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De l’alchimie à la mécanique quantique

Cela dit, croire la pensée occidentale essentiellement étrangère à cette vision du monde serait la limiter au rationalisme mécaniste, dont le culte du hasard commence aujourd’hui à trouver ses limites, aux franges de chaque domaine de la connaissance. Jung trouva sans peine des sources sérieuses où alimenter son principe de synchronicité.

Alchimiste 1

Il retint par exemple de la tradition alchimiste sa différence entre l’imaginatio fantastica (l’imaginaire) et l’imaginatio vera (l’imaginal). Cette dernière, fonction imaginatrice active, ferait apparaître dans les synchronicités, de façon plus ou moins claire, « a priori et en dehors de l’homme », le sens caché des choses.

Platon apportait par ailleurs ses « idées fondamentales », images transcendantales servant de modèles (pour Jung, d’archétypes) aux formes empiriques (objets, pensées, actions). La conscience émergerait d’un « savoir absolu », constitué de l’inconscient collectif structuré en archétypes, et servant de façade psychique à un univers conçu comme physico-psychique.

La synchronicité, c’est-à-dire l’événement mais aussi l’importance qu’on lui accorde et le sens qu’on lui donne, témoignerait de la concordance entre le psychisme de l’individu et l’archétype avec lequel il résonne.

La réflexion sur cet univers physico-psychique rejoignait tant les questions posées par la physique quantique que Jung s’adjoignit sans peine les talents de Wolfgang Pauli, prix Nobel de physique en 1945 (et seul physicien de renom à avoir refusé de participer à l’élaboration de la bombe atomique).

La plus audacieuse des disciples de Jung, Marie-Louise von Franz, n’hésita pas à invoquer les
« analogies surprenantes » entre la physique quantique et les théories jungiennes pour soutenir qu’il « devient probable que la dimension de la matière universelle et celle de la psyché objective puisse être une ». Ce « tout physico-psychique » se présenterait comme matériel au physicien qui l’observe de l’extérieur, et comme psychique à qui l’aborde par l’introspection.

Malgré l’adhésion de nombreux grands physiciens à des philosophies qui se fondent sur ces idées – notamment au bouddhisme -, la majorité des scientifiques s’en tient aujourd’hui à l’interprétation officielle de l’École de Copenhague et à son compromis dit « réaliste », selon lequel, la matière n’étant pas, au niveau quantique, dissociable du processus d’observation, le discours de la physique quantique ne peut prétendre la décrire, mais porte uniquement sur la connaissance que ses théories en donnent.

Dans un tout autre genre – que certains scientifiques appelleraient « heuristisque », c’est-à-dire non prouvé mais fertile en hypothèses intéressantes -, on se rappelle que le biologiste Rupert Sheldrake a proposé, au début des années quatre-vingt, une théorie révolutionnaire qui expliquerait toutes les coïncidences en les intégrant à un champ, dit de « résonance morphique ».

De nature non-énergétique, ce champ – théoriquement admis par les plus grands mathématiciens, dont René Thom, mais pratiquement si global et si perturbant que l’hypothèse a du mal à passer – mettrait en liaison toutes les formes semblables, que celles-ci soient mentales ou comportementales, biologiques ou minérales.

Avec un flegme très britannique, Rupert Sheldrake teste patiemment son hypothèse depuis des années, notamment sur des animaux domestiques, des cristaux, des amputés et des cruciverbistes. Bref, le dossier scientifique est loin d’être clos et nourrira bien des débats encore. Mais l’impossibilité de consolider scientifiquement la théorie de la synchronicité ne l’empêche pas de fonctionner. Ni d’être mise en pratique…

Se relier à l’ensemble des possibles

À l’heure où les deux romans de « fiction spirituelle » les plus populaires s’inspirent largement de la synchronicité (le « langage du monde » de l’Alchimiste et les « coïncidences » de la Prophétie des Andes), des chercheurs et des expérimentateurs de plus en plus nombreux travaillent sur elle et surtout avec elle. Parmi eux, le conteur et thérapeute Jean-Pascal Debailleul.

Dans un ouvrage remarqué, Vivre dans la magie des contes (éd. Albin Michel), ce dernier avait constaté – après d’autres, dont Marie-Louise von Franz – que les contes de fées sont de puissants récits initiatiques et des manuels de sagesse résolument pratiques, mis à la disposition des hommes souhaitant se lancer dans une quête spirituelle.

Dans sa pratique du conte comme outil de développement personnel, il s’était à son tour rendu compte que la structure qui fonde la plupart de ces récits est calquée sur celle de notre psyché. On y voit un roi (le maître intérieur) confier au héros (notre attention consciente) une mission à première vue impossible à accomplir (notre vocation).

Quête

Mais pour autant que le héros s’engage dans sa quête de toute son âme (l’engagement et le lâcher prise), il bénéficie d’une série d’événements magiques – des coïncidences, nous y voilà ! – le conduisant à réaliser son souhait. Depuis des années, Jean-Pascal Debailleul s’était attaché à vérifier, dans ses ateliers, la pertinence de ce schéma avec des « patients-collaborateurs » qu’il engageait à devenir « héros de leur propre conte », c’est-à-dire de leur vie.

La part des fées, ces interventions « magiques » qui volent au secours du héros, il l’avait nommée « fécondité ». Mais pour que celle-ci entre en jeu, il avait remarqué qu’à l’instar du conte, il fallait que l’engagement des intéressés soit irréversible. « À l’absolu de la quête, expliquait-il, répond l’absolu des possibles.

La part d’infini contenue dans notre engagement nous met en contact avec l’infini lui-même, un niveau supérieur d’existence que l’on peut appeler le “tout possible”, où ce que nous nommons habituellement “hasards ”, “coïncidences” ou “synchronicité” prennent source et trouvent sens.»

Avec les plus avancés de ses co-expérimentateurs, Jean-Pascal Debailleul s’est donc mis en tête d’observer la fécondité à l’œuvre dans l’expérience de vie des uns et des autres, en sollicitant l’apparition de synchronicités qui pourraient les faire avancer plus vite dans leurs quêtes respectives. « On ne s’accomplit jamais seul, dit-il ; pour prendre un exemple simple, si mon désir est de vendre ma maison, il faut qu’il existe quelque part quelqu’un qui souhaite l’acheter et que la jonction s’opère. »

Au début de ses ateliers, pour illustrer cette imbrication du fil de notre vie dans un canevas plus large, Jean-Pascal Debailleul utilise souvent cette énigme : comment relier entre eux neufs points disposés en carré à l’aide de quatre droites, sans lever le crayon ? Généralement, les gens cherchent longtemps avant de répondre : « impossible » ou « je ne vois pas. »

En fait, le seul moyen d’y parvenir est de prolonger la première droite formée par la réunion des trois points d’un côté jusqu’à un dixième point invisible, situé en dehors du carré lui-même. De là, il devient soudain aisé de relier entre eux les points restants en trois coups de crayon.

« De même, enfermés dans le cadre de notre problème, nous ne pouvons lui trouver de solution. En élargissant au contraire le champ de notre attention au contexte le plus large, donc au tout possible, ce n’est finalement pas un point invisible, mais huit, qui s’offrent à sa résolution, transformant au bout du compte le carré en étoile à huit branches, c’est-à-dire l’inscrivant dans une trame bien plus vaste – puisque chacun de ces points est lui-même relié à un autre carré, un autre problème… »

La synchronicité recouvre toujours un double mouvement, conclut Jean-Pascal Debailleul : celui de notre questionnement vers le tout possible et celui de la fécondité qui ne demande qu’à s’incarner à travers nous.

À l’heure où l’on parle de village global et où le mot d’ordre des entreprises est “synergie”, la synchronicité est plus que jamais d’actualité. »

Jérome Bourgine et Sylvain Michelet pour le magazine Clé

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Peut-on provoquer le hasard ?

Qu’est-ce qui fait que certains jours tout « colle » parfaitement, tombe « pile poil », arrive juste à temps, comme si les êtres et les phénomènes s’étaient concertés pour nous rendre la vie agréable – alors que, d’autres fois, notre vie est une vraie cacophonie ? Se pourrait-il que ces moments de grâce ne soient pas dus au hasard ?

Ou que le hasard soit plus bizarre qu’on ne le croit et puisse être, en quelque sorte, provoqué par notre façon d’être au monde ? Persuadés que les coïncidences nous révèlent un état qui devrait nous être « normal », certains groupes de développement personnel expérimentent activement la chose.

Synchronicités

Hasard, coïncidence, chance… Existe-t-il entre les faits, les idées, les gestes, les paroles, des liens invisibles aussi consistants que les forces physiques qui relient entre eux les objets ou les atomes ?

La question peut se poser en termes de recherche scientifique aux frontières du réel, passionnante mais théorique – ranimant un très ancien débat sur les formes, de Platon à Sheldrake. Elle peut aussi – et surtout ! – interroger notre manière d’être dans la vie quotidienne.

Avez-vous remarqué qu’il nous arrive à tous, à certaines périodes de notre vie, de nous trouver en « zone de synchronicité », comme on traverse une « zone de turbulence » en avion ? La métaphore, à vrai dire, devrait être mise à l’envers : ici, il s’agirait plutôt de périodes de non-turbulence, d’harmonie, de coïncidence. Ces jours-là, tout « baigne ». Les bonnes personnes (ou idées, ou gestes, ou objets) apparaissent au bon moment, au bon endroit et à juste titre. Parfois, on crierait presque au miracle.

On connaît le coup de la personne que l’on croise dans la rue (ou qui appelle au téléphone) une minute après qu’on a pensé à elle. De ce cas de base, part toute une gamme de coïncidences de degrés de sophistication variables.

Au degré supérieur des « coïncidences simples » (et pour ne pas quitter le téléphone), on raconte souvent le cas de la personne qui, passant devant une cabine publique, entend sonner et décroche : l’appel était pour elle, son interlocuteur s’était trompé de numéro et avait appelé cette cabine accidentellement.

On tombe parfois sur des coïncidences en cascade. Exemple vécu. Invité à monter un super coup professionnel, vous rencontrez un problème rédhibitoire, que seule pourrait résoudre une personne dont vous avez entendu parler jadis, avant, hélas, d’oublier son nom.

Dommage, vous allez rater votre coup. Mais voilà qu’en rangeant un cagibis, vous vous saisissez d’un vieux journal et hop ! en pleine page : un homonyme du nom oublié ! Vous appelez aussitôt les renseignements téléphoniques… Hélas, la personne (américaine) a déménagé et demeure introuvable. Là-dessus un cousin vous appelle de Toulouse, à l’autre bout du pays, pour vous demander un service, et au passage raconte qu’il vient de faire une rencontre géniale avec… la fameuse personne, qu’il doit rencontrer le lendemain.

Formidable. Vous pourriez donc la rencontrer ? Oui, sauf que ça se passe à six cents kilomètres de chez vous et que l’autre repartira aussitôt outre-Atlantique. Or, votre travail vous empêche absolument de partir. Décidément le sort se rit de vous. Tant pis. Vous renoncez.

Une demi-heure plus tard, votre patron vous appelle et, sans que rien n’ait pu le laisser prévoir, il vous dit : « Préparez votre trousse de toilette, vous partez tout de suite à Toulouse ! » (pour une tout autre affaire). Le soir-même, vous dînez avec cette personne dont vous vous demandiez encore en vous levant : « Mais comment diable s’appelait-elle ? » Comme si une formidable force inconnue vous avait catapulté sur le lieu de votre souhait. Et tout votre projet initial peut se mettre en route.

Pour la plupart d’entre nous, ces moments-là sont, au sens propre, extra-ordinaires. Quand ils vous arrivent, tout le monde se demande quelle bonne fée vous a dans ses petits papiers.
Miracle ? Construction inconsciente ? Combinaison purement aléatoire ? Réponses de deux vieux sages consultés : « Rien d’extraordinaire, dit le premier, pour une fois, vous vous êtes juste autorisé à entrer en résonance avec le monde. »

Et le deuxième d’affirmer : « Seule votre illusoire volonté de “contrôler” votre vie vous empêche de vous trouver en permanence dans cet état de synchronicité. »

Qu’est-ce que la synchronicité ?

Ignoré de nos dictionnaires, qui ne connaissent que « synchrone » ou « synchronie », le mot synchronicité vient comme eux des racines grecques sun (avec) et khronos (temps). Il fut forgé par le psychologue Carl Gustav Jung pour désigner « l’occurrence simultanée de deux événements reliés par le sens et non par la cause. »

Jung aimait illustrer la synchronicité en racontant l’histoire de deux scarabées, dont l’un se cogna un jour contre sa vitre au moment précis où une patiente lui parlait de l’autre, un bijou en or qui lui avait été offert la nuit précédente dans un rêve. Il ne cachait pas le plaisir étonné qu’il avait éprouvé à ouvrir la fenêtre, à saisir l’insecte, à le tendre vers sa patiente et à s’écrier : « Le voici, votre scarabée ! », déclenchant chez elle le déclic libérateur de la cure.

Le père du concept d’inconscient collectif n’hésitait pas à avouer l’émoi qu’avaient causé, pour lui comme pour Freud, les craquements soudains de la bibliothèque du maître, au soir du 25 mars 1909, alors que s’achevait leur dispute au sujet de l’intérêt, pour la psychanalyse, d’étudier les phénomènes parapsychologiques.

La réticence de Freud se comprend aisément, et relevait autant d’objections théoriques que d’une stratégie de méfiance face à un domaine dit à l’époque « occulte », aux contours sulfureux et imprécis. Aujourd’hui encore, et bien que Jung ait insisté sur son importance, la synchronicité reste loin d’être acceptée, prise en compte ou même étudiée.

Pour Isé Masquelier, dirigeante de la fédération française de yoga et auteur d’un livre sur Jung, cela tient en partie à ce que ce dernier « n’a pas assez formalisé sa théorie, la laissant à l’état d’hypothèse flottante. »

Loriot

Quant à Michel Cazenave, l’un des principaux éditeurs jungiens de France, s’il ne craint pas de se risquer à « expliciter » la dite-hypothèse, c’est en prévenant qu’il s’agit « sans doute du domaine où Jung est, de prime abord, le plus facilement suspect de mysticisme, quand on ne parle pas franchement de magie. »

Les coïncidences se situent à la frontière entre matière et esprit, entre individu et collectif, entre sagesse et folie. Souvent, le déchiffrage d’une synchronicité s’avère impossible au-delà du troublant constat des faits. Ou bien l’événement a un sens, mais reste confus a posteriori. Ou encore, il est clair, mais n’enseigne rien. Effrayée, la pensée se rebiffe devant ces « événements reliés par le sens et non par la cause ».

Ce qui les relie ne peut s’ordonner qu’au sein d’un mystérieux univers « acausal et intemporel », quoique signifiant et accessible de manière spontanée. Croire en de tels liens ne procède-t-il pas de la pensée magique… ou du délire psychotique, dont les victimes, on le sait bien, voient des signes à interpréter partout ?

La logique cartésienne propose d’invoquer le hasard, enfant du chaos et l’insignifiance. Cette tentation illustre certes l’importance (ambiguë) accordée aujourd’hui à ce concept dans la gestion de l’inconnu, mais elle escamote la synchronicité elle-même.

Les Anciens, poussés par leur pragmatisme à prendre tranquillement en compte toutes les ressources de la réalité plutôt qu’à tenter d’en dégager à tout prix l’explication, voyaient au contraire dans les coïncidences une preuve de l’unité fondamentale entre les mondes physique et psychique.

Ils se faisaient du hasard une tout autre vision. Voyez, par exemple, ce qu’on en pensait au Moyen-Âge. Ou, aujourd’hui encore, dans le monde chinois. Pour les Occidentaux, l’image typique du hasard est celle d’une pièce jetée en l’air, dont on ne sait si elle va tomber sur pile ou sur face.

Pour les Chinois, l’image typique de Ou et Peng (idéogrammes les moins éloignés du mot hasard) est celle d’un petit oiseau, le loriot, en train de se poser sur une branche. Du point de vue occidental, on pourrait dire que l’oiseau se pose « n’importe où », « au hasard ». Du point de vue chinois, c’est autre chose.

Depuis Leibnitz, plusieurs grands penseurs modernes ont tenté de « percer le secret » du Yi King – le fameux Livre des Transformations, enraciné dans des pratiques taoïstes remontant à la préhistoire. C’est d’ailleurs à propos du Yi King que Jung mentionna pour la première fois, en 1930, son principe de synchronicité.

A suivre…

Jérome Bourgine et Sylvain Michelet pour le magazine Clé

La chance existe-t-elle ?

Abondance, les cadeaux de la mer de Hans Makart

Quand bien même elle ne serait qu’une manière d’interpréter le hasard ou de poser un regard optimiste sur le monde, croire en elle nous est nécessaire. Pour avoir foi en l’existence d’abord. Mais aussi pour œuvrer à notre bonne fortune.

« Il existe partout et toujours, de façon inconsciente, une disposition à vivre un miracle », écrivait Carl Gustav Jung. Et, de fait, les belles histoires existent, tellement inattendues, improbables, extraordinaires qu’elles semblent avoir été ourdies par le destin.

« Mon grand-père attendait devant le cinéma une jeune femme qui n’est jamais apparue, raconte Marie- France. De son côté, ma grand-mère attendait un homme qui ne venait pas non plus. Ils se sont vus. Ça a été le coup de foudre. »

« J’ai quitté un compagnon à l’étranger en prétendant que telle entreprise, en France, voulait me recruter, confie Carole. Je ne sais pas ce qui m’a pris, c’était pur mensonge, je n’y avais jamais pensé.
Le lendemain, une amie m’appelle de Paris pour me dire qu’elle avait transmis mon CV à une amie à elle, DRH dans cette même entreprise. J’y travaille maintenant depuis dix ans. »

Claude Jaffiol, professeur de médecine, aurait dû, avec son épouse, être à bord du vol Rio-Paris qui s’est abîmé en mer en juin 2009. Malgré son insistance et les efforts de l’hôtesse, il n’a pas pu trouver de places. « La providence nous a protégés », a-t-il déclaré à la presse.

La chance existe-t-elle ou n’est-elle qu’une interprétation de la réalité, lorsque celle-ci dépasse l’entendement, déborde l’émotion ? Car, après tout, Claude Jaffiol n’a jamais été inscrit sur ce vol. En a-t-il donc vraiment réchappé ? La chance (du latin cadere, « choir, tomber ») relève-t- elle du hasard (az-zahr, « jeu de dés » en arabe) ou de la fatalité ( fatum, le « destin » latin) ?

Est-elle une expérience purement aléatoire – un heureux accident –, ou la manifestation d’un dessein surnaturel, celui de la déesse Fortuna, ou encore l’unus mundus jungien (Unus mundusou « monde un », où s’unifient l’esprit et la matière) ? Et surtout : pourquoi avons-nous besoin d’y croire ?

Expliquer l’inexplicable

« Nous avons du mal à accepter les coïncidences, reconnaît Dominique Desjeux, professeur d’anthropologie sociale et culturelle à l’université Paris-Descartes. Nous supportons mal une explication par le hasard. Nous préférons la nécessité : chercher le destin, la conspiration, le complot, l’intention, bonne ou mauvaise. » Pourquoi le hasard est-il si difficile à admettre ?

Car ce serait « accepter que tout ne soit pas explicable, accepter une certaine dose d’incertitude, de non-maîtrise, donc d’angoisse », répond-il. Pour limiter celle-ci, il nous faut par conséquent transformer le hasard en destin, donner un sens à l’inexpliqué. Croire en sa bonne étoile est nettement plus rassurant que de vivre dans un monde où tout – le meilleur et, surtout, le pire – peut survenir sans raison.

« Les croyances ne nous sont pas seulement nécessaires pour survivre, mais tout simplement pour commencer à vivre », écrit Marie- Laure Grivet, psychanalyste. Lorsque le bébé est affamé et que sa mère arrive pour le nourrir, observe-t-elle, il croit avoir créé cette mère nourricière : « Il le croit, et il doit le croire pour sentir non seulement qu’il est puissant, mais que sa puissance est bonne puisqu’elle est récompensée. »

Cette illusion joue un rôle dans sa construction psychique : elle lui permet d’acquérir le sens de son unité, de sa permanence, de se sentir vivant. Bon nombre de nos convictions ont cette même fonction : soutenir notre confiance en nous et en la vie.

Arrive un moment où il faut abandonner certaines croyances pour s’inscrire dans une appréciation lucide de la réalité, poursuit, en substance, Marie-Laure Grivet. Et cependant, devant l’insondable mystère de notre condition humaine, nous ne cessons d’avoir besoin de croire au miracle, comme le disait Jung, pour nourrir notre désir de vivre.

Mais pourquoi certains s’estiment-ils plus chanceux que d’autres ? La psychanalyse nous apprend l’influence de notre histoire personnelle dans les représentations que nous avons de nous-mêmes et de notre existence. Celles-ci ont peu à voir avec la réalité des faits, et davantage avec le socle d’estime de soi et l’optimisme de chacun.

On peut ainsi n’avoir pas été épargné par le sort mais s’estimer chanceux. La psychologie cognitive explique ces différences subjectives au moyen de la « théorie de l’attribution » développée par Bernard Weiner, psychologue américain spécialiste de la motivation.

Selon que nous attribuons nos réussites à des causes internes (j’ai beaucoup travaillé) ou à des causes externes (on m’a beaucoup aidé), nous sommes plus ou moins portés à la responsabilisation et à la toute-puissance (surestimer sa propre responsabilité), ou à la passivité et à la superstition (surestimer le hasard, jusqu’à lui prêter des intentions). Chacun de nous recourt, pour justifier ce qui se produit, à des causalités multiples qui rendent les événements plus ou moins maîtrisables.

Ce que Jung nommait la « synchronicité » nous aiderait également à trouver notre voie. Le philosophe Michel Cazenave la définit comme « deux événements que rien ne relie selon la causalité classique et qui, pourtant, en survenant simultanément, créent du sens pour la personne qui en est le sujet ».

Une anecdote bien connue raconte que, au moment précis où une patiente de Jung, particulièrement résistante au travail de l’analyse, rapportait un rêve dans lequel on lui avait fait cadeau d’un scarabée doré, un insecte se cogna, dans la réalité, à la fenêtre du cabinet. C’était un scarabée. Sans prétendre à un message envoyé par l’univers, Jung souligna la puissance symbolique de cette coïncidence, qui provoqua une forte émotion chez sa patiente et permit en elle des transformations profondes.

Fortuna

« Il est fascinant d’observer comment les gens franchissent les portes de notre existence, comment les livres trouvent leur chemin jusqu’à nous à des moments déterminants », note le psychologue québécois Jean- François Vézina dans Les Hasards nécessaires.

Certaines coïncidences viennent ainsi faire sens pour la psyché, dans la double acception de « signification » et d’« orientation ». « Elles semblent répondre à un but de l’inconscient sans que celui-ci ait pu le provoquer », ajoute Michel Cazenave. Et poussent le sujet à reconsidérer ses choix. La chance n’est donc pas seulement le fruit du hasard. Elle résulte surtout de la manière dont nous transformons le fortuit en opportunité.

Distinguer ce qui dépend de nous

En consultation, Elsa Godart aime s’appuyer sur l’apport des philosophes stoïciens et de ce qu’ils appelaient la « thérapie du jugement ». « Nous devons apprendre à distinguer ce qui dépend de nous et sur quoi nous avons l’obligation d’agir, et ce qui n’est pas de notre ressort, que nous devons accepter comme tel, expose-t-elle. 

Qu’un malheur survienne, nous ne pouvons l’empêcher. Mais il nous appartient de décider si notre existence s’arrête là ou si nous pouvons en faire une expérience constructive. » La chance, dit l’adage, sourit aux audacieux. Les Grecs nommaient kairos le « temps de l’occasion opportune », ce point d’inflexion qui, selon notre réaction, peut donner lieu à une bascule décisive.

Cette notion articule ainsi la dimension du temps et celle de l’action : soit nous saisissons l’opportunité et œuvrons à notre bonne fortune, soit nous ne la voyons pas et il ne se passe rien.

Dans le même esprit, la notion de « sérendipité », conçue par le romancier britannique Horace Walpole au XVIIIe siècle, qualifie ces erreurs susceptibles d’engendrer de grandes trouvailles, selon la sagacité du chercheur.

Ainsi, c’est parce qu’il s’égare de plusieurs milliers de kilomètres que Christophe Colomb trouve l’Amérique, parce qu’elle met sa tarte à l’envers dans le four qu’une des sœurs Tatin invente une succulente pâtisserie, parce qu’un échantillon oublié dans son laboratoire s’est couvert de moisissures que Fleming découvre la pénicilline.

Tout cela serait-il arrivé si chacun d’eux avait voulu corriger son erreur plutôt que d’essayer de voir le positif dans le négatif ? « La chance, c’est aussi un regard sur le monde, affirme la philosophe Elsa Godart. Nous contribuons à la faire advenir en cultivant notre capacité d’émerveillement.

Laurence Lemoine

 

 

Et si les coïncidences avaient un sens ?

Notre monde fourmille de coïncidences qui peuvent être frappantes. Carl Gustav Jung a défini la synchronicité comme une coïncidence temporelle de deux ou plusieurs événements sans lien causal entre eux et possédant un sens identique ou analogue. Quel est donc le sens de ce lien, qui ordonne la matière comme une danse, sans logique apparente ?

Nous pensons généralement en termes de causalité formelle : parce qu’il y a du soleil, j’ai chaud. La physique classique, dont le discours sous-tend notre vision du monde, fonctionne selon ce principe. A produit B. En marge de cette causalité règne un hasard aveugle, émaillé de coïncidences, qui peuvent être frappantes.

Nous ne nous y attardons pas, pensant qu’elles sont forcément fortuites. Mais il existe dans la nature un autre type de relation, synchrone et acausal, mis en évidence par la physique quantique. Ce lien qui ordonne la matière comme une danse, il n’a pas de logique, mais il produit de l’harmonie.

Avec la notion de synchronicité, Carl Jung élabore la même affirmation sur le plan psychique. Jung définit la synchronicité comme « coïncidence temporelle de deux ou plusieurs événements sans lien causal entre eux et possédant un sens identique ou analogue». Une image inconsciente pénètre la conscience – sous forme d’idée, de symbole, de rêve ou de prémonition – et une situation objective coïncide avec ce contenu.

ScarabéC’est l’observateur qui confère une valeur à la synchronicité. Elle est plus qu’une coïncidence. Elle va bien au-delà du pur hasard et révèle un fonctionnement global où matière et psyché sont deux faces d’une même réalité.

L’exemple classique présenté par Carl Jung est celui d’une patiente aux prises avec un blocage rationalisant, dont l’analyse patine. Elle lui raconte un rêve dans lequel elle reçoit un scarabée d’or. Soudain, un bruit à la fenêtre. Jung va voir : « Le voilà votre scarabée » dit-il, attrapant l’insecte qui vient de se cogner contre la vitre. Il s’agit d’une cétoine dorée, version européenne du scarabée d’or.

Le carcan rationaliste de la patiente vole en éclat, elle peut avancer dans son analyse. La synchronicité nous surprend, nous saisit. Elle peut fournir l’impulsion à un changement nécessaire. Ce type d’exemples abonde en clinique. Certains auteurs ont fait de la notion de synchronicité un pilier de leur approche de l’existence.

Ils invitent les lecteurs à en tenir compte dans leur vie quotidienne, à s’en servir de boussole, des résonances indiquant que nous sommes
« en phase » avec notre destin. Sans tomber dans le piège de la pensée magique qui consiste à croire que parce que l’on a pensé quelque chose, cette chose s’est produite, nous pouvons enrichir notre approche de l’existence.

Enfin, la synchronicité est à la source de nombreuses créations artistiques. Elles sont parfois plus que de simples produits de l’imaginaire. Le créateur de Corto Maltese Hugo Pratt  en avait fait un art de vivre. Les synchronicités venaient enrichir son œuvre et se répercutaient aussi sur sa vie, de telle sorte que réel et imaginaire se chevauchaient sans cesse.

L’émergence de synchroncités est courante au cours des processus thérapeutiques. Voici un exemple relaté par le psychanalyste Pierre Solié dans La synchronicité, l’âme et la science :

Des confrères lui adressent un jour Laure, 24 ans, étudiante en psychologie, dépressive. Sa mère est morte 9 ans plus tôt, et son père absent. A l’époque où Laure devient sa patiente, Pierre Solié est lui-même en plongée « dans l’archétype de la Grande Mère et de ses fils – et filles – amants. Sa propre mère est morte lorsqu’il avait onze ans, raison pour laquelle il accepte de vivre avec Laure le deuil pathologique de sa mère.

Au bout de la troisième séance, Pierre Solié se rend compte que Laure a besoin de se construire, grâce au Livre des morts tibétain et à celui des Égyptiens, un imaginal de la vie après la mort,
« que lui avait radicalement interdites et ses études « sèches » de psychologie, et ses rencontres avec les thérapeutes antérieurs niant toute réalité au monde des images-archétypes. »

Avec son thérapeute, elle se livre à ce travail de construction, qui se poursuit par la reconstitution de l’appartement de son enfance… tout proche de celui que Pierre Solié habitait à la même époque. Quelque temps plus tard, elle lui apprend que son village natal est aussi celui de ses ancêtres ! Ce qu’il vérifia grâce à des documents qu’elle lui fournit.

« Nous voici donc avec Laure en présence de trois niveaux, trois stades, trois nœuds de la mémoire entrant en interférence, en coïncidence de phase avec les miens » écrit Pierre Solié. Un nœud mémorial commun à l’humanité entière, l’imaginal égyptien de la mort, primordial à l’époque pour le thérapeute et sa patiente, en lien avec le décès de leur mère ; un nœud mémorial de lignage, « celui des ancêtre qui l’enracinait dans la même terre d’origine que la mienne » ; et enfin « un nœud mémorial individuel, celui de son propre lieu de naissance, proche de mon appartement à l’époque la plus significativement dramatique de sa vie ».

Et Pierre Solié de conclure : « Etranges coïncidences à travers l’espace et le temps. Étranges
« connexions acausales » qui font sens – ô combien – pour Laure et pour moi… »

La synchronicité de la rose

PrattDans Le désir d’être inutile, Hugo Pratt relate cette synchronicité qui le marqua profondément :
« alors que les alchimistes recherchent la rosa alchemica, j’ai fait l’expérience de la rose qui venait à ma rencontre. Pendant mon séjour en Argentine, j’étais allé dans une petite station balnéaire au bord de l’Atlantique. C’était le mois de juin- et donc pour l’hémisphère sud, l’hiver.
La ville, surpeuplée en été, était déserte.

Les vitrines des boutiques étaient recouvertes de panneaux de bois, le sable envahissait les rues. J’aime me promener dans les villes désertes, et j’étais donc content de cette relation privilégiée. J’habitais seul dans une petite maison que j’avais louée. Un matin, en sortant, je trouve une rose accrochée dans le grillage autour de la maison. D’où pouvait venir cette rose ? Est-ce que quelqu’un l’avait mise là à mon attention ? Mais il n’y avait personne dans les environs… Cette rose reste pour moi un mystère. »

La rosa alchemica réapparait dans Les Scorpions du désert. C’est le titre du livre de William Butler Yeats que lit le personnage Judditah Canaan. Un traître assassinera la jeune fille en lui offrant un bouquet de roses empoisonnées.

Plus tard, Hugo Pratt s’est rendu sur la tombe de Yeats en Irlande. Une personne dans une taverne près de Dublin lui a lancé : « Hugo Pratt ? – Oui – Vous venez pour Yeats ? ». C’était bien le cas. Et une autre qu’il ne connaissait pas lui a dit, alors qu’il se tenait près de la tombe du poète, à Drumcliff: « Comment ça va ? Ca fait longtemps qu’on ne s’est pas vu. » Le transfert entre Yeats et Pratt s’était effectué, comme il y a un transfert permanent entre Pratt et son héros Corto Maltese.

La synchronicité, des hasards nécessaires ?

Il est fascinant d’observer comment certaines rencontres transformatrices et porteuses de sens surviennent dans nos vies à la suite d’une série de coïncidences invraisemblables. Dans son livre  Les hasards nécessaires, Jean-François Vézina explore le concept de la synchronicité dans la sphère relationnelle.

Le monde du rêve et celui de la réalité partagent certainement plus d’affinités que ce qui qu’ils nous révèlent en apparence. Au tout début du siècle dernier, Freud nous a sensibilisés aux messages symboliques issus de l’inconscient qui défilent pendant le sommeil. Mais est-ce que l’inconscient intervient uniquement la nuit, dans les rêves ?

Peut-on supposer que la vie symbolique se déploie aussi dans la réalité sous la forme de coïncidences significatives ? Cette possibilité de déploiements symboliques dans la réalité est au cœur de ce que le psychiatre suisse Carl Gustav Jung proposa par le concept de synchronicité.

Ce concept, élaboré conjointement avec le lauréat du prix Nobel de physique 1945, Wolfgang Pauli, suggère justement que la psyché et la matière sont reliées sur un même arbre et que les symboles peuvent fleurir tout autant sur les branches de nos rêves que sur celles de la réalité.

En poussant plus loin l’exploration de ces liens entre l’esprit et la matière, peut-on supposer que ces symboles prennent parfois le visage du rapport à l’autre ? L’astrophysicien Hubert Reeves, dans le livre La synchronicité, l’âme et la science, lançait justement la question : « La rencontre d’une personne qui change votre vie a-t-elle un sens quelque part ? »

La rencontre de certaines personnes peut-elle avoir une portée symbolique dans nos vies? Pouvons-nous appliquer le concept de synchronicité aux petits détails qui nous conduisent à une personne ? Que serait votre vie si vous n’aviez pas rencontré tel professeur, tel auteur, tel homme ou telle femme ? Que serait la psychologie si Jung n’avait pas rencontré Freud ? Que serait la philosophie si Sartre n’avait pas rencontré Simone de Beauvoir ?

L’histoire est remplie de ces rencontres hautement significatives qui changent la vie personnelle et parfois, la vie collective. Tout comme il y a des livres que nous apportons en voyage et d’autres qui nous font voyager, il y aussi, à certaines périodes de notre vie, des gens qui nous accompagnent et d’autres qui nous font voyager. Ces êtres qui nous incitent à voyager au plus profond de nous-mêmes ouvrent des portes.

Mais, en général, les plus grandes portes de notre existence sont ouvertes par des gens qui ne les traverseront pas avec nous. Nous connaissons probablement tous une personne qui est apparue subitement dans notre vie et qui a laissé une trace indélébile. Une personne avec qui la relation ne dura que peu de temps, mais dont on pourrait dire que les petits battements d’ailes ont provoqué des tempêtes qui vont marquer le cours de notre existence. Après leur passage, on ne pourra plus jamais être la même personne.

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Dans mon livre Les Hasards Nécessaires, j’explorerai les rencontres synchronistiques, c’est-à-dire ces rencontres qui permettent que des personnes, des auteurs et des œuvres émergent dans notre vie à des moments déterminants, acquérant ainsi une valeur symbolique de transformation. J’examinerai également les micro-processus symboliques qui se déploient sous la forme de motifs thématiques ou de pentes qui nous attirent et nous conduisent imperceptiblement vers telle personne, tel travail, tel auteur ou encore tel pays.

Ces motifs se dévoilent subtilement, ils nécessitent la lueur vacillante de notre intuition pour les reconnaître et admirer ainsi toute la beauté et l’unicité de la vie? Le déploiement des motifs symboliques sous la forme d’événements de tous les jours est l’un des apports majeurs de Jung. Toutefois, cet apport a été malheureusement rejeté par les scientifiques ou maladroitement simplifié par les adeptes du nouvel âge étant donné son caractère spectaculaire et inhabituel.

Selon le psychiatre suisse, il nous est difficile de percevoir ces symboles à cause de la présence trop brillante de notre rationalité comme il nous est difficile de percevoir les étoiles durant le jour à cause de la trop grande luminosité du soleil. Nous avons alors plus de chances d’apercevoir ces étoiles lorsque nous vivons des périodes de transitions ou lorsque nous entrons dans une phase chaotique et que la noirceur laisse poindre ces étoiles symboliques sous la forme de mystérieuses synchronicités. ?

Les synchronicités se produisent plus fréquemment en période de tension psychique alors que la forme symbolique habituelle du rêve n’a pas réussi à se faire entendre. Comme l’affirme Michel Cazenave , pour faire appel à un symbole extérieur et communiquer un contenu par ce médium, la psyché doit être fortement « perturbée ». Par surcroît, le message doit être très important pour notre développement.

La synchronicité vue sous cet angle n’est pas nécessairement « un cadeau magique » comme elle est parfois décrite dans le langage populaire. Encore que la souffrance peut être perçue comme une grâce. Je suis toujours amusé lorsque je lis dans un livre ou un article cette phrase:
« Provoquez la synchronicité dans vos vies ! ».

En réalité, la synchronicité échappe au contrôle du moi. On ne peut que se rendre disponible aux messages de l’inconscient qui empruntent cette voie. Dans une phase déterminante de notre existence, quelque chose cherche à se dire par le biais de la synchronicité et nous prenons la relève pour l’entendre et le décoder.

Les hasards nécessaires, Jean-François Vézina Editions de l’Homme