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L’ombre fut tellement aimée de la lumière qu’elle devient clarté…

Ombre et lumière

Tu vas arriver

Tu vas arriver et ils seront tous là

Tous et toutes, ils seront là

Et lorsque tu arriveras,

Le drame pourra commencer car il ne manquait que toi.

C’est ta propre histoire que l’on va jouer

On va jouer ton éloignement par rapport à toi-même

Ton éloignement de ce qui est même que toi

Et que tu ne reconnais pas

On va jouer la rage, le meurtre, la folie,

Le mensonge et la jalousie

On va jouer le sexe, la passion, les soupirs,

Les ivresses, les défaites et la fatigue.

On va jouer toute la pièce.

Et tu pourras vociférer ou ne rien dire,

Tout va se jouer quand même,

Tout va se jouer jusqu’à ce que tu dises :

« Ce n’est que du théâtre…! »

Mais cela est prévu dans la pièce,

Et tu ne pourras pas sortir.

Tu pourras t’émerveiller, t’émouvoir,

T’immoler, t’humilier,

Tout va se jouer quand même.

Jusqu’à ce que tu t’écries :

« Je comprends maintenant ! Je suis tous ces personnages…! »

Mais cela aussi est prévu dans la pièce

Et tu ne pourras pas sortir.

Tout va reprendre et se répéter, jusqu’à ce que ton cœur se brise,

Jusqu’à ce que ton petit moi s’épuise,

Et que tu puisses tout accueillir.

Alors en silence, tu le diras :

« J’aime… enfin j’aime ! »

Je savoure tous ces personnages,

Les victimes comme les bourreaux,

Les sauveurs comme les persécuteurs,

Je les ai dans la peau

Ils passent tous en moi

Je les vois circuler

Et je me sens libre de devenir chacun d’eux,

Ou de ne rien devenir du tout..

Cela aussi est prévu dans la pièce,

Mais cette fois tu pourras sortir du théâtre.

Cependant, ce ne sera pas une nécessité…

Tes yeux se seront affranchis et la pupille dilatée

Tu ne sauras plus que contempler tout ce que tu es.

Oui, je te le dis, lorsque tu arriveras,

Ils seront tous là

Tu ne les reconnaîtras pas.

Et pourtant ils ne seront que toi-même…

Voilà, si chacun prend sa part d’ombre, elle n’aura plus besoin d’être projetée sur l’autre ou sur le monde… et l’ombre sera tellement aimée de la lumière qu’elle deviendra clarté.

Guy Corneau

Le chemin vers une liberté retrouvée

Parfois méprisé, souvent galvaudé, le pardon est un terme mal compris et associé à bon nombre d’idées reçues. Olivier Clerc, fondateur des Journées du pardon, suggère de redéfinir le sens du pardon pour le considérer comme un chemin vers la guérison intérieure.

Don du pardon

On a tous plus ou moins connu une expérience douloureuse qui a laissé en nous un tatouage d’amertume, de haine ou de souffrance qu’on croit indélébile. Il nous parait impossible de pardonner à l’auteur de ces blessures et de tourner la page. Ce serait bien trop facile, pense-t-on. Et puis à quoi bon pardonner ?

Pardonner c’est oublier, c’est céder, c’est cautionner son agresseur. Et si paradoxalement, le pardon était la voie vers la guérison et vers une liberté retrouvée ? Olivier Clerc anime des ateliers du pardon. Dans son nouveau livre, Peut-on tout pardonner), il ouvre la réflexion pour, peut-être, nous inviter à penser autrement. Top Santé l’a rencontré.

Vous invitez à repenser le terme de pardon, qui est selon vous, mal compris et mal interprété. Quelle est la vraie définition du pardon ?

Le mot pardon est entouré d’un flou considérable. Si vous interrogez les gens autour de vous, chacun aura une définition et une compréhension différente selon qu’il a eu une éducation religieuse, des parents athées ou psys. En fait il faut redéfinir ce qu’on entend par le pardon.

Pardonner c’est le chemin vers la guérison des blessures du cœur. Un cœur blessé a besoin d’un baume pour guérir et cicatriser les plaies dont suppure du poison émotionnel fait de haines et de ressentiment. On utilise le pardon comme un baume qui va nous aider à nous libérer de ces émotions négatives. Cette libération s’apparente à ce que j’appelle « une douche du cœur ».

Le pardon serait une question d’hygiène du cœur ?

Absolument. Le pardon lave notre cœur du « cholestérol émotionnel » qui encombre nos artères. Avec cette hygiène émotionnelle, on évite que notre cœur se dessèche. On réapprend à s’ouvrir aux autres sans être dans une position de vulnérabilité ni de victime. Au final, on parvient peu à peu à retrouver la capacité d’aimer.

Le pardon serait donc une démarche personnelle, indépendante du fait de pardonner à la personne qui a pu nous blesser ?

Entrer dans la démarche de pardon nécessite d’inverser notre rapport à celui-ci. Autrement dit on ne pardonne pas à quelqu’un mais on demande pardon. Cette inversion du processus du pardon correspond à l’approche que j’enseigne dans mon livre et que j’appelle « Don du pardon ».

Pourquoi demander pardon et non pas pardonner me direz-vous ? La nuance est importante. Elle insiste sur le fait qu’on doit se libérer de l’illusion que l’autre a le pouvoir de nous guérir. En fait la cicatrisation de nos blessures ne dépend que de nous.

Pour prendre un exemple, on ne va pas demander à celui qui nous a blessé le bras avec un cutter de venir nous soigner. Demander pardon, c’est un processus personnel qui vise à se libérer de l’intérieur, du jugement et de la prétention de vouloir pardonner.

Est-ce un processus forcément long ?

Cela varie d’une personne à l’autre. Pour certains, ce peut être instantané, pour d’autres cela prendra des mois ou des années. Ce travail de pardon est personnel mais peut se faire seul ou à plusieurs dans des groupes de pardon à travers les cercles de pardon que j’ai initiés par exemple. Une certitude, le processus sera d’autant plus long si on a une mauvaise conception du pardon et si on n’identifie pas les obstacles au pardon.

Quels sont ces principaux obstacles ?

Il en existe plusieurs. Par exemple on a tendance à penser que le pardon est religieux. Or on peut panser ses blessures quelles que soient ses croyances et sa philosophie. Le pardon ce n’est pas prier et espérer que la grâce spirituelle nous tombe dessus !

Un autre obstacle classique est de croire que le pardon est un cadeau fait à l’autre. Ou encore que pardonner revient à cautionner ou oublier ce que nous a fait l’autre. Or on peut tout à fait pardonner et entamer ce travail de guérison émotionnelle sans que cela conduise à accepter, cautionner ou excuser des actes qu’on juge intolérables.

Le pardon s’assimile à un yoga du cœur dont la pratique régulière apporte une grande force et beaucoup de courage.

Avez-vous un conseil simple à utiliser au quotidien pour pratiquer ce yoga du cœur ?

Chaque jour on peut faire ce travail de pardon en y consacrant un moment chaque soir avant de s’endormir. Pour cela, on récapitule mentalement ce qui s’est passé dans la journée pour évacuer tous les non-dits, les tensions, émotions négatives ou problèmes non résolus dans notre sommeil et s’endormir léger.

Par Emilie Cailleau pour Top Santé

Olivier Clerc Peut-on tout pardonne, éditions Eyrolles

 

 

 

 

Les clés de la guérison du cœur

Guérison du coeur

« Pardonne même à tes ennemis », « Si on te frappe sur la joue droite, tend l’autre joue » : lorsqu’on a été élevé dans la religion chrétienne, comme ce fut mon cas, ce sont des choses qu’on a entendues des centaines de fois. Bien : mais comment les appliquer ?

Comment puis-je pardonner quand je me retrouve personnellement confronté à une situation très douloureuse, voire traumatisante ?… On sait bien que le cœur n’obéit pas à la volonté et que vouloir pardonner ne marche pas. D’où le risque que je m’en veuille et que je culpabilise parce que je n’arrive pas à pardonner !… 

C’est Don Miguel Ruiz qui m’a offert ma première clé du pardon, au Mexique, en 1999. J’étais alors directeur littéraire chez Jouvence. Nous venions avec Maud Séjournant de créer la collection « Le Cercle de Vie » et j’avais traduit en français Les Quatre Accords Toltèques.

En partant rencontrer Don Miguel à Teotihuacan, je ne me doutais pas qu’il me ferait cadeau d’un rituel de pardon aussi simple que puissant, que j’ai nommé Le Don du Pardon. En moins d’une heure, il m’a fait franchir les quatre étapes croissantes de ce rituel :

  • Demander pardon aux autres.
  • Demander pardon au « diable » (à nos boucs émissaires, à nos projections négatives, à ceux qu’on juge responsables du mal sur Terre).
  • Demander pardon à « Dieu » (au plus grand que soi, à la Vie).
  • Enfin et surtout, se demander pardon à soi-même

La magie de ce rituel, c’est qu’il ne s’agit plus de pardonner, mais bien de demander pardon à chaque étape. Demander pardon à tout ce qu’on a utilisé comme prétexte à garder le cœur fermé, à rester dans la haine, le ressentiment, la rancune. Ce rituel nous restitue notre liberté d’aimer, il nous redonne notre pouvoir, il met fin à l’illusion de croire que ce sont les autres ou encore notre passé qui doivent à jamais déterminer l’état intérieur dans lequel nous sommes.

Le Don du Pardon guérit notre cœur, il en cicatrise les blessures… mais il ne nous empêche pas de faire preuve de discernement – d’utiliser aussi notre tête – pour déterminer pour chaque relation ce qu’il est sage de faire. Pardonner n’est pas cautionner. Pardonner n’est pas oublier. Pardonner n’empêche pas au besoin de faire un procès, mais dans un esprit de justice et non de vengeance. 

Puis, voici trois ans, j’ai découvert l’Ho’oponopono, ce formidable outil qui nous vient d’Hawaï et qui permet lui aussi de travailler sur le pardon, mais pas seulement. Il utilise en effet quatre phrases-clés : « Je suis désolé. Je te demande pardon. Je t’aime. Merci ».

Autrement dit, il allie le sens de la responsabilité et l’empathie (Je suis désolé), au pardon, à l’amour et à la gratitude. Comme le Don du Pardon, l’Ho’oponopono permet de guérir nos blessures et de transformer notre cœur et nos relations, par nous-mêmes, même en l’absence des personnes concernées. Il nous restitue aussi notre responsabilité et notre liberté intérieure.

Plus récemment encore, je suis tombé sur le livre de Colin Tipping Le pouvoir du pardon radical qui propose encore une manière différente d’aborder le pardon. Colin Tipping s’occupe depuis plus de 15 ans de personnes en fin de vie. Quand il ne nous reste plus que quelques mois ou semaines à vivre, et que la question du pardon prend une importance cruciale pour mourir en paix, il n’est plus temps de tergiverser, plus temps de remettre à un lendemain  hypothétique la guérison des blessures de notre cœur. C’est maintenant ou jamais.

Du fait de cette pression du temps, il s’avère possible d’entreprendre ce travail radical sur le pardon que propose Colin Tipping, et qu’en d’autres circonstances on refuserait peut-être. Que dit Colin ? Qu’on peut accéder à une compréhension élargie des choses où nous discernons soudain comment nous avons attiré toutes nos expériences, y compris les plus douloureuses, car elles étaient nécessaires à notre évolution et même à notre guérison.

Dès qu’on accède à cette compréhension, le jugement d’autrui et sa condamnation disparaissent… tout comme le besoin de pardonner. Si l’événement n’est plus perçu comme une offense, il n’y a plus lieu de pardonner. Radicale, cette approche l’est à n’en pas douter : elle vise effectivement à aller jusqu’à la véritable racine de notre souffrance et de ses causes
(radix = racine). 

Jésus disait d’ailleurs « Moi, je ne juge pas ». Et sur la croix, il n’a pas dit « Je vous pardonne, car vous ne savez pas ce que vous faites », mais bien « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ». Même lui a fait appel à plus grand que soi pour le pardon.
Quelle leçon immense il y a là ! 

Olivier Clerc

Olivier Clerc Le don du pardon – Un cadeau toltèque de Don Miguel Ruiz Guy Trédaniel
Colin Tipping Le pouvoir du pardon radical Guy Trédaniel

http://www.olivierclerc.com/

 

 

 

Le pardon : le plus grand cadeau à offrir aux autres… ou à soi-même

Pardon

Lorsqu’on cherche un cadeau à offrir, il en existe une catégorie qu’on néglige parfois, alors qu’ils sont gratuits et immensément appréciés. Ce sont bien sûr des présents d’amour, de gentillesse, de bonté, et autres qualités. Voici 16 ans, il m’a été fait don d’un merveilleux cadeau de ce genre, par Don Miguel Ruiz, l’auteur des Quatre Accords Toltèques, un livre que je venais de traduire et de publier en français. J’ai appelé ce cadeau le Don du Pardon.

Au cours d’un atelier d’une semaine au Mexique, de manière tout à fait inattendue, Don Miguel m’a fait vivre un rituel de pardon devant tout notre groupe. À mon étonnement, il ne m’a pas invité à pardonner à ceux qui m’avaient fait du mal au cours de ma vie. Il m’a au contraire invité à faire plusieurs demandes de pardon successives, en quatre étapes, culminant par le plus difficile : me demander pardon à moi-même, pour tous les jugements que je portais impitoyablement sur moi-même.

Arrivé au bout du processus, j’ai vécu une expérience paroxystique : mon cœur s’est ouvert, enfin libre du ressentiment, des griefs, de la colère et de la haine qui avaient fini par l’étouffer à moitié, depuis bien longtemps. J’ai eu l’impression de vivre une renaissance, tandis que mon cœur et mon corps étaient traversés d’une nouvelle énergie non entravée.

Au-delà de ce moment unique, il m’a été fait don d’un outil que j’ai pu utiliser à de nombreuses reprises pour garder un cœur ouvert et ne plus laisser des sentiments négatifs l’obstruer progressivement. Mais, surtout, j’ai pu partager oralement ce rituel avec de nombreuses personnes qui, à leur tour, ont pu en bénéficier tout autant que moi.

Après dix ans de maturation, j’ai finalement suivi le conseil de Miguel Ruiz en couchant par écrit cette expérience, pour en faire un petit livre qui permette de partager ce Don du Pardon avec beaucoup plus de gens.

Alors, qu’est-ce qui rend ce Don du Pardon si spécial ?

C’est en réalité un renversement complet de notre approche habituelle du pardon. Bon nombre d’entre nous ont appris durant l’enfance qu’il fallait « pardonner à ses ennemis », voire « tendre l’autre joue », mais il s’avère en réalité bien difficile d’agir ainsi. Vouloir pardonner à quelqu’un suffit rarement.

Les sentiments n’obéissent pas à la volonté : ils ont leur vie propre. De plus, on peut avoir le sentiment d’être dans son bon droit, et qu’au fond l’autre ne mérite pas notre pardon. On se sent même supérieur à lui. Je suis bon ; lui est méchant.

La pratique du Don du Pardon inverse totalement notre perspective. Nous ne siégeons plus sur le trône de notre bon droit. Nous n’essayons plus de déterminer s’il faut ou non faire preuve de largesse et pardonner à ceux qui nous ont fait du tort. Au contraire, nous prenons conscience de nos propres jugements.

Nous réalisons que ces derniers nous ont conduits à fermer notre cœur et ainsi à nous faire encore plus de mal, en prenant les actes d’autrui comme justification à notre enfermement. Alors, nous leur demandons pardon, au lieu de chercher à leur pardonner.

En agissant de la sorte, on passe de l’orgueil à l’humilité. On descend de notre tour d’ivoire, et quelque chose s’ouvre soudain en nous. En nous libérant de notre armure et de nos griefs, nous retrouvons la liberté et la capacité d’aimer pleinement.

Comme le dit Don Miguel : la partie la plus importante du pardon ne concerne pas les autres ; elle nous concerne nous, ainsi que les jugements sans merci que nous portons si promptement sur nous-mêmes. (« Je ne me pardonnerai jamais d’avoir dit… été… fait… cela ! »)

Depuis que j’ai découvert ce rituel, je ne cherche plus à me pardonner pour ce que j’ai pu faire ; au lieu de cela, je me demande humblement pardon de m’être jugé. Et sitôt que je le fais, tout l’acte d’accusation et les charges qui pèsent contre moi se dissolvent et disparaissent.

L’objectif principal du Don du Pardon est de restaurer le débit maximal d’amour à travers notre cœur, que nous avons laissé se réduire – voire se geler – à la suite des souffrances que nous avons vécues. Sitôt que nous cessons d’aimer, nous sommes les premiers à en souffrir. On devient froid, sec, sur la défensive. On perd une part de notre joie naturelle. Le pardon nous protège de cet écueil.

Alors, pourquoi ne pas offrir l’occasion d’une renaissance à notre cœur, en faisant don aux autres comme à soi-même de ce Don du Pardon, l’une des clés de la guérison du cœur ?

Olivier Clerc Le don du pardon – Un cadeau toltèque de Don Miguel Ruiz Guy Trédaniel

Voir la vie en or

Les bouddhistes semblent toujours voir la vie « en or ». Matthieu Ricard, proche du dalaï-lama, commente pour nous le visage serein d’un bouddha khmer, afin de nous guider sur le chemin de cette paix intérieure.

bouddha or

Il y a de nombreuses façons de faire l’expérience du monde. Voir la vie en or, c’est essentiellement se rendre compte que tous les êtres, y compris nous-même, ont en eux un extraordinaire potentiel de transformation intérieure et d’action. Voir la vie en gris, c’est penser que celle-ci est vouée à l’échec et au malheur, que l’on ne peut rien en faire de bon, pas plus que l’on ne peut sculpter un morceau de bois pourri.

Le pessimisme reflète une vulnérabilité fondamentale à la souffrance, qui peut aller jusqu’au dégoût de vivre – le sentiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue parce que l’on est dans l’impossibilité de lui trouver un sens.

L’optimisme authentique permet d’utiliser chaque instant qui passe pour se transformer soi-même afin de mieux transformer le monde, pour apprécier le moment présent et jouir de la paix intérieure, au lieu de perdre son temps à ruminer le passé et à redouter l’avenir.

Comme l’écrivait Alain (in Propos sur le bonheur, Folio Gallimard, 1985) : « Quelle chose merveilleuse serait la société des hommes, si chacun mettait de son bois au feu, au lieu de pleurer sur des cendres ! »

Les yeux de la connaissance

Le Bouddha ne ferme pas les yeux sur le monde, mais tourne son regard vers l’intérieur pour mieux le comprendre. Il est comme le poisson d’or qui nage les yeux grands ouverts dans l’océan du samsara, le monde de l’ignorance conditionné par la souffrance.

Ce sont les yeux de la connaissance et de la compassion. Le Bouddha est en adéquation avec la réalité, car il perçoit la nature ultime des choses : l’interdépendance des phénomènes et la non-existence d’un moi autonome. Il reconnaît le potentiel d’éveil présent en chacun même lorsqu’il est dissimulé derrière les nuages de la confusion mentale et des émotions perturbatrices.

Le sourire de l’amour altruiste

Le sourire de Bouddha est l’expression d’un amour altruiste sans limites, fondé sur une juste connaissance de la nature des choses. Ce sourire reflète une bienveillance inconditionnelle, née du souhait que tous les êtres, sans exception, trouvent le bonheur et les causes du bonheur – sagesse, liberté intérieure et compassion –, et soient libérés de la souffrance et de ses causes profondes : l’ignorance et les toxines mentales – haine, désir obsessionnel, arrogance, jalousie. Nous sommes loin d’un optimisme béat qui peindrait en rose la triste réalité d’un monde mauvais.

Notre optimisme éclairé procède d’une attitude ouverte et créatrice qui permet d’embrasser spontanément l’univers et les êtres au lieu de se retrancher derrière le sentiment de l’importance de soi.

L’esprit de la plénitude

L’instinct nous dit que la conscience se trouve dans notre cœur. La science nous dit qu’elle a son siège dans le cerveau. Le bouddhisme, lui, la décrit comme un phénomène interdépendant avec le cerveau, le corps et l’environnement.

Quoi qu’il en soit, nos événements mentaux et nos émotions sont en corrélation avec l’activation, l’inhibition ou la synchronisation de diverses régions du cerveau. La méditation consiste à se familiariser avec une nouvelle façon d’être et d’agir liée à l’entraînement de l’esprit.

Sur le plan physique, les effets durables de cet entraînement sont permis par la malléabilité du cerveau sous l’influence d’un enrichissement intérieur qui s’ajoute à celui fourni par notre perception de l’extérieur.

Cet entraînement de l’esprit change notre interprétation du monde et notre façon de vivre les émotions. Il permet un épanouissement optimal, un état acquis de plénitude sous-jacent à chaque instant de l’existence et qui perdure à travers les inévitables aléas la jalonnant.

 

Seule la lenteur permet d’être à la hauteur des choses et dans le rythme du monde

Pour l’anthropologue David Le Breton, le zapping permanent nuit au développement des individus. Il propose de se réapproprier la lenteur.

Lenteur

Les chemins de sens qui menaient au-delà du présent immédiat sont aujourd’hui rompus, la transmission cède le pas à l’expérimentation du fait de la multitude des transformations qui affectent la trame sociale sous l’égide notamment des technologies. Ainsi, toute déduction du futur au regard du présent est rendue impossible.

Nous sommes dans une société de l’éphémère, de l’instant, de la volatilité, une société liquide dit Baumann. Le zapping et le surfing deviennent des morales essentielles du rapport au monde, une manière de se jouer de la surface pour éviter de choisir et multiplier les expériences sans s’engager.

Un individu contemporain qui ne se soutient que de lui-même est confronté en permanence à une multitude de décisions. Il est soumis à l’écrasement du temps sur l’immédiat puisque le monde n’est plus donné dans la durée.

La fragmentation de l’existence rend difficile l’établissement d’un sentiment d’identité solide et cohérent, susceptible de s’inscrire dans la durée ou de mobiliser les ressources pour rebondir d’une situation à une autre. L’individu doit être en mesure pour lui et les autres de produire la cohérence d’un récit sur soi.

Il lui revient de suturer les éventuelles failles, d’opérer des jonctions sans toujours savoir d’où il vient et où il va. D’où le succès de la notion de résilience, le fait de ne pas être démoli par l’adversité mais de faire face pour se reconstruire ; l’importance croissante dans les librairies des rayons d’ouvrages consacrés aux recettes pour se venir en aide soi-même ou même « devenir soi-même ». Le mot d’ordre est de tenir le coup, de s’ajuster au changement. Dans le monde de l’obsolescence généralisée, il faut se faire soi-même obsolescent, fluide, recyclable.

Hantise de la désynchronisation

La hantise est celle de la désynchronisation, celle de ne plus être en phase avec l’actualité de sa propre vie prise dans le filet de l’actualité sociale et professionnelle. Cet effacement permanent de soi dans une urgence qui n’en finit jamais empêche de jouir de son existence, et amène à un temps séquencé allant d’une tâche à une autre, ou plutôt de la résolution d’une tension à une autre. Mais les capacités de résistance ne sont pas extensibles à l’infini, elles épuisent l’individu et aboutissent à la fatigue d’exister.

Pourtant une forte résistance politique et citoyenne se mobilise peu à peu en faveur de la lenteur. Slow food, slow cities, etc. Et surtout, des centaines de millions de nos contemporains découvrent la marche avec jubilation. Ils s’immergent dans une durée qui s’étire, flâne, se détache de l’horloge.

Cheminement dans un temps intérieur, retour à l’enfance ou à des moments de l’existence propices à un retour sur soi, remémoration qui égrène au fil de la route des images d’une vie, la marche sollicite une suspension heureuse du temps, une disponibilité à se livrer à des improvisations selon les événements du parcours.

Il ne s’agit plus d’être pris par le temps mais de prendre son temps et de le perdre avec élégance. La frénésie de la vitesse, du rendement, appelle en réaction la volonté de ralentir, de calmer le jeu. La marche est une occupation pleine du temps, mais dans la lenteur.

Elle est une résistance à ces impératifs du monde contemporain qui élaguent le goût de vivre. Aujourd’hui les forêts, les sentiers sont emplis de flâneurs qui cheminent à leur guise, à leur pas, en leur temps, en conversant paisiblement ou en méditant le nez au vent. Seule la lenteur permet d’être à la hauteur des choses et dans le rythme du monde.

David Le Breton Marcher : éloge des chemins et de la lenteur, Métailié 2012

 

Laisser le temps faire son œuvre

Gare à la précipitation ! Avoir la patience de s’écouter, de ressentir, de laisser monter en soi le désir d’agir est une étape cruciale. Petite leçon de pause bienfaitrice.

Laisser le temps

« Ne demande pas ton chemin, tu ne pourrais pas t’égarer », disait rabbi Nahman de Bratslav, grande figure du hassidisme. Le conseil peut paraître extravagant à nos contemporains, obsédés par l’efficacité, les résultats rapides et le profit immédiat, qui, à force de courir, s’éparpillent et se perdent.

Si la connaissance de soi et la réalisation de soi sont plus et mieux que trouver un emploi ou encore un hôtel pour la nuit, si elles concernent la vie entière d’une personne, le temps représente le matériau indispensable pour édifier la demeure intérieure, et d’abord en assurer les fondations.

Prendre son temps, ce n’est pas ne rien faire, mais partir à l’aventure : se découvrir, apprécier ses ressources personnelles, mesurer ses faiblesses, développer des qualités (écoute, patience, attention, discernement), étudier et approfondir toute chose. C’est aussi prendre du recul et de la hauteur par rapport au quotidien, aux modes et modèles imposés. C’est la voie d’apprentissage de la liberté.

Rien de bon ne survient dans la précipitation, qui s’avère souvent convoitise. On connaît l’histoire du roi Midas qui, pour avoir rendu un grand service au dieu Bacchus, obtint de formuler un vœu : sans réfléchir, Midas demanda que tout ce que son corps toucherait se transformât en or.

Et le roi infantile se réjouit, changeant à son gré un caillou, une branche en or, jusqu’au moment où il eut faim. Mais à son contact, les mets et les boissons devenaient métal précieux, immangeables. Et Midas supplia le dieu de le délivrer de ce pouvoir empoisonné.

La voie buissonnière paraît hasardeuse, risquée, mais elle est ouverte, dynamique, propice à l’inattendu, aux rencontres étonnantes. Déjà, ce temps de recul et de réflexion permet de se dégager des divers conditionnements et de ses propres illusions. Devenir soi, c’est d’abord ne pas imiter, ne pas suivre ni répéter, mais creuser sa propre route.

Se pose alors la question majeure, capable d’orienter toute une vie : quel est mon désir
essentiel ? Ce n’est pas : comment répondre à la demande, faire plaisir à mes proches, me conformer à ce que l’on attend de moi ? Ce désir, propre à chacun, ouvre de larges horizons. Comme l’affirment tous les mystiques, c’est la soif qui fait surgir la source.

Rester en silence, fermer les yeux, écouter, ce n’est pas s’enfermer, se couper des autres et du monde, mais aller vers l’intérieur, devenir attentif et disponible; c’est entendre sa petite musique à nulle autre pareille, accueillir les signes et les songes qui, pour l’âme, sont plus fiables que les cartes routières et les GPS.

Ainsi, dans la légende de Tristan et Iseut, le roi Marc refuse de se marier, malgré l’insistance de ses barons qui lui désignent de bons partis. Un jour, par la fenêtre ouverte, entre une hirondelle qui dépose sur l’épaule du roi un long cheveu blond étincelant au soleil. Le roi déclare que la femme qu’il épousera est celle à qui appartient ce cheveu. Et il la trouvera.

Il n’est pas si aisé de ne pas se presser : il faut résister au rythme ambiant et faire preuve d’une belle patience. Je me demande si la vertu de patience est comprise de nos jours, on la ressent plutôt comme une restriction, une résignation, une vie à petit feu.

Or, la patience est la mise à l’épreuve de la ferveur, elle permet de maintenir et d’affiner le désir. « Patiente, ô mon cœur », murmure à soi-même Ulysse, alors tout près du but puisqu’il est parvenu, après vingt ans de tourments et d’absence, à son île d’Ithaque où demeure Pénélope. Une colère intempestive, un instant d’inattention risquent de détruire toute son entreprise et de l’éloigner d’un amour si longtemps attendu.

Laisser le temps faire son œuvre est d’une grande sagesse sur laquelle toutes les traditions s’accordent. Lao-tseu énonce : « Le grand carré n’a pas d’angles, le grand vase est long à parfaire, la grande musique est au-delà du son. » L’Évangile rappelle qu’avant de bâtir une tour, il est bon de s’asseoir et de méditer afin d’aller jusqu’au bout de sa tâche.

C’est encore l’adage cher aux humanistes de la Renaissance, festina lente (« hâte-toi
lentement »); ou l’exemple de Socrate qui, condamné à mort, prend le temps de réunir ses amis et converse paisiblement avec eux tandis que la ciguë gagne son corps, mais n’atteint pas son âme immortelle.

C’est, plus légère, l’histoire du moine zen parti se promener dans la montagne. À son retour, le disciple intrigué et zélé demande avec insistance où le maître est allé, quel chemin il a emprunté. Et le moine répond simplement : « J’ai suivi l’odeur des fleurs du chemin et j’ai flâné au gré des jeunes pousses… »

La vie est vaste, si vaste. C’est nous, souvent, avec nos projets, nos calculs et nos plans, qui la rapetissons, la rendons triste et ennuyeuse. Se réaliser, c’est aussi respirer le parfum des fleurs et aller dans le vent.

Jacqueline Kelen

L’analyse de Michel Lacroix

« Prendre son temps est capital, car c’est ce qui permettra de bien choisir. Et si je ne choisis pas, je reste dans le virtuel et dans le rêve adolescent du “tout est possible”. L’existence se construit essentiellement à travers nos choix : choix d’un conjoint, d’un métier, d’un lieu de vie…

Le philosophe Soren Kierkegaard parle d’ailleurs du “baptême du choix” pour expliquer que notre personnalité est fouettée, dynamitée à partir du moment où nous avons choisi. Mais là où le philosophe me semble imprudent, c’est qu’il ajoute que tout choix est bon. Je pense le contraire.

Dès lors, choisir demande un grand discernement, donc de prendre le temps de la réflexion et de la maturation. Le temps de laisser monter en soi les désirs profonds. Cela n’empêche pas de se tromper de voie, mais au moins le choix aura-t-il été fait en conscience. C’est cela aussi, s’inventer. »

Michel Lacroix, Se réaliser Robert Laffont

 

 

Ni l’avenir, ni le passé n’existent

Pensées temps

Qu’est‑ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. Pourtant, je le déclare hardiment, je sais que si rien ne passait, il n’y aurait pas de temps passé; que si rien n’arrivait, il n’y aurait pas de temps à venir; que si rien n’était, il n’y aurait pas de temps présent.

Comment donc, ces deux temps, le passé et l’avenir, sont‑ils, puisque le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent, s’il n’allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l’éternité, Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons‑nous déclarer qu’il est aussi, lui qui ne peut être qu’en cessant d’être ? Si bien que ce qui nous autorise à affirmer que te temps est, c’est qu’il tend à n’être plus…

Ce qui m’apparaît maintenant avec la clarté de l’évidence, c’est que ni l’avenir, ni le passé n’existent. Ce n’est pas user de termes propres que de dire « il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir.  » Peut‑être dirait‑on plus justement : « il y a trois temps: le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur.  »

Car ces trois sortes de temps existent dans notre esprit et je ne les vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire; le présent du présent, c’est l’intuition directe; le présent de l’avenir, c’est l’attente. Si l’on me permet de m’exprimer ainsi, je vois et j’avoue qu’il y a trois temps, oui, il y en a trois.

Que l’on persiste à dire  » il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir « , comme le veut un usage abusif, oui qu’on le dise. Je ne m’en soucie guère, ni je n’y contredis ni ne le blâme, pourvu cependant que l’on entende bien ce qu’on dit, et qu’on n’aille pas croire que le futur existe déjà, que le passé existe encore. Un langage fait de termes propres est chose rare très souvent nous parlons sans propriété, mais on comprend ce que nous voulons dire.

Saint Augustin Les Confessions, Livre XI, Ch. 14-20

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours; or nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste.

C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les cho­ses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

Pascal, Pensées, posth., II, 172

 

 

Le temps, cette notion si relative

Pourquoi cette impression de passer notre vie à courir ? Ne savons-nous plus savourer le présent? Réponses de la philosophe Brigitte Sitbon.

Professeur à l’École pratique des hautes études et chercheuse au CNRS, Brigitte Sitbon est agrégée de philosophie. Ses recherches portent sur les rapports entre sociologie et philosophie dans la perception du fait religieux. Férue de psychanalyse, elle est également connue pour ses travaux sur Henri Bergson. Elle a dirigé l’ouvrage Bergson et Freud (PUF, 2014).

Temps

Psychologies : Comment notre rapport au temps et sa définition ont-ils évolué au fil des siècles ?

Brigitte Sitbon : Ce lien que nous entretenons avec le temps est relatif. Il est lié à la diversité des individus, à leur singularité, et surtout à l’histoire humaine elle-même. Dans la Grèce antique, par exemple, le temps, souvent personnifié dans la mythologie par Chronos dévorant ses enfants, est conçu comme cyclique, à l’image des révolutions planétaires ; d’où l’idée chez le sujet grec d’un éternel retour du même.

Platon pense ainsi le temps comme l’image immobile de l’éternité. Plus tard, les monothéismes, juif puis chrétien, introduiront la vision linéaire du temps, qui prédomine aujourd’hui en Occident, imposant l’idée d’un progrès orienté d’un début vers une fin. Notre rapport au temps reste hanté par cette perspective, l’idée que nous sommes mortels.

En ce qui concerne la définition même du temps, si on a pu mesurer celui-ci très tôt et le quantifier grâce à la répétition régulière de certains phénomènes naturels (les saisons, le jour, la nuit, etc.), aucun philosophe, mystique ou scientifique n’a jamais vraiment réussi à en montrer l’identité objective.

D’ailleurs, à quoi bon le définir puisque, comme l’écrivait si bien Pascal, « tous les hommes conçoivent ce qu’on veut dire, en parlant du temps, sans qu’on le désigne davantage ». Sa définition se fait donc le plus souvent à partir d’images, de métaphores et d’approximations.

Qu’est-ce que Bergson et Freud ont à nous apprendre sur notre rapport au temps ?

Brigitte Sitbon : Le temps bergsonien est d’ordre psychologique et implique l’idée fondamentale de mémoire. Nous sommes à chaque moment de notre vie la résultante de tous nos moments passés et à venir, même si tous ne sont pas conscients. Bergson a découvert et mis en lumière la « durée pure », désignant un temps vécu, calqué sur nos états de conscience.

Les êtres et l’univers « durent », c’est-à-dire qu’ils manifestent du changement, se transforment, à l’image d’un verre d’eau sucrée où l’eau et le sucre prennent leur temps pour se mélanger. À chacun son rythme, sa durée. Et cette dernière n’est pas constituée par une succession d’instants juxtaposés, comme dans le temps des physiciens et des horloges, mais plutôt par leur fusion. 

Comme dans une mélodie, chaque note de musique engendre la suivante et est inséparable de la précédente. Freud rejoint Bergson, car, pour lui, chaque sujet possède son histoire propre, mélange entre son passé refoulé et son présent actualisé. Mais le psychanalyste va plus loin avec sa découverte de l’inconscient, dans lequel le temps objectif n’existe plus : passé, présent, futur peuvent s’y chevaucher, voire se mêler. Le temps ne se résume pas pour l’homme à une donnée purement quantifiable et mesurable.

Qu’est-ce que le temps met intimement en jeu chez chacun d’entre nous ?

Brigitte Sitbon : Deux choses fondamentales : notre « inquiétude » originelle et notre volonté de maîtrise qui, finalement, sont liées. L’homme est naturellement « inquiet », car il est en permanence mû par des désirs multiples, toujours nouveaux, qu’il cherche frénétiquement à satisfaire. Mais il a aussi conscience qu’il est mortel et ne peut les assouvir tous. D’où cette impatience qui le caractérise.

Impatience et désir de « jouir à tout prix », selon l’expression du psychanalyste Charles Melman, se sont accentués avec la démultiplication des besoins (réels ou virtuels) et un effondrement des limites. Cette recherche éperdue d’objets de plaisir toujours plus nombreux, que nous imaginons nécessaires à notre bien-être, est la cause de l’angoisse existentielle des temps modernes. Le temps est aujourd’hui facteur de dépression, car il met en cause notre frustration et notre désillusion face à la jouissance, qui se dérobe à nous sitôt atteinte.

Est-ce pour cette raison que nous avons l’impression que le temps s’est accéléré, qu’il nous échappe et nous déborde ?

Brigitte Sitbon : Il ne peut pas s’accélérer en soi, il peut paraître s’accélérer pour soi. « C’est en toi mon esprit que je mesure le temps », écrivait saint Augustin dans ses Confessions. Le temps ne change pas de vitesse. Ce qui a changé, c’est notre attention, « divertie » par nos rythmes de travail, la nécessité du rendement, de la productivité, l’incitation à la consommation, etc. ; d’où cette impression d’une « fuite du temps ».

La sensation qu’il nous échappe provient du fait que nous ne sommes jamais dans le temps présent, mais toujours occupés par nos souvenirs ou dans l’attente d’un futur où nous nous projetons. « C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse », affirme Pascal, car s’il est agréable, nous voulons le retenir, s’il ne l’est pas, nous nous tournons vers l’avenir. « Ainsi nous ne vivons jamais, nous espérons de vivre », ajoute-t-il.

Tenter de vivre l’instant présent serait donc un leurre ?

Brigitte Sitbon : Pas forcément. C’est ce que préconisait la célèbre formule d’Horace inspiré par Épicure, « carpe diem », qui signifie « cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». Vivre l’instant présent, c’est savourer le présent et en tirer toutes les joies, sans s’inquiéter ni du jour ni de l’heure de notre mort, qui est inscrite en nous (consciemment ou non).

C’est, en définitive, se dégager de la représentation angoissante de notre mortalité et donc de l’urgence à vouloir tout faire dans un temps trop restreint. Bref, c’est vivre en quelque sorte dans l’idée que l’on est éternel. C’est possible, mais cela suppose de détacher la vie de la matérialité qui nous déborde véritablement.

Est-il possible de décélérer ?

Brigitte Sitbon : Cela semble difficile à imaginer, à moins de réprimer en nous cette nécessité qui nous pousse à agir vite, dans un laps de temps fini. Cela impliquerait de renoncer à l’individu agissant qui peuple nos sociétés modernes et de se tourner vers l’homme contemplatif, oisif, qui vivait dans le mythique et paradisiaque Éden ; de faire l’éloge de la paresse et de stigmatiser le travail plutôt que de le survaloriser !

Mais ces efforts nous imposeraient de renoncer un moment à l’action, qui nous fait justement exister. Le monde représente aujourd’hui, pour nous, un ensemble d’outils. Il faudrait apprendre à ne plus considérer ce qui nous entoure de manière instrumentale, ne plus raisonner en termes d’objectifs à atteindre, mais s’arrêter à l’acte même qui nous pousse vers eux ; par exemple, ne plus penser que les aliments sont là pour notre bonne santé, mais s’attacher au plaisir de manger lui-même ; ne plus croire que le grand air nous oxygène, mais apprécier la joie de marcher. Au fond, notre rapport au temps révèle notre disposition profonde à vivre heureux.

Hélène Fresnel

TEST

Savez-vous vivre dans le présent ? Le rapport au temps présent, nous rappellent les psys, est le reflet du rapport que nous entretenons avec nous-mêmes. Ce rapport est-il serein ? Faites le test

 

 

Croître ensemble, progresser l’un par l’autre

Croître ensemble

L’acte sexuel peut donc être dissocié du mariage sans attirer pour autant la condamnation. Mais la voie normale passe par l’amour durable entre un homme et une femme, l’amour conjugal. L’amour est en lui-même un aspect de la voie : croître ensemble, progresser l’un par l’autre.

Malheureusement un amour conjugal réussi est, aujourd’hui, très rare. Si cet accomplissement est possible, il n’est pas probable. Tous les mariages ne sont pas des échecs mais bien peu ont une valeur suprahumaine et ont apporté tout ce qu’au fond d’eux-mêmes l’homme et la femme en attendaient.

Il n’y a sexualité parfaite que dans l’amour parfait, celui auquel rien ne manque, celui qui nous engage et nous anime entièrement, sans aucune frustration ou insatisfaction sur quelque plan que ce soit. La relation conjugale, la relation entre l’époux et l’épouse est la plus complète et la plus riche.

Une femme devrait être pour son mari tout ce que l’homme attend de la femme. Un époux devrait être pour son épouse tout ce que la femme attend des hommes. L’épouse doit être à la fois une maîtresse, une sœur, une mère, une fille, une amie, une infirmière, une associée et un juge ; l’époux, un amant, un frère, un père, un fils, un ami, un infirmier, un associé et un juge.

Toutes les relations possibles entre un homme et toutes les femmes, entre une femme et tous les hommes, sont réunies — ou devraient l’être — dans le couple. Le meilleur critère pour savoir si l’on s’aime et si on peut valablement se marier est de se demander honnêtement si toutes ces conditions sont remplies.

Sinon l’homme gardera toujours quelque part en lui la nostalgie de la maîtresse passionnée, possédant les attributs érotiques qui l’attirent le plus subjectivement et le plus intimement; la nostalgie de la femme camarade avec qui on peut être complice, parler, rire, partager ; de la femme mère qui sait servir, réconforter, consoler, rassurer; de la femme fille qu’il puisse protéger, guider, enseigner, à qui il puisse faire découvrir le monde et ses richesses ; de la femme sœur, qui partage ses rêves, dont il sent qu’elle et lui ont des affinités profondes, font partie de la même famille, qui lui donne la tendresse paisible et l’affection ; de la femme associée, qui comprend ses problèmes professionnels, l’aide et partage ses activités ; de la femme qui soigne, qui panse, qui secourt; de la femme en qui il a confiance pour l’aider à progresser, pour l’aider à se voir tel qu’il est, pour lui dire lucidement : « C’est ainsi » ou : « Ce n’est pas ainsi. »

Si une de ces femmes manque en la sienne, ou bien il la cherchera consciemment ailleurs, ou bien il niera, refoulera son regret et il la cherchera inconsciemment ailleurs. Il reprochera à son épouse de ne pas être aussi celle-là et son don à elle dans l’union sexuelle ne sera jamais parfait. Inversement, il en est exactement de même en ce que la femme doit trouver chez son mari.

Il semble qu’aucune femme et aucun homme ne soit assez complet pour assumer toutes ces tâches (dharma). En fait, un conjoint les accomplira d’autant mieux qu’il est plus libre intérieurement et son partenaire le ressentira d’autant mieux qu’il est lui-même aussi plus libre de sa subjectivité et de son mental.

L’époux et l’épouse doivent remplir l’un pour l’autre ces différentes fonctions. Mais celles-ci devraient être impersonnelles : la mère, la sœur, la fille. Plus le conjoint attend inconsciemment une certaine mère particulière, une certaine sœur, une certaine fille, moins il y a de chance, en effet, que son attente soit satisfaite.

La loi du mariage est la loi générale de l’être et de l’avoir : je suis un mari, et non pas : j’ai une femme. Ou encore : je suis son mari, et non pas : c’est mon épouse. Seuls peuvent obéir à cette loi des êtres libres et adultes. Tant que : « je t’aime » signifie « aime-moi », aucun mariage heureux et durable n’est possible. Une exigence infantile est condamnée à être déçue…

Arnaud Desjardins, extrait de Les chemins de la sagesse