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Lâcher prise, c’est accepter ses limites

A force de vouloir contrôler tout ce qui nous entoure, nous gaspillons notre énergie et perdons notre sérénité. D’où le fameux « lâcher-prise » ! Une attitude intérieure d’ouverture à la vie et aux autres dont l’écrivain Gilles Farcet nous livre quelques clés.

Atlas Le Guerchin (1646)

Il faut, paraît-il « lâcher prise ». C’est en tout cas ce que tout un chacun peut lire ou entendre répéter dès qu’il est question d’une approche spirituelle de l’existence. Si cette expression a fait florès au point de devenir un cliché du développement personnel, ce qu’elle recouvre n’en reste pas moins confus. Elle est prétexte à bien des malentendus.

Qu’avons-nous, au juste, à « lâcher » ? Quelle est donc cette « prise » qu’il conviendrait de desserrer ? Cette attitude est-elle compatible avec un positionnement responsable ? Si oui, comment passer du concept à la pratique ? Les enseignements de sagesse traditionnels s’articulent tous autour de cette question. Nous pouvons donc nous tourner vers eux et y chercher des réponses, qu’il nous appartient ensuite de faire nôtres.

Avant de prétendre « lâcher », encore faut-il savoir ce que nous « tenons » ?

Au commencement de toute « prise » se trouve l’ego, une conviction, un ressenti dont tout découle. Moi, Pierre ou Paul, j’existe indépendamment du tout, séparé, seul face à l’autre, c’est-à-dire tout le reste, tout ce qui n’est pas « moi » et qui, étant « autre », n’obéit pas toujours
à ma loi.

L’identification à ce très cher moi se paie au prix fort : me ressentant séparé, je vis à la fois dans la peur et dans une illusion de toute-puissance. « Seul contre tous », « Après moi le déluge », telles sont en somme les deux croyances sur lesquelles se dresse l’ego. Lâcher-prise, c’est abandonner une illusion, celle de la séparation. 

Ce lâcher-prise ne sous-entend en rien une négation de l’individualité. Pierre reste Pierre, Paul demeure Paul. Simplement, la partie se reconnaît comme expression du tout, la vague se sait forme du grand océan et, du même coup, reconnaît les autres vagues comme autant d’expressions de ce qu’elle-même est au plus profond.

Par un apparent paradoxe, l’autre à la fois disparaît – nul ne peut plus m’être essentiellement étranger – et se trouve comme jamais reconnu dans sa différence existentielle. Le moi séparé cesse d’être l’étalon, la mesure de toute chose. Il n’y a plus de moi pour exiger de l’autre qu’il se conforme à mes critères. Le lâcher-prise se produit dès lors que le moi accepte de l’autre, de tout autre, qu’il soit autre.

Voilà pour la métaphysique, qu’en est-il de la pratique au quotidien ?

Le sens du moi séparé se maintient instant après instant par le refus plus ou moins conscient de l’autre (c’est-à-dire de ce qui est – « Moi, je ne veux pas qu’il pleuve ce matin », « Moi, je ne veux pas que ma femme fasse cette tête », « Moi, je refuse que ce qui est soit et je prétends mettre autre chose à la place » –), refus qui s’accompagne de la prétention sous-jacente à tout contrôler.

Le fait même que « moi, je ne veuille pas » implique la conviction qu’il pourrait en être autrement parce que tel est mon souverain désir. Nous refaisons sans cesse le monde à grands coups de « si », de « quand », au nom de ce qui « devrait être », « aurait pu être », « pourrait éventuellement être », et nos pensées vagabondent dans le passé ou le futur. Il est bien rare que nous soyons vraiment  » ici et maintenant  » – alors même que nous ne pouvons en fait être ailleurs qu’ici et à un autre moment que maintenant. 

Quoi que mon mental prétende, je me trouve là où sont mes pieds. Si je pense au passé ou au futur, c’est toujours maintenant. Passé, futur, ailleurs n’existent qu’en tant que pensées surgissant ici et maintenant.

La pratique la plus simple et efficace du lâcher-prise consiste donc à s’exercer à demeurer un ici et maintenant avec ce qui est ?

Cette pratique n’exclut en rien l’aptitude à prévoir, à organiser ni ne nous dispense de nos responsabilités. L’attitude d’ouverture inconditionnelle à l’instant ne conduit nullement à baisser les bras, à tolérer l’intolérable. Le lâcher-prise, dans l’immédiateté, est totalement compatible avec l’action dans la durée.

Le lâcher-prise n’est pas se résigner mais être conscient de ses limites. Je marche dans la rue, un vieillard se fait renverser sous mes yeux. Le fait que je pratique ici et maintenant le lâcher-prise (sur des questions comme : est-ce grave ? sa vie est-elle entre mes mains ?) ne me conduit pas à m’abstenir de lui venir en aide. Bien au contraire, en m’épargnant les pensées parasites ou les atermoiements, ce positionnement intérieur me permet d’agir plus vite, dans la mesure exacte de mes possibilités.

Ici et maintenant, il m’appartient de poser un acte, de proposer quelque chose… dont la vie disposera ?

Ainsi je garde toute mon énergie pour agir, plutôt que de la gaspiller. En renonçant à contrôler l’avenir, j’obtiens souvent de meilleurs résultats ici et maintenant. En vérité, notre seul pouvoir, notre seule responsabilité réelle, s’exerce dans l’instant présent, lequel, bien sûr, prépare les instants futurs mais sans que nous puissions obtenir de garanties quant à l’avenir, y compris la seconde suivante.

« La vie, c’est ce qui vous arrive pendant que vous êtes en train de faire d’autres projets », a dit John Lennon. Lâcher prise, c’est aussi cesser d’aborder l’existence avec une mentalité d’ »assuré tous risques ». Quelle que puisse être la prétention du moi à contrôler l’avenir, la vie n’est pas une mutuelle et n’offre aucune garantie.

Une pratique assidue du lâcher-prise soulage d’un grand poids ?

Elle nous affranchit du complexe d’Atlas portant le monde sur ses épaules. Elle fait coïncider le plus profond détachement avec le plus authentique sentiment de responsabilité envers soi-même et les autres. Elle est aussi le fondement de la vraie confiance en soi. Tant que je me crois séparé et m’attribue un pouvoir sur ce qui est, je ne peux que me surestimer ou me sous-estimer.

Dès l’instant où le moi est remis à sa place, il est reconnu pour exactement ce qu’il est, avec ses forces et ses faiblesses, ses limites naturelles totalement acceptées. Représentons-nous un instant notre rôle de parent, de citoyen, de conjoint ou encore l’exercice de notre activité professionnelle envisagés sous cet angle… Mais cette attitude, en elle-même simple, est difficile à pratiquer.

Elle va à l’encontre de nos conditionnements les plus ancrés. Toute la sagesse pratique du lâcher-prise se trouve sans doute synthétisée dans la magnifique prière des Alcooliques anonymes : « Donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux pas changer, le courage de changer celles que je peux changer et la sagesse d’en voir la différence. »

Comment s’y prendre

Lâcher prise sur une rancœur, une peur, une émotion négative, revient souvent à détourner son regard de la difficulté… sans pour autant la fuir. Quelques pistes pour y parvenir :

Se centrer sur sa respiration quand l’obsession du problème réapparaît : imaginer qu’à chaque expiration on repousse la colère, la tristesse, les sentiments négatifs ; et qu’à chaque inspiration on inhale la confiance, la joie, la gratitude.

En relaxation, visualiser des horizons, des paysages ouverts. Se mettre en scène en se voyant libéré du problème. 

Créer des rites pour se séparer symboliquement de ce qui nous fait mal: écrire une lettre de ressentiment puis la jeter au feu, organiser avec soin une véritable «cérémonie de divorce », déclarer à haute voix, devant un entourage choisi, sa volonté de se libérer de ses émotions négatives…

Pascale Senk

Gilles Farcet, auteur, entre autres ouvrages, de Regards sages sur un monde fou (La Table ronde, 1997), un livre d’entretiens avec Arnaud Desjardins dont il était l’un des collaborateurs à l’ashram d’Hauteville, en Ardèche.

Tout est nécessaire et toutes choses vont ensemble

Chaque être humain est unique; personne n’est supérieur, personne n’est inférieur. Oui, les gens sont différents.

Laissez-moi vous expliquer quelque chose, autrement vous me comprendrez mal. Je ne dis pas que les gens sont égaux; personne n’est supérieur, personne n’est inférieur, mais les gens ne sont pas égaux non plus. Les gens sont simplement uniques, incomparables. Vous êtes vous, je suis moi, je dois apporter ma contribution à la vie et vous devez apporter la vôtre. Je dois découvrir mon être profond et vous devez découvrir votre être profond.

Lorsque l’infériorité disparaît, tout sentiment de supériorité disparaît lui aussi. Ils vivent ensemble, ils ne peuvent pas être séparés. L’homme qui se sent supérieur se sent inférieur quelque part et l’homme qui se sent inférieur veut se sentir supérieur quelque part. Ils forment une paire; ils sont toujours là ensemble, ils ne peuvent pas être séparés.

C’est arrivé …

Un homme très fier, un guerrier, un samouraï vint voir un maître zen. Le samouraï était très célèbre et très connu dans tout le pays, mais en regardant le maître, en regardant sa beauté et la grâce du moment, il se sentit soudain inférieur. Peut-être était-il venu avec le désir inconscient de prouver sa supériorité.

Il dit au maître : « Pourquoi est-ce que je me sens inférieur ? Il y a un instant tout allait bien, mais en entrant dans votre cour, soudain, je me suis senti inférieur. Jamais je ne me suis senti ainsi auparavant. Mes mains tremblent. Je suis un guerrier, j’ai affronté la mort de nombreuses fois, je n’ai jamais ressenti aucune peur. Pourquoi ai-je peur maintenant ? »

Le maître dit: « Attends, lorsque tout le monde sera parti, je te répondrai ». Les gens défilèrent toute la journée pour voir le maître et l’homme se lassait de plus en plus d’attendre. Le soir lorsque la chambre fut vide et qu’il n’y eut plus personne, le samouraï demanda: « Peux-tu me répondre maintenant ? »

« Viens dehors » dit le maître.

C’était une nuit de pleine lune, l’astre se levait tout juste à l’horizon… « Regarde ces arbres » lui dit-il « celui-ci qui s’élance haut dans le ciel et ce petit arbre à côté. Tous les deux ont grandi devant ma fenêtre pendant des années et il n’y a jamais eu aucun problème. Le petit arbre n’a jamais dit au grand: « Pourquoi est-ce que je me sens inférieur à côté de toi ? Comment est-ce possible ? »

Cet arbre est petit et cet arbre est grand et je n’ai jamais entendu aucun chuchotement ».

« Parce qu’ils ne peuvent pas se comparer » expliqua le samouraï.

« Alors tu n’as pas besoin de me questionner, tu connais la réponse » lui répondit le maître.

La comparaison apporte l’infériorité et la supériorité

Lorsque vous ne comparez pas, toute infériorité, toute supériorité disparaissent. Alors vous êtes; vous êtes simplement là.

Un petit buisson ou un grand arbre élancé peu importe; vous êtes vous-même. Vous êtes nécessaire. Un brin d’herbe est aussi nécessaire que la plus grande des étoiles. Sans le brin d’herbe Dieu serait moins grand qu’il ne l’est. Le chant du coucou est aussi nécessaire que n’importe quel bouddha ; le monde serait moindre, le monde serait moins riche si le coucou disparaissait.

Regardez autour de vous; tout est nécessaire et toutes choses vont ensemble. C’est une unité organique; personne n’est plus haut et personne n’est plus bas, personne n’est supérieur et personne n’est inférieur. Chacun est incomparable, unique.

Osho

Ces intemporelles leçons de vie

Sagesses

La certitude et le doute

Un matin, le Bouddha était en compagnie de ses disciples quand un homme s’approcha.
– Dieu existe-t-il ? demanda-t-il.
– Il existe, répondit le Bouddha.
Après le déjeuner, un autre homme s’approcha.
– Dieu existe-t-il ? demanda-t-il.
– Non, il n’existe pas, répondit le Bouddha.
A la fin de l’après-midi, un troisième homme posa la même question.
– Dieu existe-t-il ?
– C’est à toi de décider, répondit le Bouddha.
Dès que l’homme fut parti, un disciple s’exclama, révolté :
– Maître, c’est absurde ! Pourquoi donnez-vous des réponses différentes à la même question ?
– Parce que ce sont des personnes différentes, chacune parviendra à Dieu par sa propre voie.
Le premier me croira.
Le second fera tout ce qu’il peut pour prouver que j’ai tort.
Le troisième ne croira qu’à ce qu’il choisira lui-même.

La joie et l’amour

Un fidèle demanda au rabbin Moche de Kobryn :
– Comment dois-je mener ma vie pour que Dieu soit content de mes actes ?
– Il n’y a qu’une voie : cherche à vivre avec amour, répondit le rabbin.
Quelques minutes après, un autre disciple posa la même question.
– Il n’y a qu’une voie : cherche à vivre avec joie.
Le premier disciple s’étonna :
– Mais le conseil que vous m’avez donné était différent !
– Bien au contraire, dit Moche de Kobryn. C’était exactement le même.

L’ombre et la lumière

Un vieil homme Cherokee apprend la vie à son petit-fils. «  Un combat a lieu à l’intérieur de moi, dit-il au garçon. Un combat terrible entre deux loups. L’un est mauvais : il est colère, envie, chagrin, regret, avidité, arrogance, apitoiement sur soi-même, culpabilité, ressentiment, infériorité, mensonges, vanité, supériorité et ego.
L’autre est bon : il est joie, paix, amour, espoir, sérénité, humilité, bonté, bienveillance, empathie, générosité, vérité, compassion et foi.
Le même combat a lieu en toi-même et à l’intérieur de chacun. »
Le petit-fils réfléchit pendant une minute puis demanda à son grand-père : « Quel sera le loup qui vaincra ? »
Le vieux Cherokee répondit simplement :
«  Celui que tu nourris. »

Ce nécessaire passage à l’action

Pour agir, nous devons nous libérer des pensées négatives, écouter nos rêves et, surtout, accepter de nous poser en individus responsables de nos destins.

Champ de coquelicots

C’est l’aiguillon du temps, « la prise de conscience qu’il sera peut-être bientôt trop tard qui nous incite à agir malgré nos peurs, affirme le psychanalyste Jacques Arènes. Éternels, nous remettrions sans cesse à plus tard le moment fatidique ». Mais l’envie pressante de passer à l’action et de cesser d’être à côté de sa vie ne suffit pas toujours.

« Certains individus sont inhibés depuis si longtemps qu’ils ne savent plus comment s’y prendre», affirme le psychiatre Frédéric Fanget, auteur d’Où vas-tu ?. Il s’agit par conséquent d’apprendre, par un travail personnel, à « débloquer le frein à main des pensées négatives » (« je suis
trop nul ») et d’explorer les peurs qui nous maintiennent dans la passivité (« que va-t-il se passer si je quitte ce travail que je n’aime pas ? »).

Les perfectionnistes qui ne s’accordent aucun droit à l’erreur doivent réaliser que leur rigidité mentale inhibitrice cache un profond sentiment d’infériorité. Frédéric Fanget nous propose également de remettre en cause tous ces modèles de réalisation de soi prônés par la société (être en couple, fonder une famille, avoir un poste valorisant, etc.) qui nous incitent à oublier nos propres idéaux.

Prendre sa vie en main

Comment sortir du cercle vicieux de l’inhibition et de l’inaction pour entrer dans celui, vertueux, de l’action et de la réussite ? En avançant progressivement : « Je décide de faire quelque chose de facile et dont j’ai très envie, je pense que je peux y arriver, j’essaye, je réussis, je me sens efficace; du coup, j’ai envie de recommencer », explique le psychiatre.

Selon lui, il est toujours possible de renouer avec le fil de son désir et de redessiner son chemin de vie. Et si, pour certains, la psychothérapie constitue un passage obligé, d’autres verront leur destin transformé par une bonne rencontre, une parole éclairante, un déclic salvateur. Ou par un proche qui croit en eux.

« Quand le psychiatre Christophe André m’a proposé d’écrire un livre, j’ai d’abord pensé : “J’en suis incapable, je n’ai rien à dire”, se souvient Frédéric Fanget. Puis je m’y suis mis. Et je ne le regrette pas. Mais sans cette proposition, je crois que je n’aurais jamais écrit. »

Pour agir nous avons aussi besoin de rêves. « S’accomplir, c’est regarder vers l’avenir, affirme le psychothérapeute Alain Delourme, auteur de Construisez votre avenir. C’est grâce à ses projets que l’individu permet au futur de ne pas être une répétition du passé ou de ne pas se poser en simple succession mécanique du présent. »

Nous avons également besoin de nous sentir pleinement responsables de nos vies. Fritz Perls (1893-1970), psychiatre et psychanalyste allemand, inventeur de la gestalt-thérapie, invitait ses patients à s’y entraîner : « J’ai conscience de bouger ma jambe et j’en assume
la responsabilité »; « Je ne sais pas quoi vous dire et j’en assume la responsabilité ». Progressivement, ces exercices viennent à bout de cette tendance très humaine qui consiste à mettre les autres ou les événements en position de décider pour nous.

L’analyse de Michel Lacroix

« Durant l’Antiquité et le Moyen Âge, l’épanouissement de soi ne passait pas nécessairement par l’action, mais plutôt par l’inaction, la contemplation. Pouvait s’épanouir celui qui vivait libéré des tâches matérielles et loin du concret. Cela a changé à partir du XIXe siècle. Depuis, l’action est mise en valeur comme la condition sine qua non de la réalisation de soi.

Se réaliser, c’est tendre vers un perfectionnement de soi, ce qui implique nécessairement un passage à l’acte. “Un homme est la somme de ses actes”, écrivait Malraux (In La Condition humaine (Gallimard, “Folioplus classiques”, 2007).). Cela dit, attention au piège de l’hyperactivité. Le défi est d’équilibrer les moments d’action et les instants de lâcher-prise. »

Isabelle Taubes

Où vas-tu ? de Frédéric Fanget. Conseils, explications et exercices pour renouer avec le plaisir d’agir et cesser de passer à côté des choses importantes (Les Arènes, 2007).

Construisez votre avenir d’Alain Delourme. Des clés pour cesser de rêver sa vie et devenir capable de vivre ses rêves (Seuil, 2006).

Se réaliser de Michel Lacroix (Robert Laffont)

 

 

 

Repérer ses obstacles à l’épanouissement

Sentiment de culpabilité, crainte d’échouer, attentes parentales aliénantes… Retour sur les obstacles qui nous empêchent de nous réaliser.

chardons

Dans le Procès, qui met en scène l’absurdité de l’existence, Kafka nous propose une longue parabole. Pour résumer : un homme demande au gardien posté devant la porte de la loi la permission d’entrer. « C’est possible, répond la sentinelle, mais pas maintenant. Si cela t’attire tellement, essaye donc d’entrer malgré ma défense. Mais retiens ceci : je suis puissant. »

L’homme s’installe sagement sur un tabouret en attendant la permission. Les décennies s’écoulent. Mourant, il interroge le gardien : « Comment se fait-il que durant toutes ces années, personne d’autre que moi n’ait demandé à entrer ? « Nul autre que toi ne pouvait pénétrer, car cette entrée t’était réservée. Maintenant, je m’en vais et je ferme la porte », lui répond le gardien.

Beaucoup d’entre nous peuvent se reconnaître dans ce personnage qui se condamne à rester à côté de sa vie. Comme le gardien, la vie ne nous dit jamais clairement « non »; il nous appartient de forcer la porte de notre destin.

La culpabilité

Que craint cet homme ? Que craignons-nous quand nous nous empêchons de suivre notre véritable voie ? Désirer suppose la confrontation avec le manque, avec le risque de s’entendre répondre « non ». Avec la culpabilité, surtout, nous apprend Freud à travers sa théorie du complexe d’Œdipe. Nos premiers désirs sont transgressifs, puisque nous élisons des « objets d’amour » – le père et la mère – interdits.

Notre vie d’être humain désirant démarre sur une faute, un ratage, une frustration. Cette première expérience est pour certains si douloureuse qu’ils optent définitivement pour la passivité, attendant qu’un autre leur donne la possibilité d’exister. Ou qu’un miracle survienne.

Pour bloquer la confiance et l’estime de soi, outils fondamentaux pour se réaliser, rien de pire que des parents infantilisants, incapables de donner à leur enfant l’illusion qu’il a prise sur le monde. En observant des patients issus de tels parents, Martin Seligman, l’un des fondateurs de la psychologie positive, a élaboré la notion d’« impuissance acquise ». Il a constaté que ces patients avaient en commun de penser que leur marge d’action sur leur destin était inexistante, et aucun succès ne les faisait changer d’avis.

L’obligation de choisir

« Décider d’une chose, implique toujours de renoncer à une autre », écrit le psychiatre américain Irvin Yalom dans son dernier essai, Thérapie existentielle. Et, surtout, cela « m’oblige à réaliser que je suis seul à pouvoir agir sur le monde que j’ai créé ». Donc à prendre conscience que je suis seul responsable de ma vie. Or, si les grands névrosés notamment passent presque toujours à côté de leur vie, c’est justement parce qu’ils demeurent au fond d’eux-mêmes des enfants dépendants.

La peur de l’échec

« À écouter mes patients, le principal obstacle à la réalisation personnelle est la peur de l’échec, déclare le psychanalyste Jacques Arènes, auteur de La Recherche de soi. L’individu sait que s’il rate, il va se trouver lamentable. » Cette peur s’exprime généralement par des jugements négatifs – « je suis trop stupide pour y arriver » – ou par des prétextes fallacieux pour ne rien entreprendre – « inutile d’essayer, ce n’est pas mon truc ».

Nous devons également apprendre à nous méfier des idées fixes comme « je ne serai heureux que le jour où je trouverai le “bon” partenaire, le “bon” poste… »

Des certitudes qui condamnent nécessairement à l’inaction. Surtout si elles sont renforcées par les paroles assassines de nos proches. L’image du héros qui triomphe de l’adversité tout seul et qui a raison contre le monde entier n’est, justement, qu’une image.

« Même si nous sommes les principaux artisans de notre chemin de vie, l’influence de l’entourage pèse incontestablement, rappelle le psychanalyste. Continuer d’avoir confiance en soi quand personne ne vous soutient n’a rien d’évident. Pas plus que de l’acquérir quand on est issu d’une famille de grands anxieux. »

Le désir des autres

Parmi les obstacles à l’épanouissement, l’un des plus infranchissables est la difficulté à déterminer ce pour quoi nous sommes faits. Selon le psychanalyste Jacques Lacan, nous sommes programmés pour confondre notre désir et celui des autres. Nous absorbons comme des éponges les attentes de nos parents, qui espèrent vivre grâce à nous leurs ambitions déçues : « Ma fille sera danseuse étoile, mon fils chirurgien. »

Et beaucoup d’enfants, effectivement, se vouent à satisfaire ces rêves et ignorent les leurs. Tout en se plaignant d’une déplaisante sensation de vide dont ils ne parviennent pas à se défaire…

L’analyse de Michel Lacroix

« Pourquoi cette étape ? Parce que l’on ne peut pas édifier un projet de vie sur une base bancale. La réalisation de soi a du mal à se déployer sur un fond de névrose. Par exemple, une vocation de chercheur qui serait motivée par une fuite devant le monde, ou le célibat que l’on choisirait à cause de problèmes relationnels.

Le psychologue Abraham Maslow dit bien qu’avant de s’engager dans un travail de développement personnel, il est bon d’avoir fait un travail sur soi pour éliminer l’essentiel du négatif qui nous habite. L’épanouissement en sera plus grand et plus harmonieux. »

Isabelle Taubes

La Recherche de soi de Jacques Arènes.Le psychanalyste nous montre pourquoi il est si difficile de se trouver dans une société où se réaliser est un impératif si pressant que nous sommes coupés de nos véritables émotions et aspirations. Desclée de Brouwer

Le Procès de Franz Kafka

Thérapie existentielle d’Irvin Yalom, Éditions Galaade

Se réaliser de Michel Lacroix, Robert Laffont

Ce qui importe, c’est notre cheminement

S’épanouir, devenir soi, donner un sens à sa vie : l’idée est séduisante, mais que
dit-elle vraiment ? Et que peut-on faire, concrètement, pour trouver sa voie ? Le philosophe Michel Lacroix, auteur de Se réaliser, explore cette notion aussi complexe que vitale.

Moissons

Psychologies : Qu’est-ce que cela veut dire, « se réaliser » ?

Michel Lacroix : C’est d’abord se percevoir comme un ensemble d’aptitudes et d’aspirations. Les tenants du développement personnel parlent de potentiel. Je préfère parler de « possibles ». Ensuite, c’est se percevoir comme ayant à réaliser ces possibles. C’est ce que signifie Nietzsche, avec sa fameuse formule : « Deviens ce que tu es » (in Le Gai Savoir de Friedrich Nietzsche – Flammarion, 2007).

En quoi est-ce différent du bonheur, ou, du moins, du sentiment de mener une vie agréable ?

Lorsque nous nous percevons comme une mine de possibles à réaliser, nous nous mettons en tension vers un certain perfectionnement de nous-même. Nous ne visons pas le bonheur ou le plaisir, mais une forme d’excellence. Le bonheur, la vie agréable viendront après, par surcroît, une fois que nous aurons le sentiment de notre réalisation. Ce qui importe, c’est notre cheminement.

Est-ce à dire que la réalisation de soi est toujours en devenir ?

Il s’agit de s’inscrire dans un projet de vie, ce qui, en effet, est davantage du côté du devenir que de l’aboutissement. Victor Hugo le dit : « Personne ici-bas ne termine ni n’achève » (in Tristesse d’Olympio, poème tiré des Rayons et les Ombres, de Victor Hugo – Gallimard, 2002).

On n’a jamais tout à fait fini de se réaliser. C’est pour cela que les notions d’accomplissement personnel ou de plénitude me gênent, parce qu’elles sous-entendent qu’il serait possible d’arriver au bout d’un processus.

N’y a-t-il qu’une façon de se réaliser ?

Non ! Nous pouvons avoir des projets de vie dans des domaines multiples : le monde du travail ou des loisirs, la vie intime ou familiale, l’engagement humanitaire, politique…

Mais comment savoir pour quel projet de vie nous sommes faits ?

D’abord, il s’agit de s’assurer que nous n’allons pas vers telle activité pour des raisons négatives : le choix d’un métier de l’enfance parce que le monde des adultes nous déplaît, ou d’une vocation religieuse parce que notre vie amoureuse est un désastre.

Ensuite, que ce n’est pas pour obéir à une demande extérieure : « On m’a toujours dit que j’étais fait pour enseigner. » Puis sentir que l’on n’est pas guidé par sa seule vanité, par un désir de reconnaissance ou de célébrité.

En tête des signes positifs, il y a le désir, l’attirance. Nous pouvons aussi nous interroger : « Dans quel domaine ai-je eu le sentiment d’avoir bien réussi ? » Tenir compte de nos réussites est révélateur, à condition que le plaisir s’en mêle. Enfin, il y a nos modèles de jeunesse, des proches ou des personnalités que nous n’avons pas cessé d’admirer : pourquoi ? Que représentent-ils ?

Cela peut parler de notre propre désir et de notre vocation. Toutefois, rien n’empêche de changer de projet de vie au cours d’une existence. Il faut s’accorder un droit à une nouvelle chance, sans estimer que ce serait un échec. L’échec serait de s’enfermer dans un choix de vie qui nous collait à 20 ans et qui ne nous correspond plus à 50 ans.

Vous parliez de viser un certain perfectionnement de soi. Le danger n’est-il pas de sombrer dans le perfectionnisme ?

Si, mais je crois que pour l’éviter, il nous faut apprendre à concevoir la réalisation de soi comme une moisson pas seulement dans le champ de l’exceptionnel, mais aussi dans le champ de l’action modeste et quotidienne. Il faut réconcilier nos ambitions avec le réel.

Quels sont les autres dangers à connaître ?

L’hyperactivité : certains conçoivent la réalisation de soi comme une frénésie activiste. Or, la vie est un mouvement plus ou moins équilibré entre action et contemplation. Il y a le risque de s’isoler, en se pensant seul maître de son projet de vie.

C’est Goethe qui parle de l’« égoïsme supérieur », ou Nietzsche, pour qui non seulement chacun se fait tout seul, mais aux dépens des autres. Or, nous nous faisons grâce à des amitiés, par des relations de travail, dans le lien conjugal, avec le soutien familial, etc.

Sommes-nous tous égaux face au besoin de se réaliser ?

Abraham Maslow (psychologue américain considéré comme le père de la psychologie humaniste) dit qu’il y aurait un « besoin d’actualisation de soi » inscrit en chacun de nous. Du point de vue philosophique, il apparaît que nous sommes des êtres de désir, de projets.

L’être humain ne se contente pas de ce qu’il est, mais est en permanence dans une inquiétude, un sentiment d’inachèvement, qui le pousse sans cesse vers autre chose. « L’homme est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est », dit Sartre (in L’Être et le Néant de Jean-Paul Sartre – Gallimard, 1976). Et c’est cela le ressort de la réalisation de soi : se percevoir toujours sur le mode du « avoir à être ».

Puis tout le monde n’a pas les moyens de s’interroger sur ce qu’il désire vraiment faire dans la vie…

Je récuse l’idée que la réalisation de soi ne soit le fait que de happy few, de privilégiés, parce qu’elle peut se faire dans tous les domaines, et pas seulement dans les sphères de la gloire éclatante ou médiatique !

Mais est-ce qu’une période de crise comme celle que nous traversons ne complique pas la capacité à se remettre en question et à se lancer dans un projet de vie ?

L’état de la société influe sur nos désirs et sur notre volonté d’agir. Toutefois, quelle que soit l’époque, se réaliser consiste toujours à trouver un équilibre entre le principe de réalité, la prise en compte de la situation actuelle et le principe de désir, c’est-à-dire ce que nous souhaitons vraiment faire de notre vie.

La crise économique et la morosité ambiante sont effectivement des obstacles, ce ne sont que des obstacles de plus parmi d’autres, plus intérieurs, tels que le poids du passé, de l’enfance, de notre éducation, de la psychogénéalogie… Tout projet de réalisation de soi doit tenir compte de ces difficultés.

Plus encore : vous constaterez que ce n’est pas en période faste et calme que nous sommes les plus actifs, au contraire, nous avons alors tendance à nous laisser emporter par le cours tranquille de l’existence. Transformer les entraves en carburant, opter pour un esprit volontariste et non pas victimaire : voilà la démarche propice à la réalisation de soi. « Tout bonheur est dans
la lutte », dit Nietzsche (In Humain, trop humain de Friedrich Nietzsche – Hachette Littératures, 2004).

À quoi reconnaît-on que l’on se réalise ?

Je crois qu’il faut se fier à un sentiment intérieur plutôt qu’à des critères extérieurs. À une certaine forme de satisfaction. Comme le sentiment d’avoir fait… son possible. Non pas d’avoir fait tout ce que l’on voulait faire, c’est impossible en une vie, mais au moins d’avoir concrétisé plusieurs des projets qui nous tenaient à cœur.

Et vous, Michel Lacroix, est-ce que vous avez le sentiment de vous être réalisé ?

Si je me replace au seuil de ma vie adulte, je me remémore deux projets qui me tenaient à cœur : consacrer ma vie à la réflexion et à l’écriture d’une part, et d’autre part remplir ma tâche de père et de transmetteur. Aujourd’hui, je dois à ma persévérance, aux hasards de la vie et surtout au soutien de mes proches d’avoir fait aboutir ces deux aspirations. Et de ressentir les plaisirs qu’ils m’apportent avec la même intensité. Cela ne doit pas être loin, en effet, du sentiment de s’être réalisé.

Le risque n’est-il pas de se disperser ?

Si, en effet. Il doit y avoir un projet dominant. Ce n’est pas que les autres domaines vont être négligés – la réalisation de soi dans le travail n’a pas à se faire au détriment de la vie familiale, par exemple. Simplement, il faut s’efforcer de suivre un sillon, pour éviter de devenir un
« dilettante de la réalisation de soi ».

Par ailleurs, les projets s’enracinent dans des passions qui ont éclos à l’adolescence, quand nous avons commencé à nous projeter dans le futur sous la forme d’un idéal. Mais la réalisation de soi exige un dépassement de cet esprit d’adolescence, qui incite à ne vouloir renoncer à rien.

Cela revient donc à être à la fois fidèle à son esprit de jeunesse, aux passions qui nous habitaient adolescents, et suffisamment mûr pour choisir et accepter l’autorestriction, renoncer à l’idée de toute-puissance.

Il y a donc toujours, à la base, un sentiment d’insatisfaction…

Je crois, oui. Et ce sentiment peut nous faire basculer soit dans une sorte de dépression, soit au contraire galvaniser notre énergie et nous propulser vers l’avant.

Anne Laure Gannac

Se réaliser de Michel Lacroix (Robert Laffont)

L’ombre fut tellement aimée de la lumière qu’elle devient clarté…

Ombre et lumière

Tu vas arriver

Tu vas arriver et ils seront tous là

Tous et toutes, ils seront là

Et lorsque tu arriveras,

Le drame pourra commencer car il ne manquait que toi.

C’est ta propre histoire que l’on va jouer

On va jouer ton éloignement par rapport à toi-même

Ton éloignement de ce qui est même que toi

Et que tu ne reconnais pas

On va jouer la rage, le meurtre, la folie,

Le mensonge et la jalousie

On va jouer le sexe, la passion, les soupirs,

Les ivresses, les défaites et la fatigue.

On va jouer toute la pièce.

Et tu pourras vociférer ou ne rien dire,

Tout va se jouer quand même,

Tout va se jouer jusqu’à ce que tu dises :

« Ce n’est que du théâtre…! »

Mais cela est prévu dans la pièce,

Et tu ne pourras pas sortir.

Tu pourras t’émerveiller, t’émouvoir,

T’immoler, t’humilier,

Tout va se jouer quand même.

Jusqu’à ce que tu t’écries :

« Je comprends maintenant ! Je suis tous ces personnages…! »

Mais cela aussi est prévu dans la pièce

Et tu ne pourras pas sortir.

Tout va reprendre et se répéter, jusqu’à ce que ton cœur se brise,

Jusqu’à ce que ton petit moi s’épuise,

Et que tu puisses tout accueillir.

Alors en silence, tu le diras :

« J’aime… enfin j’aime ! »

Je savoure tous ces personnages,

Les victimes comme les bourreaux,

Les sauveurs comme les persécuteurs,

Je les ai dans la peau

Ils passent tous en moi

Je les vois circuler

Et je me sens libre de devenir chacun d’eux,

Ou de ne rien devenir du tout..

Cela aussi est prévu dans la pièce,

Mais cette fois tu pourras sortir du théâtre.

Cependant, ce ne sera pas une nécessité…

Tes yeux se seront affranchis et la pupille dilatée

Tu ne sauras plus que contempler tout ce que tu es.

Oui, je te le dis, lorsque tu arriveras,

Ils seront tous là

Tu ne les reconnaîtras pas.

Et pourtant ils ne seront que toi-même…

Voilà, si chacun prend sa part d’ombre, elle n’aura plus besoin d’être projetée sur l’autre ou sur le monde… et l’ombre sera tellement aimée de la lumière qu’elle deviendra clarté.

Guy Corneau

Ces mille masques que j’ai peur d’enlever

S’il te plaît, entends ce que je ne dis pas. Ne me laisse pas te tromper. Que mon apparence ne te trompe pas. Car je ne suis qu’un masque. Peut être mille masques que j’ai peur d’enlever, même si aucun d’eux ne me représente vraiment. Je peux sembler être en sécurité, paraître même la confiance personnifiée, posséder le calme comme une seconde nature et n’avoir besoin de personne. Mais je t’en prie, ne me crois pas. Je peux sembler tranquille, mais ce que tu vois n’est qu’un autre masque sous lequel mon vrai moi est caché, dans la confusion, la peur et la solitude. Mais je le cache afin que nul ne le voit. Car j’ai peur.

La panique m’envahit en pensant que  je puisse le laisser voir. J’ai ainsi toujours besoin de créer des masques. Pour me cacher, et montrer une image prétentieuse qui me protègera d’un regard perspicace. Mais ce regard peut aussi être ma sauvegarde et mon salut, quand il vient accompagné de l’acceptation et de l’amour.

Alors, ce même regard se transforme en l’instrument qui me permet de me libérer de moi même, et de toutes les barrières que j’ai créé. L’instrument qui seul peut me rassurer sur ce que je ne peux réaliser : que j’ai vraiment une certaine valeur. Mais cela, je ne te le dis pas, je n’en ai pas le courage. J’ai peur que ton regard ne contienne pas l’acceptation de l’amour. J’ai peur que tu changes d’avis à mon sujet, que tu te moques de moi et que notre histoire ne me tue. J’ai peur de ne rien valoir, que tu le crois, et que tu me repousses. Alors je continue mon jeu de prétentions désespérées, avec une apparence de sécurité et un petit enfant tremblant derrière. Je poursuis le défilé de mes masques pour que ma vie ne soit qu’une fiction. Je te raconte ce qui ne compte pas mais rien de ce qui compte vraiment, ni de ce qui me tourmente à l’intérieur.

Pour cela, quand tu découvriras cette routine, ne te laisse pas tromper par mes paroles ; entend ce que je ne te dis pas. Tout ce que j’aimerais tant te dire mais que je ne sais pas et que je ne peux pas te dire. Je n’aime pas me cacher, je te le confesse. J’aimerais tellement être spontané, honnête et sincère mais il faudra que tu m’aides.

Toi, tu peux sortir à la lumière ma vitalité, tant que tu resteras aimable et attentif.
Car chaque fois que tu essayes de me comprendre mon cœur renaît et bat de nouveau. Je veux que tu saches combien tu es important pour moi et quel pouvoir tu as de faire de moi la personne que je suis.Il suffit que tu le veuilles. Je t’en prie…
Ecoute-moi...
Entends-moi...
Toi seul peux faire tomber ces barrières qui me cachent.
Toi seul peux arracher tous mes masques et me libérer de ma prison solitaire. S’il te plaît, ne m’ignore pas, ne m’abandonne pas, et sois patient. Quelque fois il semble que plus tu t’approches, plus je me rebelle.
Car c’est irrationnel mais c’est ainsi : je repousse ce dont j’ai le plus besoin.
Mais l’amour est plus fort que tout. Et c’est là mon espérance, ma véritable espérance.
Aides-moi à arracher ce masque, mais s’il te plaît, avec des mains douces car à l’intérieur il y a un petit enfant fragile, si fragile.

Qui suis-je, te demandes tu?
Je suis quelqu’un que tu connais très bien.
Je suis chacune des personnes que tu rencontres.
Je suis toi même.

Charles C. Finn.

Le chemin vers une liberté retrouvée

Parfois méprisé, souvent galvaudé, le pardon est un terme mal compris et associé à bon nombre d’idées reçues. Olivier Clerc, fondateur des Journées du pardon, suggère de redéfinir le sens du pardon pour le considérer comme un chemin vers la guérison intérieure.

Don du pardon

On a tous plus ou moins connu une expérience douloureuse qui a laissé en nous un tatouage d’amertume, de haine ou de souffrance qu’on croit indélébile. Il nous parait impossible de pardonner à l’auteur de ces blessures et de tourner la page. Ce serait bien trop facile, pense-t-on. Et puis à quoi bon pardonner ?

Pardonner c’est oublier, c’est céder, c’est cautionner son agresseur. Et si paradoxalement, le pardon était la voie vers la guérison et vers une liberté retrouvée ? Olivier Clerc anime des ateliers du pardon. Dans son nouveau livre, Peut-on tout pardonner), il ouvre la réflexion pour, peut-être, nous inviter à penser autrement. Top Santé l’a rencontré.

Vous invitez à repenser le terme de pardon, qui est selon vous, mal compris et mal interprété. Quelle est la vraie définition du pardon ?

Le mot pardon est entouré d’un flou considérable. Si vous interrogez les gens autour de vous, chacun aura une définition et une compréhension différente selon qu’il a eu une éducation religieuse, des parents athées ou psys. En fait il faut redéfinir ce qu’on entend par le pardon.

Pardonner c’est le chemin vers la guérison des blessures du cœur. Un cœur blessé a besoin d’un baume pour guérir et cicatriser les plaies dont suppure du poison émotionnel fait de haines et de ressentiment. On utilise le pardon comme un baume qui va nous aider à nous libérer de ces émotions négatives. Cette libération s’apparente à ce que j’appelle « une douche du cœur ».

Le pardon serait une question d’hygiène du cœur ?

Absolument. Le pardon lave notre cœur du « cholestérol émotionnel » qui encombre nos artères. Avec cette hygiène émotionnelle, on évite que notre cœur se dessèche. On réapprend à s’ouvrir aux autres sans être dans une position de vulnérabilité ni de victime. Au final, on parvient peu à peu à retrouver la capacité d’aimer.

Le pardon serait donc une démarche personnelle, indépendante du fait de pardonner à la personne qui a pu nous blesser ?

Entrer dans la démarche de pardon nécessite d’inverser notre rapport à celui-ci. Autrement dit on ne pardonne pas à quelqu’un mais on demande pardon. Cette inversion du processus du pardon correspond à l’approche que j’enseigne dans mon livre et que j’appelle « Don du pardon ».

Pourquoi demander pardon et non pas pardonner me direz-vous ? La nuance est importante. Elle insiste sur le fait qu’on doit se libérer de l’illusion que l’autre a le pouvoir de nous guérir. En fait la cicatrisation de nos blessures ne dépend que de nous.

Pour prendre un exemple, on ne va pas demander à celui qui nous a blessé le bras avec un cutter de venir nous soigner. Demander pardon, c’est un processus personnel qui vise à se libérer de l’intérieur, du jugement et de la prétention de vouloir pardonner.

Est-ce un processus forcément long ?

Cela varie d’une personne à l’autre. Pour certains, ce peut être instantané, pour d’autres cela prendra des mois ou des années. Ce travail de pardon est personnel mais peut se faire seul ou à plusieurs dans des groupes de pardon à travers les cercles de pardon que j’ai initiés par exemple. Une certitude, le processus sera d’autant plus long si on a une mauvaise conception du pardon et si on n’identifie pas les obstacles au pardon.

Quels sont ces principaux obstacles ?

Il en existe plusieurs. Par exemple on a tendance à penser que le pardon est religieux. Or on peut panser ses blessures quelles que soient ses croyances et sa philosophie. Le pardon ce n’est pas prier et espérer que la grâce spirituelle nous tombe dessus !

Un autre obstacle classique est de croire que le pardon est un cadeau fait à l’autre. Ou encore que pardonner revient à cautionner ou oublier ce que nous a fait l’autre. Or on peut tout à fait pardonner et entamer ce travail de guérison émotionnelle sans que cela conduise à accepter, cautionner ou excuser des actes qu’on juge intolérables.

Le pardon s’assimile à un yoga du cœur dont la pratique régulière apporte une grande force et beaucoup de courage.

Avez-vous un conseil simple à utiliser au quotidien pour pratiquer ce yoga du cœur ?

Chaque jour on peut faire ce travail de pardon en y consacrant un moment chaque soir avant de s’endormir. Pour cela, on récapitule mentalement ce qui s’est passé dans la journée pour évacuer tous les non-dits, les tensions, émotions négatives ou problèmes non résolus dans notre sommeil et s’endormir léger.

Par Emilie Cailleau pour Top Santé

Olivier Clerc Peut-on tout pardonne, éditions Eyrolles

 

 

 

 

Les clés de la guérison du cœur

Guérison du coeur

« Pardonne même à tes ennemis », « Si on te frappe sur la joue droite, tend l’autre joue » : lorsqu’on a été élevé dans la religion chrétienne, comme ce fut mon cas, ce sont des choses qu’on a entendues des centaines de fois. Bien : mais comment les appliquer ?

Comment puis-je pardonner quand je me retrouve personnellement confronté à une situation très douloureuse, voire traumatisante ?… On sait bien que le cœur n’obéit pas à la volonté et que vouloir pardonner ne marche pas. D’où le risque que je m’en veuille et que je culpabilise parce que je n’arrive pas à pardonner !… 

C’est Don Miguel Ruiz qui m’a offert ma première clé du pardon, au Mexique, en 1999. J’étais alors directeur littéraire chez Jouvence. Nous venions avec Maud Séjournant de créer la collection « Le Cercle de Vie » et j’avais traduit en français Les Quatre Accords Toltèques.

En partant rencontrer Don Miguel à Teotihuacan, je ne me doutais pas qu’il me ferait cadeau d’un rituel de pardon aussi simple que puissant, que j’ai nommé Le Don du Pardon. En moins d’une heure, il m’a fait franchir les quatre étapes croissantes de ce rituel :

  • Demander pardon aux autres.
  • Demander pardon au « diable » (à nos boucs émissaires, à nos projections négatives, à ceux qu’on juge responsables du mal sur Terre).
  • Demander pardon à « Dieu » (au plus grand que soi, à la Vie).
  • Enfin et surtout, se demander pardon à soi-même

La magie de ce rituel, c’est qu’il ne s’agit plus de pardonner, mais bien de demander pardon à chaque étape. Demander pardon à tout ce qu’on a utilisé comme prétexte à garder le cœur fermé, à rester dans la haine, le ressentiment, la rancune. Ce rituel nous restitue notre liberté d’aimer, il nous redonne notre pouvoir, il met fin à l’illusion de croire que ce sont les autres ou encore notre passé qui doivent à jamais déterminer l’état intérieur dans lequel nous sommes.

Le Don du Pardon guérit notre cœur, il en cicatrise les blessures… mais il ne nous empêche pas de faire preuve de discernement – d’utiliser aussi notre tête – pour déterminer pour chaque relation ce qu’il est sage de faire. Pardonner n’est pas cautionner. Pardonner n’est pas oublier. Pardonner n’empêche pas au besoin de faire un procès, mais dans un esprit de justice et non de vengeance. 

Puis, voici trois ans, j’ai découvert l’Ho’oponopono, ce formidable outil qui nous vient d’Hawaï et qui permet lui aussi de travailler sur le pardon, mais pas seulement. Il utilise en effet quatre phrases-clés : « Je suis désolé. Je te demande pardon. Je t’aime. Merci ».

Autrement dit, il allie le sens de la responsabilité et l’empathie (Je suis désolé), au pardon, à l’amour et à la gratitude. Comme le Don du Pardon, l’Ho’oponopono permet de guérir nos blessures et de transformer notre cœur et nos relations, par nous-mêmes, même en l’absence des personnes concernées. Il nous restitue aussi notre responsabilité et notre liberté intérieure.

Plus récemment encore, je suis tombé sur le livre de Colin Tipping Le pouvoir du pardon radical qui propose encore une manière différente d’aborder le pardon. Colin Tipping s’occupe depuis plus de 15 ans de personnes en fin de vie. Quand il ne nous reste plus que quelques mois ou semaines à vivre, et que la question du pardon prend une importance cruciale pour mourir en paix, il n’est plus temps de tergiverser, plus temps de remettre à un lendemain  hypothétique la guérison des blessures de notre cœur. C’est maintenant ou jamais.

Du fait de cette pression du temps, il s’avère possible d’entreprendre ce travail radical sur le pardon que propose Colin Tipping, et qu’en d’autres circonstances on refuserait peut-être. Que dit Colin ? Qu’on peut accéder à une compréhension élargie des choses où nous discernons soudain comment nous avons attiré toutes nos expériences, y compris les plus douloureuses, car elles étaient nécessaires à notre évolution et même à notre guérison.

Dès qu’on accède à cette compréhension, le jugement d’autrui et sa condamnation disparaissent… tout comme le besoin de pardonner. Si l’événement n’est plus perçu comme une offense, il n’y a plus lieu de pardonner. Radicale, cette approche l’est à n’en pas douter : elle vise effectivement à aller jusqu’à la véritable racine de notre souffrance et de ses causes
(radix = racine). 

Jésus disait d’ailleurs « Moi, je ne juge pas ». Et sur la croix, il n’a pas dit « Je vous pardonne, car vous ne savez pas ce que vous faites », mais bien « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ». Même lui a fait appel à plus grand que soi pour le pardon.
Quelle leçon immense il y a là ! 

Olivier Clerc

Olivier Clerc Le don du pardon – Un cadeau toltèque de Don Miguel Ruiz Guy Trédaniel
Colin Tipping Le pouvoir du pardon radical Guy Trédaniel

http://www.olivierclerc.com/