’aimer, d’être utile. C’est être dans la profondeur, la transformation, la pleine expression de soi.

Que retrouve-t-on de sa propre enfance en devenant parent ?

Tout un ensemble de désirs et d’angoisses qui, pour la plupart, restent inconscients, mais qui apparaissent, par exemple, dans la manière dont on interprète les pleurs de son enfant ou dans les soins qu’on lui prodigue. Mais ce qui ressurgit avec la plus grande « viscéralité », ce sont les enjeux vécus dans la fratrie.

Notre mémoire a tendance à édulcorer la jalousie, la haine, la peur de l’abandon que tous ceux qui ont des frères et sœurs connaissent dès leur plus jeune âge, mais ces expériences laissent dans notre psychisme des cicatrices très profondes, qui se réveillent quand naissent nos enfants. On voit ainsi de jeunes papas qui se sentent délaissés, qui se mettent en rivalité avec le bébé, ou des mamans qui ont le sentiment que le petit leur prend tout et ne leur laisse rien. Ce sont des réminiscences archaïques.

Écouter l’enfant en soi nous permet, dans une certaine mesure, de donner mieux que ce que nous avons reçu. Mais parfois, il se superpose à l’enfant qui naît. Mieux vaut s’occuper de lui avant de le faire subir à nos propres enfants.

Laurence Lemoine

La tristesse de Peter Pan

Les héros des contes plaisent aux enfants et inspirent les psychanalystes. Kathleen Kelley-Lainé s’est penchée sur les aventures de Peter Pan pour mettre à jour la détresse du petit garçon « gai, innocent et sans cœur ». En évoquant sa propre enfance et son exil de Hongrie après la Seconde Guerre mondiale, l’auteur explique comment l’enfant triste qui ne peut pas pleurer choisit de ne pas grandir pour échapper à son destin d’adulte. S’il semble ne rien ressentir, c’est qu’il s’est envolé avec sa tristesse vers un lieu inaccessible, l’île du « Jamais-Jamais ». Avec une grande sensibilité, elle montre combien les grands enfants cachent de grandes douleurs.

Peter Pan ou l’Enfant triste de Kathleen Kelley-Lainé Editions Calmann-Lévy

Petits Contes cruels de la mondialisation de Kathleen Kelley-Lainé et Dominique Rousset. Avec une pertinence glaçante, une psychanalyste et une journaliste économiste dépeignent le monde globalisé comme un monde infantile où de gros bébés repus soumettent les populations au seul projet qu’ils puissent former : consommer, Editions Bayard