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Dialogue avec l’Ombre

Notre ombre s’attache fidèlement à nos pas. Au matin et au soir, imposante par sa taille, elle se réduit à rien à midi, lorsque le Soleil grimpe au zénith. Cette constatation quotidienne alimentera notre réflexion si nous désirons méditer sur les rapports des corps et de la lumière, analogie facile à transposer sur le plan symbolique.

Dialogue avec l'ombre

Dramaturgie de l’Ombre

Dans la psychologie de Jung, l’Ombre joue un rôle capital. Elle représente tout ce que nous cachons aux autres et à nous-mêmes pour ressembler à un modèle idéal. C’est en fait notre partie obscure, le pôle complémentaire, mais négatif, de notre complexe du Moi. Au cours de notre vie, cette zone ignorée reçoit le dépôt de plus en plus épais de nos actes passés, du refoulement de nos désirs illicites, de tout ce que nous avons entrepris et raté, dépôt alimentant notre culpabilité et notre amertume.

Plus nous ignorons volontairement cette lie, plus elle devient noire et épaisse. Ce dépôt ne représente pas forcément le Mal en nous, mais plutôt tout ce qui est primitif, aveugle, inadapté. Il alimente notre peur. En fait, l’Ombre incarne notre inconscient personnel. Mais, à cause de ses racines archétypiques, elle peut figurer aussi bien le Mal absolu, surtout sur le plan collectif. C’est alors que surgit le Diable, entouré de ses créatures maléfiques.

La plupart du temps, l’on projette son ombre sur autrui. C’est lui qui a toujours tort. Cette projection de toutes nos négativités alimente nos aversions incompréhensibles et nos haines viscérales. Mais elle est aussi un moyen de voir clair en nous, à condition de prendre conscience de cette projection.

Comment affronter cette inconnue si puissante ? Nous nous rendrons vite compte qu’elle possède une énergie qui nous dépasse; la forcer nous fait risquer le pire. Il faut plutôt tenter de dialoguer avec elle. Sa réponse survient un jour, toute seule, évidente, d’une façon imprévisible. Nous devons ainsi dépasser le conflit, plutôt que le résoudre.

C’est à ce prix que nous intégrerons notre Ombre, sans répercussion fâcheuse. Si nous refusons ce marché – et la tentation est grande -, l’Ombre régentera en secret notre existence et nous tendra des pièges, peut-être mortels (accidents). C’est le cas pour « l’homme qui a perdu son ombre », celui qui croit tout savoir de lui-même et devient la victime de son outrecuidance.

Seul, le Soi peut transcender le problème de l’Ombre. Car celle-ci communique avec les grands archétypes, l’Anima (âme féminine de l’homme) et l’animus (pôle masculin de la femme). Elle a donc une fonction de relation qui n’est pas entièrement négative; et même une fécondité créatrice. Le processus psychologique consiste à prendre conscience de son Ombre et à l’intégrer à sa conscience, au-delà de tous les préjugés moraux et sociaux qui l’entachent.

On ne doit pas « avoir peur de son ombre ». Pourtant, l’approcher soulève une résistance considérable. Cette prospection se manifeste par de puissantes vagues émotionnelles et peut tourner à l’obsession. On parlera alors de « possession par l’Ombre ». Pour la neutraliser, nous devrons avoir le courage de « descendre en enfer », afin de rencontrer le couple divin, Anima-Animus, qui nous permettra de remonter vers le soleil du Soi, cet accomplissement libérateur.

Il s’agit d’un processus initiatique millénaire que l’on retrouve aussi bien dans les légendes universelles, la dialectique alchimique, le processus d’individuation jungien, les œuvres géniales des poètes (Dante et la Divine Comédie) que dans les productions du Rêve éveillé, accessibles à tous.

Au sein des rêves, l’Ombre se manifeste sous diverses formes qui évoquent toutes les ténèbres. Ses personnifications peuvent paraître déroutantes surtout lorsqu’elle s’allie aux grandes figures archétypiques.

Noir plus noir que le noir

L’Ombre a pour caractéristique la noirceur la plus absolue. Elle témoigne ainsi de son imperméabilité à la lumière, c’est-à-dire à la pleine conscience. Mais Bachelard, qui cite la formule alchimique Nigrum nigrius nigro, rappelle que dans les ténèbres de la Terre germent les graines du futur. Cette fécondité ne doit pas être oubliée lorsqu’on parle de l’Ombre. Certes, celle-ci représente le Mal, mais elle est aussi matrice énergétique de l’avenir. Une telle dualité ambiguë se retrouve chez les rêveurs.

Prenons pour exemple le charbon. Il est noir et résulte d’une fossilisation millénaire, donc d’une pétrification inexorable. Mais, dans nos cheminées, il alimente le feu, la chaleur et la lumière. On voit que le symbolisme de la mine de charbon présente plusieurs facettes, dont l’une est positive sur le plan de nos énergies mobilisables.

Dans le rêve se confondent espace et temps. Le temps est conçu comme un espace à parcourir. Il fait ainsi souvent référence au processus, aux étapes et au but de la vieille alchimie, sous la forme d’un itinéraire symbolique vers le Centre. Jung avait déjà fait de ce parcours le modèle anticipateur de son processus d’individuation.

Rien en nous n’est foncièrement mauvais. La nature humaine demeure ambiguë, avec sa part de lumière et sa part d’ombre. L’essentiel est de conserver le contact entre nos différents opposés. L’affrontement se fait parfois brutal, mais doit toujours permettre le dialogue. L’essentiel est de reconnaître cette force en nous afin de lui rendre la parole.

Comme au théâtre. Et les répliques se font souvent inattendues et mordantes. Ce dialogue en toute franchise peut devenir comique ou dramatique. L’essentiel est l’émergence du non-dit et la parole donnée à l’inexprimable, au honteux.

Sous le travestissement des rôles, les réparties circulent librement. On se dit enfin crûment la vérité. On rétablit la dynamique intrapsychique, paralysée par l’angoisse. On désarme les méfaits de l’Ombre en en faisant une part appréciée de nous-même. Reconnue, elle perd sa virulence et son agressivité pour s’allier aux forces positives dans leur marche vers l’équilibre pacifique du Soi.

David Guerdon

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Que nous apprend le rêve ?

Pour la philosophe et psychanalyste Anne  Dufourmantelle, auteur d’Intelligence du rêve, celui-là n’est pas une fantaisie du cerveau, mais un puissant outil de savoir et de transformation. Qu’a-t-il à nous apprendre ? Quels horizons dessine-t-il ? Entretien.

Quelle est l’utilité du rêve ?

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Dans la vie, nous nous heurtons souvent aux mêmes problèmes, nous répétons les mêmes chagrins, les mêmes situations. Par cette répétition, nous cherchons à réparer une situation. Mais nous ne cessons de retomber, parce que notre conscient, qui aime la tranquillité, se masque les éléments perturbateurs.

Le rêve, lui, les réinvite. Il se fait l’intercesseur des choses importantes que notre être a à nous dire, mais que notre conscient ne veut pas entendre. Il contourne les censures et les interdits, dévoile les faux semblants, met à jour les fantasmes… Mais inaugure aussi un chemin.

Il ne fait pas seulement signe vers les blocages de notre histoire et les postures dans lesquelles nous sommes figés : il propose des pistes nouvelles pour en sortir, offre des clés pour construire une autre perception du présent et un autre avenir. C’est une sorte de signal. Comme Tobie Nathan, je considère qu’il est un réel savoir, une magnifique source d’enrichissement. En ce sens, il peut vraiment avoir un impact sur nos vies.

Le rêve, plutôt qu’un délire, serait donc une hyperacuité ?

Il peut avoir la fulgurance d’une pleine conscience. Il nous renseigne sur nos peurs, nos compromissions, nos dénis, nos conditionnements, mais aussi sur nos capacités. En inversant les codes qui composent notre image du monde, il offre un relevé de sens inédit et parvient à révéler le désir qui secrètement nous soutient et arme nos vies. Il a le pouvoir d’annoncer ce qui arrive, et de mettre entre nos mains la possibilité d’y répondre – avant que le corps ne tombe malade, que l’accident ne survienne…

Voilà qui interroge la « vérité » de notre réalité ordinaire !

Même les scientifiques ont aujourd’hui du mal à parler de « la » vérité. Une vérité le reste jusqu’à ce qu’une nouvelle théorie vienne affiner, déplacer, voire remettre en question la manière dont on voyait le monde jusque-là. Malgré tout, ce qui est troublant, ce que je ressens subjectivement, c’est qu’il y a parfois des moments « de vérité ».

Par exemple, lorsqu’un patient parvient à traverser un épisode de son passé, tout à coup, des éléments se rejoignent et s’alignent, un changement d’axe s’opère, ressenti comme une conversion. Ces moments de révélation intime font vérité. En ce sens, le rêve n’est pas le contraire de la vérité, mais sa traduction la plus directe.

Peut-il alerter sur des événements qui dépassent l’individu ?

Il existe plusieurs registres au rêve, comme il y en existe plusieurs à la conscience. Certains puisent dans des éléments beaucoup plus vastes que le moi et touchent à l’universel, en informant de l’état du monde ou d’un événement à venir. Ils anticipent, pressentent. Un ouvrage a ainsi recensé les rêves qui avaient été faits avant la seconde guerre mondiale ; c’est fascinant de voir comme tout était déjà là, décrit…

Ces rêves démontrent-ils l’amplitude de nos capacités de perception ?

Je les crois bien plus vastes que ce que peut en explorer notre conscience ordinaire. Dès lors qu’on se branche sur une dimension qui dépasse la lucarne très étroite du moi, nous pouvons capter des tas d’informations, qui se retranscrivent dans nos rêves. C’est ce qui lui donne sa capacité prémonitoire et de transmission de savoir.

Comme cette personne réveillée en pleine nuit par la vision d’un accident, bien réel, à des kilomètres de là ; ou celle qui rêve d’un événement ayant eu lieu trois générations auparavant, dont elle ignorait tout, mais qui s’avère vrai… Ces faits troublants bousculent nos visions du monde, au même titre que les synchronicités et la télépathie.

En analyse, il m’est arrivé plusieurs fois de penser la même chose que mes patients, exactement au même moment ! Nous n’avons pas fini d’explorer les facultés du cerveau, sa plasticité, ce qu’on en active ou désactive au quotidien. Nous ignorons de quoi nous sommes capables. Des expériences au MIT ont par exemple montré que notre corps peut anticiper un événement de plusieurs secondes. Notre réactivité psychique précède le conscient.

De quoi bouleverser notre rapport au monde…

Hegel disait que nous rêvons uniquement parce que nous ne sommes pas en rapport avec le tout. Le rêve et son mystère sont des modalités du réel. Nous rêvons tous, toutes les nuits, même si nous ne nous en souvenons pas. Le rêve transcende les frontières : il n’a pas de limites, de bords, de hiérarchie. Il ignore le temps, fait aussi bien avec des éléments du présent, des événements du passé, une histoire vieille de mille ans ou de choses à venir.

Il associe des souvenirs à des pensées, des émotions sédimentées à des impressions reçues d’ailleurs, des vécus personnels à des données culturelles. Les échelles de valeur, d’urgence, de grandeur n’y sont pas respectées. Le rêve rend aussi poreux le rapport entre l’intérieur et l’extérieur, le visible et l’invisible ; il essaie d’échapper à la dualité parfois un peu simpliste entre le conscient et l’inconscient, en étant ouvert aux connexions, à cette intelligence perceptive du monde qui est bien plus vaste que le moi.

Au fond, le rêve est-il un éveil ?

porte

Il est un éveil à une autre conscience ou prise de conscience. Il est tout à la fois l’envers de la raison et le lieu où elle est le plus efficace. Beaucoup de penseurs et de scientifiques ont ainsi trouvé en songe ou en vision des pistes, des réponses ou des solutions.

Preuve aussi de l’étonnant pouvoir de création qui est en nous…

Le rêve est fascinant. Je suis analyste depuis vingt ans, et je ne m’en lasse pas ! Il utilise tout : des lettres, des images, des métonymies, des déplacements, des répétitions, des mises en espace, des scénarisations, un détail pour désigner l’essentiel…

Le réservoir à son actif semble quasiment infini. Son mode opératoire, c’est le renversement constant. Face à une frustration, il va halluciner une satisfaction. Si vous rêvez d’être poursuivi, il faudra vous demander ce que vous poursuivez, vous ! Il faut prendre soin de ce qui, en nous, est capable de rêve. Et ne pas avoir peur de nos capacités de vision.

Est-ce un chemin vers la liberté ?

Le rêve nous invite à décaler sans cesse notre angle de vision, ainsi qu’à être ouvert à l’inconnu, à l’inattendu, à l’inexploré. C’est une forme de dissidence absolue : personne ne peut commander aux rêves, c’est le lieu où s’exprime le principe de liberté inaliénable de l’être humain.

Il nous fait comprendre que la résistance à une vie plus haute, plus forte, plus intense, n’est pas dans la réalité extérieure, mais en nous. En ce sens, il est un appel à une révolution intime, au retournement de l’être. Il nous met sur cette piste… tout en nous en montrant les ambivalences : il y a toujours un prix à payer pour assumer sa liberté. Être libre, c’est sortir de l’enfance, renoncer à une certaine sécurité. Est-on prêt à cela ? Le rêve va voir dans la nuit, nous confronte à nos choix.

Agit-il de lui-même ou faut-il l’interpréter pour qu’il prenne sa puissance ?

Je constate que les gens qui se souviennent bien de leurs rêves, qui peuvent s’y relier et les relater facilement, avancent plus vite que les autres. En analyse, c’est un turbo phénoménal. La première étape est de s’ouvrir à eux, en formulant le souhait de s’en souvenir.

Un rêve que l’on se remémore agit déjà, à condition de lui donner une substance extérieure en l’écrivant ou en le racontant. Après, je trouve intéressant de voir ce qu’il a à dire plus profondément, en tout cas de se laisser interroger par lui, d’associer autour. L’imagination est une force immense, qui a des choses à nous apprendre. Pour moi, elle est tout sauf trompeuse. L’ouverture au sensible, au subtil, à l’énigmatique, permet d’être plus créateur de sa vie.

Les rêves lucides sont-ils aussi efficaces ?

Quand un patient n’a pas accès au contenu de ses nuits, je travaille avec lui en rêve éveillé, par des associations libres, qui lui permettent de se relier à son imaginaire et à des expériences passées, intuitivement migrantes du rêve. Quand je m’absente un long moment, je conseille à mes patients, s’ils ont des angoisses matinales ou font un rêve perturbant, de consacrer une demi-heure à une séance d’écriture automatique, sans censure, puis de laisser reposer une journée. En reprenant le texte, ils s’aperçoivent que sous ses airs totalement débridés, il recèle des éléments qui indiquent des issues, pointent déjà vers un après.

Intelligence du rêve, Anne Dufourmantelle, Manuels Payot Février 2012 ; 173 pages

Source Inrees

Rêves, les voix de notre inconscient

Pour les psychanalystes, nos rêves contiennent toujours un enseignement personnalisé, lié à notre histoire singulière. Entretien avec Jean Sandretto, praticien aguerri de la vie onirique. 

Jean Sandretto, psychiatre et psychanalyste, a décidé de se pencher sur le rêve et le délire, deux phénomènes plus voisins qu’il n’y paraît. Il a travaillé plusieurs années avec Michel Jouvet, neurophysiologiste spécialiste des rêves et collabore régulièrement à la revue de psychanalyse Topique

« Certains rêves contiennent toute une vie », assure Jean Sandretto. Pour lui, ils ne sont pas seulement une « voie royale vers l’inconscient », ainsi que les définissait Freud. Ils sont des messagers qui nous expliquent notre passé et nos impasses actuelles et, en même temps, des guides qui nous ouvrent les portes de l’avenir. Plus encore : ils sont indispensables à la survie de notre santé psychique. Démonstration de leur importance par un décrypteur freudien.

Psychologies : Interpréter les rêves est-ce vraiment utile ?

Jean Sandretto : Oui, si on veut apprendre à se connaître et évoluer. A un moment, j’ai dû prendre en charge des patients d’un confrère psychanalyste qui n’avaient jamais parlé de leurs rêves avec lui. Après quelques mois de travail régulier sur leurs rêves, je les ai vus changer, mieux s’assumer. Ils étaient devenus capables d’utiliser une énergie psychique jusque-là bloquée par un discours trop rationnel, coupé des émotions.

Dans cette exploration, certains rêves sont, selon vous, « prophétiques ». Est-ce une réalité ou une façon de parler ?

Je crois qu’il existe vraiment des rêves dirigés vers le futur, qui préparent la personne aux évolutions qu’elle va connaître – alors qu’elle-même ne s’en rend pas forcément compte.

C’est logique : l’inconscient est toujours en avance sur le sujet conscient. En eux-mêmes, ces rêves ne sont pas différents des rêves habituels. C’est l’effet qu’ils produisent qui nous permet de les reconnaître : brutalement, le champ des possibles s’ouvre et s’élargit, les blocages sautent.

Dans 90 % des cas, ils sont suivis de transformations concrètes dans le moi et l’existence du rêveur. J’ignore pourquoi ils se produisent à un moment et pas à un autre. Peut-être sont-ils l’aboutissement d’années d’interrogations et de travail sur soi.

Ces rêves « prophétiques » sont presque toujours précédés de rêves que vous appelez des « sagas historiques ». Comment les repérer ?

Ils étonnent par leur longueur et leur clarté. Le rêveur paraît d’un coup mettre en perspective, sous un jour nouveau, toute sa vie passée. Sans effort, il saisit pourquoi il est devenu tel qu’il est, il comprend la cause de ses difficultés – par exemple, ses conduites d’échec dans les relations amoureuses ou sur le plan professionnel.

Alors que les rêves normaux sont séquencés, hachurés, absurdes, ceux-là frappent par leur cohérence, leur linéarité. Ils se présentent comme des romans, le roman d’une vie. Les personnages et événements clés de l’existence du rêveur sont présents.

Des souvenirs enfouis remontent à la surface. Surtout, au réveil, la personne éprouve une sensation de jubilation. Elle sait qu’elle a découvert quelque chose d’essentiel, sans qu’on le lui explique.

Dans votre approche des rêves, vous vous référez beaucoup au Talmud et au Zohar, l’ouvrage princeps de la tradition kabbalistique. Que vous apportent ces textes ?

Kabbale

Pour moi, la Kabbale reste un instrument précieux parce qu’elle est la première tradition à avoir vu dans le rêve un outil de changement, de connaissance de soi et de ses désirs. Des siècles avant l’invention de la psychanalyse, elle enseignait déjà que les rêves sont des messages qui nous sont envoyés, qu’« un rêve non déchiffré est une lettre qui n’a pas été lue »… D’ailleurs, nous pouvons constater qu’un rêve mal compris revient régulièrement. L’inconscient insiste, veut être entendu.

De la Kabbale, vous retenez qu’il faut toujours donner une interprétation positive d’un rêve. Pourquoi est-ce si important ?

« Les amis d’un homme doivent soutenir une interprétation favorable – même, et surtout, quand le rêve qui leur a été raconté semble, à première vue, de mauvais augure – et tout ira pour le mieux », nous dit le Zohar. L’interprétation positive a pour effet d’apaiser l’angoisse qu’emportent avec eux certains rêves où la pulsion de mort est très présente. Elle évite à la personne d’en rester prisonnière et relance le processus d’évolution.

 J’ai vu des gens bloqués à vie par une interprétation négative, qui fonctionnait comme une authentique malédiction. Effectivement, extraire des éléments positifs d’un rêve apparemment totalement négatif exige parfois des efforts mentaux considérables. En tout cas, si dans un premier temps, je ne repère rien de positif, je me tais !

On m’a rapporté un rêve, pour lequel je ne vois aucune interprétation positive. « Je suis dans une gare. Dans tous les trains, je vois des centaines de personnes malades. Moi-même, je me sens fiévreuse. Quand je me réveille, je pense à une phrase de la fable de La Fontaine, Les Animaux malades de la peste : “Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.” »

Je ne peux pas interpréter en profondeur les rêves de quelqu’un dont j’ignore tout. J’entends bien que la personne s’est trouvée en danger. S’il y a un élément positif, c’est que, même si « tous étaient frappés », malgré tout, « ils ne mouraient pas tous ». Insister sur le « ils ne mouraient pas tous » plutôt que sur l’idée que « tous étaient frappés » peut, me semble-t-il, avoir un effet pacifiant. C’est un point de vue qui met l’accent sur la possibilité d’échapper au péril et devrait permettre à la personne de se sentir moins vulnérable.

Isabelle Taubes

A lire : Le Psychiatre et la Voyante, le dialogue improbable de Jean Sandretto avec Eliane Gauthier (Almora, 2006).

 

 

Les rêves, nos alliés de nuit

Loin d’être des fantaisies inutiles, nos rêves nous parlent. Ouvrir le dialogue avec eux, c’est se donner la possibilité d’évoluer.

 « C’est vraiment étrange. Cette nuit, dans mon sommeil, je retrouvais mon père, mort il y a quinze ans. Il était sans rides, jovial, en pleine forme. Nous avions une longue conversation, et ce matin, je me suis réveillée avec une belle énergie, comme renouvelée. ». « Moi, j’entrais dans une maison et je découvrais encore et encore des pièces inhabitées… »

Ces dialogues de rêveurs étonnés, nous en avons tous. Avec nos conjoints, nos collègues, nos enfants… A chaque fois, celui qui nous raconte l’un de ses rêves nous fait un cadeau.

Il nous révèle une part extrêmement intime de lui. Peut-être la plus intime et la plus libre : gratuite, poétique, non contaminée par les règles, les conventions sociales ou les attentes des autres, cette « seconde vie » onirique, comme disait le poète Gérard de Nerval, est un pur produit de notre être profond. Et un formidable outil d’évolution et de connaissance de soi.

Protecteurs des rêveurs

Messagers des dieux grecs, inspirateurs des prophètes ou des grands chefs indiens, nos récits oniriques ont toujours été perçus comme des guides bénéfiques. Freud, puis aujourd’hui certaines études scientifiques, confirment qu’ils sont des « contenants » réellement nécessaires à notre survie.

« Gardiens du sommeil » pour l’inventeur de la psychanalyse, ils nous aident en premier lieu à rester plongés dans le repos. Ainsi, rêver qu’il boit à une source d’eau fraîche évite à celui qui a soif de se réveiller.

Notre vie onirique nous permet aussi de recycler, trier, éliminer certaines informations accumulées lors des événements de la journée. Grâce à nos rêves, nous rejetons le superflu, dégageons nos priorités. Et assouvissons enfin, si l’on en croit Freud, nos désirs les plus inavouables. De quoi nous reconstruire et partir d’un bon pied chaque jour, en quelque sorte.

Surtout, les rêves semblent avoir le pouvoir de nous mettre en contact avec une réserve de connaissance ancestrale et universelle. Pour les Aborigènes, les visions oniriques préexistent d’ailleurs au rêveur.

Elles sont « avant » lui et fondent l’univers. « Nous disposons dans nos rêves d’un fonds de connaissances beaucoup plus vaste que celui que nous possédons à l’état de veille », affirme le psychanalyste Guy Corneau. La preuve : nous découvrons parfois dans notre sommeil des symboles ou des mots que nous ignorons ou n’utilisons jamais consciemment.

Des images venues de la nuit des temps

rêve

Freud appelait ces éléments qui ne sont pas individuels ou liés à l’histoire singulière du rêveur des « résidus archaïques ». Jung, lui, les nommera « archétypes ». Ces « formes psychiques qu’aucun incident de la vie ne peut expliquer semblent être innées, originelles et constituer un héritage de l’esprit humain (In Essai d’exploration de l’inconscient, Gallimard, “Folio”, 1988) ».

L’inventeur de l’inconscient collectif l’a observé en particulier auprès des enfants. Une petite fille de 10 ans avait raconté plusieurs rêves à son père, un patient de Jung. Y apparaissait une « bête malfaisante, un monstre à forme de serpent avec de multiples cornes ». Jung découvrit que ce
« serpent à cornes » n’avait été mentionné qu’une seule fois, dans l’alchimie latine du XVIe siècle. Comment l’enfant pouvait-elle avoir eu accès à cette image ?

Produits de notre « psyché vertigineusement ancienne », comme disait Jung, ces images sont des représentations instinctives venues de la nuit des temps et transmises de génération en génération. Figures du serpent, des frères ennemis, du labyrinthe, de l’eau, du soleil…

Nourris de mythologies, de religions, le plus souvent universels, ces symboles viennent peupler nos rêves au milieu de nos préoccupations professionnelles ou affectives du moment. Et apportent sur celles-ci un éclairage nouveau.

Les dictionnaires et clés des songes de tous bords tentent de réduire ces images à une simple signification : « ça » ou « ça ». Ils ont tendance à laisser croire qu’il existe un « prêt-à-interpréter » comme il y a un prêt-à-porter pour tous.

En réalité, et toute personne en analyse le vérifie à chaque fois qu’elle associe un détail de son rêve à une figure mythologique (Œdipe en est bien une…), c’est dans le dialogue qu’elles ouvrent entre universel et singulier, entre inconscient et conscient, entre savoir de l’humanité et interrogations personnelles que ces images deviennent fécondes et inspirantes.

Des facteurs de création

En ce sens, il est impossible d’affirmer que tel rêve est positif ou négatif (même nos cauchemars les plus affreux font affleurer à la surface des angoisses qui, refoulées, nous empêcheraient d’avancer). Les images de nos scénarios oniriques ont toujours plusieurs sens, et c’est le travail d’association et d’interprétation qui nous permet de mieux comprendre et d’évoluer.

La plupart des thérapeutes et conseillers en développement personnel nous incitent à tirer profit de nos rêves en établissant un dialogue régulier avec eux via des carnets de rêves, des journaux intimes…

Si une image ne prend son sens qu’au milieu des autres, un rêve ne délivre en effet son message que dans sa continuité avec les rêves précédents ou suivants d’un rêveur particulier, ainsi que l’observait Jung.

Pour Guy Corneau, ce sont les rêves du matin, ceux que nous avons en phase de sommeil paradoxal, qui peuvent le plus nous aider. Ce sont d’ailleurs ceux dont nous nous souvenons le plus facilement. « Ils sont à la fois les plus symboliques et les plus près de nos préoccupations conscientes, car nous commençons à nous préparer pour le jour qui arrive.

L’inconscient propose alors son angle créateur et élargit le point de vue de la conscience sur les problèmes que nous rencontrons. » Certains font ainsi l’expérience d’un rêve qui les remet sur la bonne voie, celle qui est juste pour eux.

Raconter ses rêves à un autre est un premier pas. Écouter ceux des autres est aussi enrichissant, même si le récit détaillé de notre interlocuteur peut nous ennuyer (parce que ce ne sont pas
« nos » visions, « nos » images, et que nous avons donc moins d’émotions à leur contact). Mais le vrai bénéfice vient d’un lien approfondi et régulier avec nos visions personnelles.

« Soyons attentifs à nos images oniriques singulières, invite la thérapeute américaine Patricia Garfield. Méditons-les, suivons leur développement à travers notre journal de rêves, concrétisons-les à l’état de veille, intégrons-les dans notre moi conscient, et notre personnalité viendra ainsi à s’épanouir ». Alors peut-être nos jours seront-ils réellement plus beaux… grâce à nos nuits.

livreLe bréviaire du bon rêveur

Pour construire une relation plus intime avec ses songes, il faut d’abord s’en souvenir, puis les interpréter. Quelques pistes pour y arriver.

• En vous couchant, répétez-vous : « Je veux me souvenir d’un rêve demain. »

• N’interrompez pas volontairement votre sommeil. Mais soyez prêt à griffonner quelques mots dès votre réveil ou dans la nuit. Pour ce faire, posez sur votre table de chevet un cahier ou un magnétophone.

• Plus tard, reprenez ces notes succinctes pour écrire précisément le récit du rêve dans un carnet dédié. Comptez un petit quart d’heure. Ne vous souciez pas du style. Tâchez de détailler la description des événements et de ce que vous avez ressenti. Datez et titrez.

• Interrogez-vous sur la signification de vos songes : compilés dans un journal, ils devraient rapidement faire apparaître des situations ou des thèmes récurrents.

• Astreignez-vous à répéter cet exercice régulièrement. C’est avec le temps et l’expérience que des clés vous apparaîtront et que vous pourrez mieux comprendre vos rêves.

Pascale Senk

A lire :

Le Livre des rêves de Sylvain Michelet, Roger Ripert et Nicolas Maillard.
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur vos voyages nocturnes (Albin Michel, 2000).

Mille et Une Façons de décoder nos rêves de Tony Crisp.
Une lecture moderne de notre vie relationnelle telle qu’elle apparaît dans nos rêves (Éditions Contre-Dires, 2006).