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Devenir conscient de son soi, c’est permettre à l’univers de devenir conscient de lui-même

Trouver du sens, écouter ses intuitions, se relier à ce qu’il y a de plus irrationnel en nous : ces objectifs si contemporains, à la base du développement personnel, nous les devons à Carl Gustav Jung, ce psychiatre inventeur de la « psychologie analytique ». Redécouverte d’une pensée trop souvent méconnue.

Devenir soi

C’est clair, il faut s’accrocher ! L’œuvre de Jung est difficile à lire, pleine d’idées déroutantes, plongeant dans la psychologie, la spiritualité, voyageant de l’alchimie à l’astrologie, du bouddhisme à la kabbale, de la Bible aux contes de Grimm. Mais l’enjeu en vaut la peine.

Aux antipodes du pessimisme de Freud, pour qui l’être humain est destiné au déchirement intérieur permanent, Jung propose un chemin vers la positivité et l’harmonie, destinations paradisiaques en temps de crise, où nous avons envie de rêver, d’échapper aux dures lois de la raison, de nous dire que le vrai pouvoir est celui de l’esprit. Jung répond parfaitement à ces besoins. D’où l’utilité de le découvrir ou de le redécouvrir aujourd’hui.

Au-delà de la raison

Pour suivre Jung, nous devons abandonner notre bon vieux matérialisme et nous ouvrir à la poésie, à l’imaginaire, à ce qui nous dépasse. Pour lui, en effet, pas de vie réussie sans nourriture spirituelle et bonnes relations avec tous ces mystères qui échappent à la raison. « Corps et esprit ne sont pour moi que des aspects de la réalité psychique, écrit-il. Le corps est aussi métaphysique que l’esprit. »

Mieux : « La psyché n’est pas entièrement soumise à l’espace et au temps, déclarait- il en 1959 au journaliste anglais John Freeman. On peut avoir des rêves ou des visions du futur. Seule l’ignorance dénie ces faits. » Pour Jung, l’intuition, cette « fonction non rationnelle de la psyché », est aussi importante que la pensée rationnelle, l’émotion ou la sensation.

« Je » est quatre

Notre réalité intérieure, dans une optique jungienne, s’organise autour de quatre éléments : l’ego, la persona, le soi et l’ombre. L’ego, centre de la conscience, des sensations, des émotions, me permet de me sentir moi à toute heure du jour et de la nuit. La persona (mot latin signifiant « masque ») est la personnalité sociale que chacun endosse pour s’adapter aux attentes des autres et se faire accepter.

Le soi fait de nous une totalité corps-esprit : un être humain. Ce soi jungien n’est pas celui de la psychologie classique : il s’apparente à l’âme, c’est notre « part divine », quel que soit le sens que l’on donne à cet adjectif : « On peut aussi bien l’appeler Dieu que le mystère ultime de la vie, affirme Juliette Allais, thérapeute et analyste de rêves.

Impalpable mais omniprésent, il règne sur nos existences. » Enfin, il y a l’ombre, qui « comprend tous les aspects de notre personnalité que nous ne reconnaissons pas comme nôtres, car inacceptables au regard de l’image que nous voudrions avoir de nous-même et donner à autrui ».

Un inconscient peuplé de divinités

Contrairement à Freud, Jung affirme que nous possédons deux inconscients : l’un individuel, où parlent nos névroses et conflits personnels ; et l’autre collectif, qui nous raconte une histoire universelle, peuplée de héros (Œdipe, Icare ou… la Belle au bois dormant) et de symboles communs à toute l’humanité.

Dans une optique jungienne, en rêvant d’une pomme, je me retrouve aux côtés d’Adam et Ève, je revis symboliquement le mythe fondateur du paradis terrestre. Transmis de génération en génération, réalité psychique mais aussi biologique, cellulaire, l’inconscient collectif est le dépositaire de toutes les réactions typiques de l’espèce humaine : la peur, l’intuition d’un danger, l’amour, l’angoisse de la mort.

Nous sommes là dans un univers bien différent de la vie intérieure selon Freud, avec ses obsessions érotiques, scatologiques, inavouables. « Il est plus agréable et valorisant de se voir plongé dans un inconscient peuplé de divinités que dans l’univers de fantasmes sexuels jaillis du cerveau reptilien », remarque Jean-Jacques Antier, auteur d’une excellente biographie de Jung. En tout cas, en ces temps de désenchantement, cela fait du bien.

De l’ego au grand soi

Selon Jung, le but d’une vie est de passer de l’ego, notre petite personne, au grand soi grâce
au « processus d’individuation ». Il s’agit d’un cheminement intérieur par lequel nous allons tenter de devenir le plus conscient possible, afin de nous « autoengendrer » en tant qu’individu particulier, homme parmi les hommes, mais unique. Une seconde naissance, en quelque sorte.

Pour Jung, l’enjeu est d’importance. Car « devenir conscient de son soi, c’est permettre à l’univers de devenir conscient de lui-même ». « En général, l’individuation devient possible après la crise de la cinquantaine, dans la deuxième moitié de la vie, la première étant accaparé par l’ego suractif. » Pour y parvenir, nous devons nous confronter avec notre ombre (cette part dont nous avons honte), avec notre persona (notre image sociale), avec notre anima et notre animus.

Nous devons cesser de nous mentir et de rejeter ce qui nous dérange en nous. Nous ne réussirons jamais totalement, bien sûr, l’essentiel est d’essayer. Plus qu’un grand ménage, c’est un effort d’intégration et d’assimilation des différents aspects de notre personnalité que nous devons entreprendre.

Mais, prévient Jung, nous ne sommes pas des anges : « Une vie sous le signe de l’harmonie
totale », sans aspérités, serait « très ennuyeuse et déprimante ». Pire, « inhumaine ». Ce trajet initiatique peut passer par un travail sur soi, l’analyse des rêves, la méditation, la prière, la contemplation, l’écriture…

Cette démarche est mystique, idéaliste, naïve même, mais la rationalité pure et dure rend-elle plus heureux ? Fournit-elle des réponses à nos questions existentielles : comment être plus heureux, surmonter la souffrance, aimer, être aimé, faire face à la maladie, le deuil, la mort ?
En 1946, à un vieil ami qui lui demandait quelle attitude adopter pour achever son existence dignement, Jung répondit : « Vivre sa vie. »

Vivre, c’est tout.

Isabelle Taubes

A lire

Essai d’exploration de l’inconscient de Carl Gustav Jung Le livre testament où sont examinés les points principaux de la théorie jungienne, qui est aussi le plus accessible pour les non-initiés (Gallimard, “Folio essais”, 1988).

C.G. Jung ou l’Expérience du divin de Jean-Jacques Antier La plus récente des biographies de Jung et l’une des plus complètes (Presses de la Renaissance, 2010).

 

 

 

Le but de l’acceptation n’est pas de renoncer à l’action, mais, au contraire, d’agir au mieux

Enquête et Débat a beaucoup parlé de bonheur ces derniers temps. Sujet important s’il en est ! Sujet que Christophe André aborde avec compétence, gentillesse et simplicité. L’estime de soi est inhérente à la nature humaine. Sans estime de soi, pas de bonheur possible….

Acceptation

« Tout d’abord parce que l’estime de soi est indissociable de la conscience de soi. Nous sommes dotés de la capacité de réfléchir sur nous, de nous observer en train d’agir. Cette « conscience de soi réflexive » est une chance extraordinaire offerte à notre espèce : elle permet d’avoir du recul sur soi, de s’observer, de s’analyser, donc de se changer, de s’adapter, de s’améliorer.

Mais elle peut aussi servir à se détester, se mépriser, se critiquer. À se rendre la vie impossible et inconfortable. Et stérile parfois, car ces agressions vis-à-vis de soi peuvent paralyser toute forme d’action.

Ensuite, parce que l’estime de soi est liée à notre statut d’animal social. En tant qu’humains, nous sommes condamnés à une existence en groupe, car notre survie ne peut se concevoir qu’au milieu de nos semblables, dans un rapport plus ou moins étroit à eux. Et donc dans le souci, parfois l’appréhension, de ce qu’ils pensent et ressentent vis-à-vis de nous.

Nous sommes naturellement dotés d’un « sens de l’autre » afin de pouvoir, au moins assez grossièrement, décoder ses besoins : pouvoir supposer, imaginer, ce que pense autrui est une chance. Cela nous permet de voir que nous sommes acceptés et de nous adapter si nous ne le sommes pas.

C’est aussi une malchance parfois, si cette fonction de détection devient fonction d’imagination : on se met à supposer plus qu’à observer, à redouter plus qu’à attendre de voir ce qui se passe. « On finit par ne plus voir en l’autre qu’un regard intrusif et un jugement sévère. A redouter le rejet au lieu de susciter l’acceptation. A craindre l’échec au lieu de chercher la réussite. »

Et je vois trop de jeunes enseignants malheureux de « se savoir » incapables d’arriver aux résultats demandés par l’inspection, incapables d’obtenir la discipline dans une classe surpeuplée, incapables…. Nous sommes tous incapables de réaliser l’impossible, nous devons tous arriver à des compromis qui nous laissent le temps de vivre et l’occasion d’être heureux. Seul un prof heureux d’être prof peut rendre ses élèves heureux d’être élèves ! Seule une infirmière heureuse d’être infirmière peut donner un vrai réconfort à ses malades….

La vraie estime de soi, c’est savoir s’accepter tel qu’on est parmi les autres, accepter de rire de ses faiblesses tout en travaillant à s’améliorer… et ce travail prend toute une vie ! Celui qui ne se prend pas trop au sérieux, qui résiste à la tentation de se comparer aux autres, qui ne s’appesantit pas sur ce qui ne peut être changé, qui sait donner, pardonner, rigoler, se consacrer à une action intéressante… a toutes les chances d’être heureux. L’estime de soi c’est donc bien savoir qu’on n’est pas grand’ chose et ne pas en faire tout un plat parce qu’on se sent à l’aise… imparfait, libre et heureux!

Évidemment plus facile à dire qu’à faire et, même, qu’à comprendre. Ainsi, la personne à piètre estime de soi à qui on suggérera de se prendre un peu moins au sérieux, risque fort de répondre : « Justement, je ne fais que ça, je m’écrase, je me fais petit, je la boucle… et je me sens de plus en plus mal ! » Cette personne qui « se fait » petite a une mauvaise image globale d’elle-même, elle n’accepte pas ses imperfections… qu’elle accepterait si elle se prenait moins au sérieux…

« Ne pas se prendre au sérieux, c’est s’accepter tel qu’on est, reconnaître que les choses sont comme elles sont et non comme on voudrait qu’elles soient. « On se change mieux en s’acceptant. »

« Pour progresser, il faut se reconnaître et s’accepter imparfait. Pas coupable, pas minable, mais imparfait ! » Rien de plus difficile, soyons réalistes, et « surtout, à l’opposé total des réflexes qui, depuis tant d’années, nous incitent à feindre d’être plus beau, plus efficace, plus intelligent que nous ne sommes. ». « Le but de l’acceptation des faits n’est pas de renoncer à l’action, mais, au contraire, d’agir au mieux. »

« La non-acceptation de soi est rigide. Moins vous acceptez vos limites, plus vous en êtes prisonnier ! ». « L’attitude d’acceptation repose d’une part sur le respect de soi : être convaincu de sa valeur en tant qu’être humain, être convaincu que ses imperfections ne condamnent pas une personne et que sa valeur réside au-delà de l’existence de ses faiblesses.

Elle repose d’autre part sur le pragmatisme : de toute manière, à quoi servent la colère ou la tristesse envers ce qui ne va pas chez moi ? A me faire plus de mal encore ? A me figer dans la plainte et la réactivité épidermique ? Dans ces « vaines révoltes » dont parle Marc-Aurèle : « Ce concombre est amer ; jette-le. Il y a des ronces dans le chemin ; évite-les. Cela suffit. N’ajoute pas : « Pourquoi cela existe-t-il dans le monde? »

Comment arriver à changer en pratique ? Christophe André donne des domaines dans lesquels un travail est nécessaire, il montre que ce travail est possible et peut même être amusant (mais
oui !). Un exemple typique est la gentillesse : les personnes qui s’estiment peu se croient souvent « trop gentilles ».

La réponse est toute simple : on n’est jamais trop gentil – l’attention bienveillante à autrui nous rend heureux – et « le problème n’est donc pas d’être trop gentil, il est de ne pas être assez affirmé par ailleurs. Il ne faut pas être que gentil. Il faut aussi ajouter à son répertoire la capacité de dire « Non » ! »

Alors, un petit exercice ? Dites « Non » – « Non, je ne veux pas » ou « Non, je ne suis pas d’accord » – la prochaine fois qu’on vous heurtera. L’étonnement de votre interlocuteur vous amusera. Et faites plaisir quand cela vous fait aussi plaisir, quand c’est vraiment possible et tout le monde se sentira bien. Rien de plus communicatif que la sensation « je me sens à l’aise » ! (Cela est même prouvé par de récentes études statistiques).

N’oublions surtout pas que l’être humain est avant tout un être social qui aime « bien » vivre avec les autres, sans conflits inutiles ! Cela est encore plus vrai pour un enseignant que pour Monsieur ou Madame n’importe qui et c’est la raison pour laquelle ce livre rencontre un succès réel auprès d’enseignants qui se demandent comment arriver à concilier intérêt des élèves et intérêt personnel, comment être à l’aise dans un monde qui nous demande la perfection – nous profs bien imparfaits – et qui nous « offre » critiques, plaintes quand ce n’est pas révolte en classe ou avocat à la fin de l’année !

Nous voulons être heureux ? Au travail comme ailleurs ? Réfléchissons à cette petite phrase de Thucidyde (471 – 400 av.JC) : « Le secret du bonheur est la liberté et le secret de la liberté est le courage. » Vous me direz : « Quel rapport avec ce livre ? » et la réponse est toute simple : il faut un sacré courage pour admettre qu’on n’est pas important, qu’on est imparfait… et ensuite la sensation de liberté est immense, bienfaisante !

Et je terminerai ce petit digest par une citation de l’empereur Marc-Aurèle : « Tout homme qui fait une injustice est impie. En effet, la nature universelle ayant créé les hommes les uns pour les autres, afin qu’ils se donnent des secours mutuels, celui qui viole cette loi commet une impiété envers la divinité la plus ancienne : car la nature universelle est la mère de tous les êtres, et par conséquent tous les êtres ont une liaison naturelle entre eux. » Marc-Aurèle parle comme Dostoïevski 17 siècles plus tard, comme tous ceux qui estiment que la vie est déjà assez pénible et que « la liaison naturelle entre êtres humains » doit alléger le poids de cette vie au lieu de l’alourdir.

Et une citation d’un philosophe moderne, André Comte-Sponville : « L’homme humble ne se croit – ou ne se veut – pas inférieur aux autres : il a cessé de se croire – ou de se vouloir – supérieur. » Cet « homme humble » se sent bien, il est sûr de lui, il a une bonne estime de soi puisqu’il n’a rien à prouver et il voit sa ressemblance avec les autres plus que sa différence. Ressemblance qui l’incite à agir au lieu de s’appesantir sur des problèmes trop personnels pour être importants.

Mia Vossen dans http://www.enquete-debat.fr/

Christophe André Imparfaits, libres et heureux, Odile Jacob, 2006

 

 

 

 

 

 

Antidote contre l’isolement et l’aliénation

Isolement

Suite de https://tarotpsychologique.wordpress.com/2015/04/20/la-solitude-heureuse/

L’isolement

L’isolement est le côté sombre de la solitude. Être sans les autres lorsque ce sont les autres qui éclairent toute notre conscience, nous réduit à souffrir sans cesse de l’ennui et de la langueur du manque. Celui qui ressent l’isolement n’est malheureusement plus avec lui-même et avec ses ressources.

Il ne contacte que l’absence des autres et ne peut se vivre alors que comme l’attente douloureuse de leur présence. Pour l’éloigner de cette souffrance, il faut l’aider à apprécier sa solitude plutôt que rapidement la dénigrer en tentant notamment de le distraire de lui-même.

L’intensité du ressenti de l’isolement varie en fonction de divers facteurs, exemples : la force ou la faiblesse de l’identité de l’isolé, du type et de la densité des liens avec les autres, du jeu des intérêts et des ressources. Toutes ces dimensions, seules ou en interaction, peuvent augmenter ou diminuer l’intensité de l’isolement.

Cependant, si nous désirons comprendre en quoi l’isolement, être sans les autres, est porteur de souffrance, c’est plutôt au plus profond de chacun dans sa lutte entre la vie et la mort qu’il nous faut chercher. C’est effectivement dans son rapport à la mort que l’isolement fait souffrir. La souffrance de tout isolement nous conduit tous, quelque part, à l’angoisse de la mort.

En réalité, la personne isolée prend conscience que sans les autres, sans la solidarité humaine, elle risque de mourir. Sa fragilité toute humaine ne peut pas affronter toutes les menaces de destruction qui rôdent autour d’elle. Elle ne peut pas croire que seule, elle arrivera à surmonter les menaces à son existence.

Elle pense que sans l’autre, elle sera détruite, elle va disparaître, mourir. Le sentiment de l’isolement reste intimement relié à l’anxiété de la mort, ce qui explique sa souffrance essentielle. En conséquence, celui qui désire rejoindre le sens d’une solitude harmonieuse doit obligatoirement confronter les ressentis d’isolement, pour ensuite en transcender la condition afin de parvenir à intégrer sa solitude. 

Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures personne, c’est à cela qu’il faut parvenir (Rainer-Maria Rilke, Lettres à un jeune poète).

Cette démarche implique nécessairement un cheminement de longue date. En effet, puisqu’on commence son existence en ne faisant qu’un avec l’autre, pour devenir une personne, l’être humain doit lentement s’arracher au lien fusionnel avec sa mère pour graduellement apprendre à vivre de lui-même, sur « ses deux petites jambes », même si la nostalgie de cet état fusionnel ne cesse de le poursuivre.

C’est alors que commence la période de l’isolement radicale qu’il faut confronter. Cette nostalgie se manifestera pour plusieurs dans l’ennui et persistera durant toute la vie de la personne avec plus ou moins d’intensité jusqu’à ce qu’elle parvienne à conquérir pleinement sa solitude. En somme, pour tout être humain, l’isolement précède la solitude qui doit donc se peiner et se conquérir.

L’aliénation de soi-même

L’aliénation de soi-même constitue une forme particulière de l’isolement. Il s’agit de l’isolement par rapport à soi-même, c’est-à-dire que la personne n’est plus en contact avec elle-même. De là, elle n’arrive pas à connaître ses goûts, ses attentes ou ses besoins. N’étant plus avec elle-même c’est comme si elle n’avait plus d’elle-même. N’ayant plus d’elle-même, elle n’est plus elle-même. Elle ne sait plus qui elle est.

Elle conserve bien sûr son étiquette sociale, son nom et le réseau de ses relations mais, sans subjectivité intérieure, elle se vit à travers tout ça comme un pantin, sans âme. Ce type d’isolement, l’aliénation de soi-même, transporte une souffrance terrible dont l’atrocité s’explique par le fait qu’elle occupe toute la place de la vie intérieure de la personne.

Sa souffrance est la seule chose qu’elle ressent. Comme un grand brûlé, elle est sensible de partout, sa souffrance est envahissante, rien en elle-même n’évoque autre chose que la douleur. L’aliénation de soi-même repose beaucoup plus sur la mort de l’identité que sur son non-avènement. Déjà dans le passé, la personne réussissait à élaborer son identité et à s’individualiser sauf que ses imprudences pour la consolider et ses avidités pour avoir plutôt que pour être l’ont conduite à laisser aller des morceaux d’elle-même.

Elle en vient à se délaisser de plus en plus jusqu’au jour où elle se détruit pour une façade, un masque. Elle n’est plus dorénavant elle-même avec elle-même. Puisqu’il faut être présent à soi-même pour être avec l’autre, la personne qui n’est plus avec elle-même, n’arrive pas plus à être avec les autres. Si la personne n’est pas avec elle-même, il n’y a personne, ou c’est comme s’il n’y avait personne. La relation interpersonnelle devient en quelque sorte impossible.

Ainsi, d’une certaine façon, l’isolement résulte de l’aliénation avec soi-même. Si le sens de l’identité et de la subjectivité est à la source du sens de la solitude et de ses vertus, l’aliénation de soi-même peut être entendue comme étant à la source de l’isolement et de ses misères.

Choisir la solitude

La personne peut choisir sa solitude ou bien s’adapter à celle qui est imposée. La solitude imposée (suite à un divorce, une séparation, un deuil ou un rejet) peut rapidement prendre la coloration de l’isolement. La personne se sent alors mise-à-part. Ce sentiment d’exclusion s’accompagne la plupart du temps d’une crainte de ne plus avoir de contrôle sur ses relations avec les autres, de perdre à jamais l’autre et peut s’étendre ensuite, par contagion, à l’ensemble de la vie.

La menace de cette misère d’être mis-à-part par la vie (un deuil, une perte) ou par les autres (un divorce ou un rejet) risque de conduire certains à plonger d’eux-mêmes dans la solitude ou plutôt dans l’isolement. La solitude s’apparente alors à un retrait et constitue en fait une manière ultime de se défendre et de se protéger.

En effet, l’expérience réelle ou fantaisiée de cette solitude imposée par des événements extérieurs contient tellement de souffrances que la personne préfère les soulager ou s’en prémunir en choisissant elle-même de s’isoler. Cette solitude, d’une certaine façon, choisie en même temps qu’imposée risque cependant d’être plus terne, plus atone que revivifiante, car elle indique davantage la fuite de la souffrance qu’une relation de quiétude et de satisfaction avec soi-même.

La solitude choisie de manière authentique constitue un acte de la conscience éclairée. Elle doit être choisie pour ses vertus propres, comme une source de vitalité plutôt que comme une défense devant la menace de la mise-à-part, de l’isolement. Le caractère sain du choix de la solitude réside dans la capacité à goûter aux plaisirs de l’interpersonnel et des relations humaines.

Dans la solitude choisie, la personne doit être tout autant capable d’apprécier être seule avec elle-même que d’être en relation avec les autres. La capacité à être en contact avec l’autre peut même être considérée comme une condition essentielle de la réussite de la solitude choisie. Plus une personne apprécie les relations humaines, plus elle se donne effectivement l’assurance de la santé du choix de sa solitude.

Moines

Chez les moines contemplatifs, les meilleurs candidats à la vie de solitude et de silence sont souvent des joviaux qui aiment la compagnie des autres. Ce type de solitude choisie sert beaucoup plus le développement de la personne puisqu’elle connaît le prix de sa solitude à savoir le sacrifice de la joie d’être avec l’autre.

Transformer la solitude imposée en solitude heureuse

Si la personne sait bien la négocier, même la solitude imposée peut à certaines époques de la vie s’avérer profitable à la personne. L’isolement peut devenir dramatique pour une personne qui par résistance ou par un mécanisme de défense se replie sur elle-même, mais il peut aussi devenir un tremplin vers la solitude heureuse et mener cette même personne (qui, souvent, s’est toujours dévouée à répondre aux besoins des autres) à profiter d’une vie nouvelle plus satisfaisante.

Encore faut-il qu’elle valorise sa solitude et que les autres autour d’elle cessent de la lui reprocher comme s’il s’agissait d’une tare. Plus une personne demeure figée dans son isolement, plus elle risque le déclenchement d’une maladie mentale (paranoïa, dépression, etc.).

Plus elle est authentiquement seule (avec elle-même), plus elle augmente sa vitalité, en faisant travailler sa subjectivité et en se donnant, à l’intérieur de ses limites, une créativité nouvelle. Ainsi elle sent que sa vie vaut la peine de continuer parce qu’elle se sent utile.

Chaque personne possède le potentiel qu’il faut pour apprendre à se sentir bien lorsqu’elle est seule, à établir ce contact développemental avec elle-même, qui n’est pas un retrait ni un obstacle à la qualité des liens qu’elle entretient avec les autres. C’est par l’actualisation de ses potentialités, l’élargissement de son monde et l’utilisation de sa pleine humanité que le développement de toute personne s’effectue.

Ce développement n’a jamais de cesse. Toute personne doit donc se ménager un espace personnel suffisant, propre à chacune, pour se donner la dose de solitude qu’il faut pour atteindre ces objectifs.

Accepter d’être seul devant l’autre

Être vraiment seul, entièrement avec soi-même, tout en étant devant une autre personne devient pour bien des gens le niveau le plus élevé qu’il soit possible d’atteindre dans la capacité de solitude. En fait, de nombreuses misères humaines et plusieurs drames interpersonnels (par exemple la violence conjugale) seraient probablement évités si les personnes parvenaient plus souvent à cette forme plus évoluée de solitude, la capacité d’être seul devant les autres.

Expliquons-nous. Être seul, c’est-à-dire avec soi-même, tout en étant devant et avec l’autre, se situe à un point extrême d’un continuum. L’autre point extrême s’organise autour d’une fusion complète dans l’autre de telle façon qu’être avec l’autre implique de ne plus être avec soi-même. Toutes les nuances de présence à soi et de présence à l’autre se retrouvent tout au long de ce continuum. 

La solitude devant l’autre implique la rencontre de deux forces. D’une part, l’affirmation de son identité – ou encore de la vie intérieure qui remplit la conscience plutôt que d’être habitée et dérangée par l’autre et ses préoccupations – d’autre part, la sécurité, la chaleur et souvent l’amour apportés par la présence de l’autre pour explorer et nommer l’expérience intrapersonnelle. Bienheureux celui chez qui ces deux forces se synergisent pour développer encore plus cette capacité à être seul devant et avec l’autre. 

La plupart du temps ce n’est pas facilement qu’en sa présence l’autre nous laisse aller à notre solitude. Ce voyage vers nous-mêmes peut lui apparaître suspect ou être ressenti comme une injure à son égard. Souvent il estime, à tort, que notre capacité de solitude devant lui est en proportion avec le désintérêt qu’il suscite chez nous.

L’autre peut s’insulter de ne pas être assez intéressant pour nous soustraire à notre solitude. En conséquence, au lieu de ressentir l’humiliation et la blessure de se vivre comme inintéressant, il pourrait être tenté de faire tout en son possible pour nous distraire de notre solitude et pour garder ou obtenir notre attention.

Parfois c’est la personne qui n’ose pas aller vers la solitude comme si elle se sentait retenue par la présence de l’autre. Elle impose d’elle-même un frein à son élan vers la solitude pour demeurer uniquement attentive à son sentiment de responsabilité face à la satisfaction de l’autre. Elle demeure donc vigilante à l’humeur de l’autre, inquiète de son bonheur et complètement habitée par le souci de lui plaire.

C’est souvent l’attente du regard bienveillant de l’autre qui mène à l’arrêt de l’élan vers la solitude. La personne se croit créée par ce regard de l’autre et elle conserve le sentiment d’exister bien peu en dehors de lui. De là, elle se charge d’entretenir ce regard sinon elle risque, croit-elle, elle-même de disparaître.

Plonger dans sa solitude comporte alors le danger de se perdre soi-même puisqu’en dehors de ce regard de l’autre, elle a l’impression de ne pas exister. La solitude devant l’autre est donc la plus difficile à domestiquer mais elle est aussi la plus riche de croissance et de développement pour les êtres de relations et de solitude que nous sommes. 

C’est maintenant à chacun, dans sa solitude, de compléter à sa façon ces propos, de s’approprier ces idées, de les faire siennes pour les recréer de telle manière qu’elles serviront à développer encore plus sa vitalité et sa créativité. La femme ou l’homme capable d’être seul aime sa solitude autant que le courage, l’effort et la peine qu’elle exige.

La solitude peut devenir une véritable compagne pour ceux qui cherchent le développement et l’actualisation. Si ces pages ont pu créer quelque part en chacun de vous, multiplicateurs d’influence, cette amitié tellement enrichissante entre vous-mêmes et votre solitude, de nombreuses personnes en profiteront pour leur propre individualité et leur propre créativité. 

Jules Bureau, (1933-2011) Psychologue et Sexologue, Québec, Canada

La solitude heureuse

La solitude a souvent mauvaise presse. Considérée comme une misère dont il faut absolument débarrasser l’humanité, ou à tout le moins l’en soulager, la solitude semble à plusieurs personnes la source de la plupart des souffrances humaines et la relation avec l’autre, la garantie du bonheur.

Solitude heureuse

J’ai exposé dans Vivement la Solitude! La nature et les avantages de la solitude et ses liens avec la sexualité humaine et dans Le goût de la solitude, les bienfaits de la solitude et sa nécessité pour le développement harmonieux de plusieurs de nos ressources et pour la croissance de l’amour, particulièrement dans la relation interpersonnelle amoureuse.

Aujourd’hui je reviens sur ce thème parce que la conquête et l’appropriation de sa solitude fondamentale devient de plus en plus le chemin le plus approprié vers la solution à la plupart des problèmes de fuite de subjectivité. La solitude heureuse est l’assise pour confronter la peur de la précieuse affirmation de soi-même, pour éradiquer la mise en objectivation des personnes, pour l’atténuation de leur isolement, de leur aliénation, et l’estompement de leur perte de vitalité. 

Il est de la solitude comme de la finitude et de nombreux autres thèmes de la condition humaine : elle existe mais on tente avec insistance de la nier. Si on reconnaît son existence, on s’acharne à la faire disparaître, à la colmater, à la fuir ou à la faire fuir.

Pourtant il n’est pas de situation humaine, même la plus intime entre deux personnes sans que le ressenti de sa solitude fondamentale ne rebondisse et nous interpelle à grands cris : Suis-je vraiment seul avec ce que je ressens ? Ai-je vraiment été compris par l’autre ? Qui suis-je vraiment ? Qui est cette personne qui partage mon intimité ? Cet autre n’est-il pas aussi seul dans sa manière d’être-au-monde et dans la construction qu’il fait de son monde ?

Ces questions restent sans véritable réponse. La solitude fait partie de notre condition humaine et ne cessera jamais de se pointer à notre conscience pour que nous lui donnions sa place, toute la place qu’elle nécessite dans nos vies. Nous ne pouvons pas la fuir sans tronquer une large part de notre humanité. Elle résulte surtout de ce que nous sommes conscients d’être séparés les uns des autres même si nous sommes aussi des êtres de relation. 

La nature fondamentale de la solitude

Tout être humain est fondamentalement seul et, au-delà de son désir d’échapper à cette vérité, chacun quelque part en lui-même le sait. Cette réalité inaliénable de la condition humaine nous accompagne malgré nous de la naissance à la mort. Seuls pour naître et pour mourir. Seuls pour ressentir, jouir, réfléchir, goûter et souffrir. Bref, nous sommes seuls pour être.

Face à notre condition d’être seul et séparé, la présence des autres peut facilement devenir un refuge mais celui-ci restera toujours provisoire. La présence de l’autre peut, en effet, nourrir l’illusion toujours renouvelée de ne pas être fondamentalement seul puisque ensemble ou avec quelqu’un. Elle peut même parvenir à la limite à tellement nous distraire de nous-mêmes que fusionnés à l’autre nous en arrivions à n’exister qu’ensemble, qu’avec l’autre.

Pourtant ce leurre ne peut durer que le temps nécessaire à la conscience pour nous rappeler que nous sommes seuls pour vivre et que nous serons seuls pour plonger dans la mort. Cette fatalité de la mort et de la solitude ne cesse de mordiller. L’angoisse qu’elle soulève est parfois telle que chacun peut être tenté de se laisser encore plus disparaître dans l’autre afin de soulager cette terrible souffrance.

Ce constat de la solitude comme partie intégrante de la condition humaine est perceptible avec encore plus d’intensité dans la conscience de la sexualité humaine. Là, l’humain réalise qu’il est incomplet, qu’il ne se complète que par l’autre, qu’il est vraiment seul dans sa féminitude ou dans sa masculinitude et qu’il est alors en manque de la différence. Heureusement, c’est aussi ce qui fonde le puissant désir sexuel !

L’humain est conscient d’être seul avec son être sexué tout en étant incomplet et fragile. Paradoxe de la condition humaine d’être séparé et en quête de relations les uns avec les autres, la conquête de la solitude sur l’isolement devient une des principales voies vers l’actualisation de la créativité humaine.

Mon travail clinique avec des personnes qui souffrent dans leur identité sexuelle, de leur orientation sexuelle, désir ou comportement, m’a permis de constater le bien que constitue l’appropriation de sa solitude radicale pour sortir de ses misères sexuelles. 

La solitude est fondamentalement l’expérience ressentie d’être avec soi-même. Ressentie sans les autres tout autant qu’avec les autres, elle peut épouser plusieurs formes mais son essence loge dans la subjectivité de la personne humaine, autrement dit, dans sa vie intérieure. La subjectivité, en effet, implique la solitude; la solitude, la subjectivité. L’une requiert et engendre l’autre.

Plutôt que d’être un objet passif mû par l’extérieur, par les autres et les choses, la personne peut être sujet de son expérience, moteur et maître de sa vie et de ses directions. Toute personne est fabriquée pour être subjective même si elle renie souvent sa condition. C’est justement parce qu’elle suscite l’obligation d’être responsable de sa vie et de ses conduites que la subjectivité sur laquelle se fonde la solitude dérange.

Plusieurs d’entre nous renoncent à la subjectivité pour devenir objet et d’autres tentent à tout prix d’en diminuer la force. Or, pourquoi le faisons-nous sinon parce que l’état de solitude nous confronte inévitablement à nos déviations et à nos fuites ? Et qu’il éveille en nous la culpabilité d’abandonner notre subjectivité. Il est alors facile de comprendre jusqu’à quel point la fuite de la solitude par un plongeon dans les distractions de toutes sortes monopolise une grande part de notre énergie, celle qu’il faut pour s’investir soi-même dans la subjectivité. 

Le bonheur d’être seul

L’expérience de la solitude conduit donc à mieux ressentir sa subjectivité. C’est pourquoi nous pouvons dire qu’il est difficile de se sentir seul puisqu’en réalité, dans la solitude, c’est avec nous-mêmes que nous sommes. Dans toute solitude, chez celui qui en explore toutes les facettes, il y a le bonheur d’être seul. 

Pour celui ou celle qui la cultive, la solitude procure une grande satisfaction, celle d’être avec soi-même, avec tout soi-même totalement et entièrement, sans distraction. En ces moments privilégiés, la solitude, côté éclairé de notre condition d’être séparé, illumine toute la personne.

Tout comme la lune a son côté d’ombre et son côté de lumière, ainsi la condition humaine d’être séparé des autres et des choses s’exprime sur une facette par le bonheur de la solitude et sur l’autre, par la misère de l’isolement. Nous sommes solitude et relation. Nous ne pouvons pas faire comme si cette solitude n’était pas sans nous priver d’une partie de notre vitalité, celle qui nous vient de la relation aux autres. 

La solitude avec soi-même correspond à la facette glorieuse d’être avec soi-même (Paul Tillich Le Courage d’être). C’est à l’intérieur de cet espace que la personne vit d’elle-même et avec ses propres ressources aucunement distraite d’elles par la présence de l’autre. Cette solitude peut être ressentie comme glorieuse parce qu’elle rend la personne heureuse.

Pendant ces moments privilégiés, toute l’attention est portée sur le contact avec sa subjectivité et l’actualisation de ses ressources alors que le désir pour l’extérieur, pour l’autre, demeure latent. La personne peut alors ajuster ses attentes et ses réponses jusqu’à ce qu’elle en ressente la satisfaction. Elle acquiert dans ces moments d’être avec elle-même plus de vitalité en développant plus d’espace en elle pour ressentir, réfléchir, imaginer. 

Après des milliers d’heure de rencontres thérapeutiques avec des personnes en recherche de plus de vitalité dans leur existence quotidienne, la solitude m’apparaît comme un moyen et non comme une fin en soi. Elle permet d’atteindre plus de subjectivité et plus de largeur de conscience.

En son absence, la subjectivité et la conscience risquent de se rétrécir et la personne de se limiter à s’accommoder à l‘autre. En acceptant sa solitude fondamentale et radicale, une personne se donne la possibilité de plonger encore plus en son intériorité et d’accorder plus de place à sa subjectivité.

Elle élargit ainsi le territoire de sa conscience, repousse les frontières de l’inconscient et de l’automatisme et augmente sa vitalité. Ces constats m’ont lentement conduit à explorer davantage le courage de la subjectivité, de la vie intérieure et de la largeur de la conscience, pour favoriser la croissance de la vitalité. Plus il y a de solitude, plus il y a de subjectivité possible, plus il y de subjectivité, plus il y a de conscience, plus il y a de subjectivité et de conscience, plus il y a de vitalité. 

Et plus il y a aussi de marginalité ? D’où la peur et le courage nécessaire à la solitude parce que plus la personne est seule, plus elle se marginalise et plus elle s’individualise aussi. Elle apprécie encore plus la rencontre avec elle-même. Ainsi, en plus d’être le lieu de la subjectivité, la solitude constitue aussi une condition nécessaire au développement de toute cette partie de son humanité qui nous est proprement individuelle – notre marque unique d’existence et de vitalité, notre individualité. Bien ancré dans le courage de s’inventer tel que l’on est, la solitude favorise l’enracinement de l’individuation et en étaye les conséquences.

L’éducation à la solitude

Le contact avec la solitude authentique nous conduit tout naturellement à vouloir la faire connaître à ceux et à celles que nous aimons, premièrement nos enfants. Lorsque nous regardons les travaux consacrés au monde de l’enfance, de très nombreux portent sur les relations de l’enfant avec l’adulte et avec ses pairs et très peu sur sa capacité d’être seul, sur son besoin de solitude, et surtout sur sa capacité à l’utiliser.

L’aspect développemental de la solitude serait-il moins bien compris que les nombreuses défenses qui s’érigent devant elle? L’éducation à la solitude est essentielle afin d’en développer les richesses et d’en confronter les misères. Jusqu’à maintenant, nous nous sommes longuement attardés au développement des capacités de chacun pour les relations interpersonnelles nécessaires à l’adaptation, l’aurions-nous fait au détriment du développement d’une capacité tout aussi saine de vivre la solitude ?

La personne se développe en répondant à son besoin d’interaction humaine; autant qu’elle croît par les réponses qu’elle apporte à son besoin de solitude et aux ressources de subjectivité et de vitalité qu’elle conquiert dans cette solitude. 

A suivre…

Jules Bureau, (1933-2011) Psychologue et Sexologue, Québec, Canada

Éloge de l’audace

Plus notre monde est sécurisé, et plus nous sommes craintifs. Pourtant, c’est en nous risquant à de nouveaux comportements, en osant l’inhabituel, que nous progressons. Et gagnons en plaisir de vivre.

Oser

C’est la question qui tue, comme disent les ados : « Quels risques avez-vous pris dans
votre vie ? » Si vous pensez « aucun », vous avez probablement de quoi vous lamenter. Comment se réjouir en effet d’un parcours où l’on ne s’est jamais exposé, mesuré aux difficultés, à l’inconnu ? « Il meurt lentement celui qui devient l’esclave de l’habitude […] celui qui ne prend pas de risques pour réaliser ses rêves […] » écrivait le futur prix Nobel de littérature chilien Pablo Neruda en 1921 (Il meurt lentement).

Sclérose collective

Ces vers n’ont jamais autant semblé d’actualité. La société française actuelle est vue par de nombreux observateurs (quel que soit leur horizon) comme un no man’s land pétrifié dans le doute et l’immobilisme. C’est la « société du risque zéro », la « société de la peur (La Société de la peur Plon, 2005) », selon le titre du best-seller de Christophe Lambert. Ce publicitaire créatif a ainsi posé le diagnostic d’une France « déprimée, bloquée, irréformable, négative, paranoïaque (dans un entretien paru dans L’Entreprise n° 239 de novembre 2005) ».

Les psys, toutes écoles confondues, font le même constat, si l’on en croit la profusion d’écrits consacrés à l’angoisse et aux « phobies sociales », selon la dernière expression en vogue dans ce domaine. Nos peurs se seraient sensiblement déplacées… Les « grandes peurs » subsistent, bien sûr, alimentées par les menaces de destruction collective. Mais peu à peu – est-ce parce que nous avons sécurisé tous azimuts notre environnement ? –, un mal plus insidieux se répand : la peur du regard de l’autre.

Dans Comment vaincre ces peurs qui nous paralysent (Éditions de la Lagune, 2006), le sociologue espagnol Francisco Gavilan, vient d’en répertorier les multiples formes : peur de laisser un message sur un répondeur, de vieillir, de parler à des inconnus, d’avoir l’air médiocre, de prendre des décisions…

Ainsi, l’auteur annonce-t-il que « presque tout le monde aujourd’hui a déjà souffert ou souffre d’une forme de phobie sociale ». Et, enfonçant le clou, il décrit les individus qui en sont atteints : « En résumé, ils craignent d’agir sans contrôle, de façon impulsive et socialement inacceptable. De ne pas être à la hauteur des circonstances et de ne pas satisfaire les attentes des autres. Face à ces perspectives… ils préfèrent rester chez eux à collectionner des timbres des Seychelles. »

Des héros du quotidien

Pour contrer cette tendance décourageante, nous avons posé la fameuse « question qui tue » à nos internautes : « Quels risques avez-vous pris dans votre vie ? » La lecture de leurs témoignages a un effet dynamisant et réconfortant. Kharima, 22 ans, raconte comment elle prend le risque chaque jour de vivre avec un Français, alors que si son père l’apprend, « il nous tue tous les deux ! »…

Frédéric, 40 ans, a quitté un emploi salarié pour monter son entreprise d’import-export. Alexandra, 32 ans, décrit ce jour où elle a accepté de partir travailler en Australie avec un contrat d’un an (seulement !) en poche, en disant à son chéri du moment : « Peut-être nous reverrons-nous… Peut-être pas… »

Aujourd’hui, ils ont fondé une famille à Sydney. « Mais il aurait pu ne jamais me suivre… et j’aurais pu me retrouver au bout d’un an sans boulot et sans amour ! » explique-t-elle. A chaque histoire, une victoire sur la mollesse, la léthargie, les « oui, mais… » qui sapent le moral et justifient l’inertie.

Chaque fois, des actes héroïques au quotidien. A partir de ces témoignages, nous avons vu certains risques apparaître de façon récurrente. Pas forcément spectaculaires, mais décisifs, car engageant la personne dans son intégrité : prendre le risque de renoncer, de se tromper, de cesser d’être victime, de déplaire, de dire non, de plonger dans l’inconnu… Rien qu’à leur énumération, on frémit. Parce qu’ils semblent négatifs. Parce qu’ils font peur.

Avancer vers ses rêves

Pourtant, ces risques sont aussi à voir comme des étapes à franchir, « ce sont ceux qui permettent la construction de soi, nous a confirmé la psychologue et thérapeute Isabelle Filliozat. Ils impliquent des actions absolument nécessaires si l’on veut enfin se positionner dans sa famille, dans le monde, dans la société…

Si l’on veut oser dire “Je”. »Renoncer, d’abord. Ce verbe n’a guère la cote en notre époque de performance et de toute-puissance. Pourtant, pour plonger dans une passion artistique, il faut parfois abandonner ses sécurités matérielles ; pour vivre un amour intense, mettre de côté ses désirs de papillonnage…

Se tromper ? Reconnaître ses torts ? Voilà des failles, des faiblesses qui ne nous attirent guère. Pourtant, ces capitulations débloquent les situations verrouillées, dissolvent les barrières, les rigidités. Parfois aussi, pour faire avancer nos projets, il nous faut prendre le risque de déplaire, si incongru dans notre société attachée à l’image et à la perfection. Mais aussi cesser de se poser en victime, pour se sentir à nouveau pleinement responsable de sa vie.

« Oser dire non est un autre passage incontournable, poursuit Isabelle Filliozat. Celui qui n’a pas refusé à un moment – que ce soit à l’adolescence ou plus tard – ce que sa famille, ou son petit copain, ou son employeur exigeaient de lui, ne pourra pas ensuite offrir de vrais oui. »

On peut alors plonger dans l’inconnu, commencer ce nouveau boulot ou accepter de s’installer en couple, en perdant les repères que l’on avait construits jusque-là. « C’est la fameuse traversée du désert dont parle la Bible, avance la psychologue, celle qui oblige à plonger à l’intérieur de soi pour construire ses propres repères. »

Ces risques peuvent dessiner une topographie intérieure. Plus on ose les traverser, plus on a de chance de gagner en confiance en soi. « C’est un processus dynamique qui augmente ou régresse suivant ce que nous vivons », conclut Isabelle Filliozat. Entendez : plus vous osez, plus vous gagnez en confiance en vous, et plus vous oserez.

Et, dans un esprit à contre-courant que nous aimons bien, Alain Delourme, psychothérapeute, révèle que c’est en restant inspirés par l’avenir, et en ayant une vision de notre futur, que nous avons le plus de chances de nous accomplir. Certaines pensées, certains textes donnent des ailes. Nous espérons que pour vous ceux-ci en feront partie.

Pascale Senk

 

Eux aussi… ils ont osé !

  • Renoncer :
    Bernard Moitessier : en 1968, en tête de la première course autour du monde en solitaire et sans escale, le Golden Globe, le navigateur français abandonne la course pour continuer sa route et « sauver son âme ».
  • Se tromper :
    Christophe Colomb : en 1492, pensant rejoindre les Indes en traversant l’océan Atlantique, il découvre le Nouveau Monde : l’Amérique.
  • Reconnaître sa responsabilité :
    Yves Bot : le 30 novembre 2005, le procureur général de la cour d’appel de Paris intervient en plein procès d’Outreau pour s’excuser et reconnaître que la justice s’est trompée.
  • Déplaire :
    Martina Navratilova : en 1991, la joueuse de tennis devient la première sportive en activité à révéler son homosexualité.
  • Dire non :
    Rosa Parks : le 1er décembre 1955, cette citoyenne noire américaine refuse de céder sa place à un Blanc dans l’autobus. Cet acte va marquer le début du mouvement pour les droits civiques aux USA.
  • Aller vers l’inconnu :
    Jean-Louis Etienne : en 2002, l’explorateur part au Pôle Nord. Le Polar Observer, capsule dans laquelle il voyage, se fait porter par le courant. Pour se guider, il n’a apporté qu’un compas solaire fabriqué avec une boîte de camembert.

 

Nous sommes malades de ne pas être ce que nous sommes vraiment

Energie

Suite de : https://tarotpsychologique.wordpress.com/2015/04/08/lintelligence-symbolique-du-corps/

N.C. : Il y a donc des universaux, mais savoir ce qu’une maladie exprime réellement est avant tout un travail de prise de conscience individuelle ?

O.S. : Oui. D’autant plus que la question n’est pas seulement de savoir quel problème vient signaler la maladie, quelle incohérence entre les différents niveaux de l’être elle dénonce. Il s’agit aussi de trouver le mouvement, en moi-même, qui est en difficulté : qu’est-ce qu’il faut travailler, faire évoluer, changer – ou ne pas changer ?

Beaucoup d’écrits, ces derniers temps, ont abordé le sens des maladies, mais ils nous limitent souvent à une vision animale « biologique » qui nous ramène au niveau physiologique de la survie. La question centrale – et spécifique à notre époque, me semble-t-il – est selon moi, plutôt celle-ci : qui parle quand je suis malade ?

Et quand nous guérissons, qui guérit ? Est-ce notre part animale qui cherche à survivre ? Ou notre histoire personnelle et notre héritage transgénérationnel ? Ou encore notre être essentiel, qui tient à s’exprimer au travers de tout cela et vient nous proposer une initiation ?

Je pense que nous sommes malades de ne pas être ce que nous sommes vraiment, de ne pas nous accomplir totalement. Le corps le supporte pendant un temps, puis il envoie des messages d’alarme. C’est ainsi qu’il faut comprendre la phrase de Jung : « Vous ne guérirez pas de vos maladies, ce sont vos maladies qui vous guériront. »

Tout se passe comme si à un endroit de nous se trouvait la conscience de ce que nous pouvons être, et quand nous nous en éloignons trop, cette conscience nous parle et nous fait tomber malade. J’appelle cela « le saint homme qui marche dans le symptôme » : quel accomplissement notre être profond vise-t-il ?

N.C. : Ce serait cela, le propre de l’humanité : chaque personne serait un psychosoma cherchant à écrire une histoire singulière sur une page blanche ?

O.S. : L’animal n’a rien, ou très peu, à écrire : il ne change pas dans le cadre d’une génération. Les pattes du kangourou ont mis des millions d’années à rétrécir. Il est lion ou souris, ni méchant ni gentil, il est comme ça, c’est tout. Vous connaissez l’histoire de l’homme qui se retrouve sur le point de se faire dévorer par un ours, et qui prie le Seigneur d’accorder des sentiments chrétiens à son agresseur ? Il voit alors l’ours faire le signe de croix et remercier Dieu… de lui avoir procuré un bon repas !

Un ours reste un ours et c’est normal. Ni bien, ni mal. L’être humain, lui, est libre, il peut remettre en question la justesse de ses actes, la pertinence de ses croyances. Je crois donc en l’idée (sartrienne ou chrétienne !) de la page blanche, qu’il faut cependant nuancer. L’être humain a une part libre, qu’il lui appartient d’écrire et qui lui permet d’avancer à l’intérieur de sa génération.

Cette part est communément appelée la liberté humaine ou libre arbitre. Cependant, dès la naissance, elle est partiellement envahie par les règles écrites par l’histoire et par les générations précédentes. L’homme a la mission personnelle de se réapproprier ces pages pour les changer ou les rechoisir et augmenter ainsi l’espace libre.

N.C. : Et au niveau collectif ? Les épidémies aussi seraient des « messages » ?

O.S. : Pour aborder le problème des épidémies, il faut parler des microbes, ces co-facteurs fondamentaux de la vie. Le microbe est à la fois ce qui va nous aider, nous confronter, nous tester, travailler pour nous. Prenons le staphylocoque, par exemple. Il est le gardien de la porte, défendant et testant notre intégrité en permanence.

Nous en avons plusieurs centaines de millions sur la peau, blancs ou dorés, qui interviennent dès que celle-ci est agressée par une coupure, une écharde, etc., provoquant une réaction, avec arrivée massive de globules blancs, création de pus, d’un abcès, jusqu’à élimination du corps étranger.

Qui se montre particulièrement sensible aux staphylocoques ? Les malades opérés, les enfants en réanimation néonatale, les adolescents en évolution sur leur image corporelle (l’acné, c’est du staphylo). De façon générale, le staphylocoque signale donc des problèmes d’intégrité. On comprend que symboliquement, il soit lié au père protecteur ou à la mère nourricière.

Et c’est un autre microbe, le streptocoque, qui est lié au père initiateur ou à la mère initiatrice. Car un enfant n’a pas seulement besoin d’être protégé, il lui faut aussi un parent initiateur, pour rencontrer la difficulté, la surmonter au prix d’une épreuve, et apprendre à se déployer – « strepto », en grec, signifie « plié ». Les rhumatismes articulaires aigus, certaines maladies cardio-vasculaires et rénales, sont des maladies à streptocoques.

Elles touchent l’axe fondamental rein-cœur des acupuncteurs : identité (rein) + amour (cœur), souvent en difficulté, surtout si l’on n’a pas pu déployer certaines parties de soi au travers d’expériences et avec l’aide d’une fonction d’initiation.

L’épidémie joue le même rôle de confrontateur que le microbe, mais à l’échelle de l’humanité, qu’elle vient confronter à un problème précis. La grippe, par exemple, vient régulièrement questionner chacun dans sa gestion des problèmes trangénérationnels. La peste noire, à la fin du Moyen-Âge, vient poser la question de l’amour et de l’indifférence, au moment où on entre dans l’individuation des êtres humains, sortant du groupe-masse où la vie n’a pas de valeur.

C’est la question du rat – la partie de nous-mêmes qui ne vit que pour soi : comment gérer une société d’individus ne vivant que pour eux-mêmes, si ce n’est par l’amour ? Camus décrit bien, au début de son livre La Peste, un monde de chacun vers soi. La tuberculose, massive au XIX° siècle, pose la question du changement de mode de vie : comment survivre dans des conditions nouvelles ? Ce problème se pose encore aujourd’hui, notamment aux émigrants.

N.C. : Vous pensez donc que ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, les épidémies s’attaquent au système immunitaire, au moment où l’individualisme est au programme ?

ADN

O.S. : L’immunité, scientifiquement, c’est la définition même de l’identité : elle définit le soi et le non-soi. Les maladies auto-immunes traduisent comme une guerre civile intérieure entre les parties de moi. L’organisme s’est bâti de telle manière qu’une partie ne reconnaît pas l’autre et l’attaque.

Or, on se constitue par le contact avec l’autre, qui est souvent microbien. L’immunité est un soi qui se construit dans la réalité et la confrontation à la vie. L’évitement systématique des infections les plus bénignes, que l’on appelle aujourd’hui « l’hypothèse hygiéniste », risque de ne pas permettre à l’organisme de se trouver en situation de confrontation. Le soi immunitaire n’y retrouve plus ses petits. Si je reprends votre question, l’individualisme serait un soi isolé, sans confrontation et courant le risque de ne pas avoir de sens.

N.C. : Mais donner autant de sens aux maladies, n’est-ce pas très culpabilisant ?

O.S. : Quand on s’engage dans cette réflexion, on rencontre forcément le problème de la culpabilité et de la responsabilité. Parce qu’il n’a pas toute l’information, le malade tend à déléguer les responsabilités à ceux qui savent, le personnel médical, le médecin. La tentation est grande de se dire qu’il n’y a rien à comprendre.

Certaines personnes souhaitent ne pas aborder d’autres sens de la maladie, et la médecine répond parfaitement bien à leur demande dans sa prise en charge. Pour d’autres personnes, c’est psychologiquement et ontologiquement insatisfaisant. De plus, la véritable prévention, celle qui permettra un jour d’enrayer la progression des coûts médicaux, relèvera probablement d’une attention et d’un soin à soi-même, et à sa lignée.

Ce n’est pas une idée nouvelle, mais une idée à redécouvrir. Les Chinois en ont parlé il y a trois mille ans : « Attendre d’être malade pour se soigner, c’est attendre d’avoir soif pour creuser un puits. » On retrouve le problème de la connaissance dont nous avons parlé : si je peux l’entendre, elle me responsabilise, me donne une autre possibilité. Chacun doit pouvoir aller chercher le sens au fur et à mesure de son besoin, et de sa capacité à entendre pour ne pas être écrasé par la culpabilité – la médecine assurant, elle, le maximum de moyens techniques pour chacun et quoi qu’il en soit.

N.C. : Comment franchir le pas entre prendre conscience de quelque chose et vraiment l’intégrer, de manière opérationnelle ?

O.S. : Notre conscience est multiple, notamment dans notre cerveau, où coexistent : l’instinctif reptilien, le dominant/dominé paléolimbique, l’émotionnel néolimbique, qui agit de concert avec la part « officiellement consciente », le cortex. Au grand dam des cartésiens, tous ces niveaux, nos instincts, nos sensations, nos émotions, notre conscience réfléchie sont en interaction permanente ( L’erreur de Descartes, Pr. Antonio Damasio, éd. Odile Jacob, 1995.).

Il faut ici dépasser la classique séparation entre cerveau droit et gauche, intuition et raison. La vraie clef semble plutôt dans la partie antérieure des deux hémisphères : le préfrontal, où s’élaborent les processus les plus complexes.

C’est le siège de cette partie de nous qui sait avant que nous sachions, cette petite voix intuitive qui nous dit quand nous sommes sur la voie juste, qui nous fait faire des découvertes… et qui s’agite quand nous sommes angoissés, nous envoyant le signal que nous sommes en train de nous tromper, de nous mentir, de nous fourvoyer.

Mieux vaudrait alors l’écouter, plutôt que de la faire taire avec des tranquillisants, qui agissent à ce niveau en déconnectant le cerveau préfrontal. Mieux vaudrait développer celui-ci – car il existe des méthodes pour cela – plutôt que de saboter cette tête chercheuse par des injonctions comme « surtout ne fais pas plusieurs choses à la fois », « ne change pas tout le temps de sujet », etc.

L’humour, le jeu, la création spontanée nourrissent la conscience du préfrontal. Se laisser guider par ce qui arrive, écouter son intuition, découvrir des liens surprenants, voilà des démarches tout aussi créatrices et génératrice de solutions et de conscience. Car si l’ange habite en nous quelque part, c’est dans le préfrontal !

Entretien avec le docteur Olivier Soulier par Sylvain Michelet pour le magazine Clé

http://www.lessymboles.com/

L’intelligence symbolique du corps

On commence à le savoir : nos maux sont des mots et la maladie ramasse ce que nous du mal-à-dire. Mais encore ? La santé dépend de tant de facteurs ! Comment s’y retrouver dans l’imbroglio psychosomatique ? Le Dr Olivier Soulier suit une piste intéressante…

Homme global

Le docteur Oliver Soulier fait partie de cette avant-garde médicale qui cherche à réunifier les différentes branches d’un corpus théorique et pratique, aujourd’hui complètement éclaté. Dans son cabinet et dans les séminaires, de plus en plus réputés, qu’il anime tout au long de l’année, sa spécialité est la lecture symbolique du corps, des goûts et des maladies.

Il est fascinant de constater que la façon dont les maladies nous touchent répond à une logique où le propre et le figuré se rejoignent – une « atmosphère étouffante », pour prendre un exemple simple, atteignant les mêmes organes que l’étouffement soit entendu chimiquement ou psychologiquement.

L’origine de cette intelligence symbolique du corps est à chercher dans la manière dont nos organes se sont construits, à partir de trois tissus, lorsque nous étions embryon. Cette lecture de notre biologie profonde et de ses déséquilibres est d’une richesse impressionnante ; comme si notre corps détenait en fait toute l’information nécessaire à notre guérison et que celle-ci se révélait à nous en fonction de notre aptitude plus ou moins grande à l’entendre.

Nouvelles Clés : Comment votre pratique médicale vous a-t-elle mené vers la symbolique du corps et le « langage » des maladies ?

Olivier Soulier : Nos sociétés cultivent, pour la plupart, une conception matérielle et cartésienne du corps. Elle n’est pas fausse : notre corps possède un niveau mécanique de fonctionnement, avec ses organes, ses articulations, sa pompe, etc, et notre médecine a acquis ses lettres de noblesse dans ce domaine, en développant notamment des outils techniques aux performances admirables.

Mais le corps et ses maladies ne fonctionnent pas seulement à ce niveau. L’importance du facteur psychologique, par exemple, est aujourd’hui bien documentée. Parler d’un lien entre la maladie et un vécu psychologique, ou une difficulté dans la vie, est à peu près admis par notre médecine. Mais l’abord de l’homme dans sa globalité est une idée connue… qui doit sans cesse être redécouverte !

Et de leur côté, les approches psychologiques sont trop souvent séparées des nécessités techniques et physiologiques. C’est dans la réunification de tous les niveaux de l’être que nous prendrons la dimension spirituelle dont le XXI° siècle a besoin. Médecin homéopathe, acupuncteur – désireux, donc, de pratiquer une médecine plus complète -, je fais partie de ceux qui veulent aller plus loin : n’importe quel problème existentiel ne donne pas n’importe quelle maladie.

Il faut tenter d’approcher au plus près le lien difficulté-maladie, rechercher une compréhension point par point. La médecine chinoise l’avait bien vu, proposant une grille de lecture précise, mettant en liaison : le cœur et l’amour, le foie et la colère, le rein et la peur, etc… Notre corps est comme un livre dont les phrases, tout en restant toujours les mêmes, changeraient, non pas de sens, mais de profondeur de signification dès que nous sommes capables de les accueillir.

N.C. : Notre corps nous parle de façon symbolique ?

O.S. : La vie nous parle de nombreuses manières par des symptômes, par des symboles. Avec une merveilleuse subtilité, dès le départ, elle nous fait repasser par tous les stades de l’évolution des espèces pendant notre gestation. De l’œuf fécondé jusqu’au nouveau-né, nous revisitons en quelque sorte toute la création. Bien sûr, nos chromosomes, déjà humains donc différents, nous poussent à aller plus loin, mais on voit bien que nous sommes issus d’un tronc commun, partageant 26 % de nos chromosomes avec les simples filaires (parasites longs) et 90 % avec le rat.

La vie est un tronc commun, avec les espèces qui s’en écartent au fur et à mesure, l’humain étant la voie qui va le plus loin pour tenter d’accomplir le plus complètement possible son patrimoine génétique. Annick de Souzenelle, qui m’a beaucoup inspiré, a une phrase magnifique à ce sujet : elle dit que l’ADN, c’est Adonaï (« le Seigneur » en hébreu), qui vient s’incarner pour tenter de se réaliser.

C’est une vision mystique qui correspond bien, symboliquement, à une réalité : l’humain est celui qui prend son barda – son patrimoine génétique – et qui vient sur Terre pour le travailler et le réaliser, avec son humanité. Et il se retrouve en quelque sorte « sous une tunique de peau », c’est-à-dire caché à lui-même, ne voyant pas ce qu’il est.

Le romancier Bernard Werber le dit très bien, avec sa saga sur les anges, cette fois de façon imagée et non plus mystique. Nous sommes cachés à nous-mêmes et ne voyons habituellement que l’apparence, le conscient ordinaire, l’organique et le psychologique. La lecture symbolique permet, elle, d’aller plus loin.

N.C. : Admettons que mon corps ait une dimension symbolique et que les maladies soient un langage. À quoi ça m’avance-t-il, quand je suis malade, de connaître le symbole représenté par cette maladie ou cet organe affecté ?

O.S. : Bonne question. Tout dépend d’abord de votre état organique, qu’il faut toujours considérer en premier. Plus largement, vous posez le problème de la connaissance : elle n’est efficace que si elle est à la mesure de votre capacité à la recevoir. Mais elle est aussi le propre de la vie humaine, comme le montre le fameux Arbre dans la Bible. Vivre, c’est entrer dans la connaissance.

Celle des fondamentaux de l’évolution, dont je parlais, puis toute celle qu’apportent l’expérience de la vie, les rencontres, les situations. Et c’est justement l’intérêt des symboles, car ils parlent à tous les niveaux de culture ou de conscience. Lorsqu’un médecin se penche sur le symbolisme du corps humain, il réalise très vite qu’il est en train de s’ouvrir à une autre dimension de l’aide thérapeutique.

Avec un double risque, cependant : trop générale, cette connaissance n’est pas efficace ; trop précise, elle est enfermante, limitante et donc, un jour ou l’autre, fausse. Il faut l’utiliser comme un canevas, comme une grille de lecture. Je qualifierais celle-ci par la notion de mouvement : je pense que chaque organe a une fonction et un mouvement.

N.C. : Prenons un exemple concret, supposons que je souffre du foie.

O.S. : Les problèmes de foie sont très souvent liés à la famille, mais il faut une lecture symbolique un peu plus approfondie pour comprendre pourquoi. Le foie est un organe extrêmement important, plus encore que le rein, il intervient dans pratiquement tous les métabolismes. Il constitue notre usine énergétique, nous permet de gérer notre vie matérielle et quotidienne.

Il représente donc notre « économie », ce qui implique forcément la famille, mais aussi la maison, l’argent, la nourriture, la façon dont nous survivons pratiquement. Voilà le cadre général.
Pour illustrer comment ce cadre fonctionne pour chacun, j’emploie souvent cette image : les maladies, c’est « paroles et musique ». La musique est la même pour tous – par exemple, le foie est l’organe de notre économie – mais les paroles diffèrent pour chacun, selon son histoire et son bagage génétique.

L’économie elle-même peut souffrir de mille maux différents : problèmes d’approvisionnement, mauvaise gestion, direction déficiente, distribution anarchique… Et puis la famille ne signifie pas la même chose si vous avez 2 ans ou 40 ! Quand on aborde le symbolisme sous cet angle, on permet de faire apparaître à la conscience, au niveau où elle peut le recevoir, les systèmes de croyances et les différents types de difficultés rencontrées.

Car au fond, comment le vécu s’inscrit-il symboliquement dans le corps ? L’être humain est dans une double dimension. À la naissance, quelque chose nous dit que l’enfant « sait », de façon innée, ce qu’est l’amour. Par ailleurs, son corps lui offre toutes les fonctions fondamentales pour assurer sa vie. Entre ces deux pôles – sa connaissance de l’amour et sa survie animale -, il va créer des ponts.

N.C. : C’est-à-dire ?

O.S. : L’enfant va interpréter ce qu’il rencontre en fonction à la fois de cette connaissance humaine innée de l’amour, et de sa capacité physique, encore faible. Et en interprétant, il va progressivement « inscrire » son apprentissage dans son corps. Et toute la question de cet apprentissage sera de savoir ce qui est juste, au sens de réel et au sens d’efficace. Avoir peur de sortir dans la rue à un an, c’est juste. À 20 ans, c’est un problème !

N.C. : Concrètement, ça veut dire quoi : « il inscrit son apprentissage dans son corps » ?

O.S. : La découverte fine des mécanismes physiologiques de l’« inscription » sera certainement l’un des grands chantiers scientifiques du XXI° siècle. Une chose est sûre : nous utilisons systématiquement notre corps pour nous aider, quand nous n’arrivons pas à vivre un événement.

Or, les organes qui nous servent ainsi d’assistance semblent spontanément choisis pour des raisons symboliques : l’estomac sera touché pour ce qui tout ce qui concerne le verbe “digérer” (ne pas digérer une situation aussi bien qu’une substance), le sein pour tout problème correspondant au verbe “nourrir” (au propre comme au figuré), etc.

Tout se passe comme si les événements inaccomplis restaient mémorisés dans notre corps, inscrits dans des organes précis. Exemple simple : si vous marchez habituellement sur un sol agressif, de la corne se formera sous vos pieds, pour vous protéger ; mais vous pouvez aussi voir apparaître cette corne sans cause matérielle, juste parce que vous vous sentez agressé dans la vie dès que vous voulez avancer, évoluer ; et cette fausse protection vous fera mal quand vous marcherez avec des chaussures !

Il s’agit donc de trouver quelles fausses protections nous rendent malades. Une forme de conscience organique nous propose ainsi un jeu de piste vers nous-même. Nos secrets sont cachés dans notre corps. Ce qui rejoindrait le sens des fameuses « tuniques de peau » dont parle Annick de Souzenelle…

Ce processus était déjà connu par les fondateurs de l’homéopathie, il y a deux cents ans, et  même par les acupuncteurs d’il y a trois mille ans. Henri Laborit  a brillamment éclairé ces aspects psycho-neurologiques, montrant comment, face à un obstacle, un individu explore soit la lutte, soit la fuite, soit l’invention d’une solution imaginaire… qui pourra s’inscrire dans son corps.

Le Pr Antonio Damasio, qui enseigne la neurologie à l’université de l’Iowa, a montré dans ses ouvrages (L’erreur de Descartes, Le sentiment de soi, Spinoza avait raison…) le lien entre pensées, émotions et réactions organiques. Mais nous n’en sommes qu’au début. Les prouesses du Pet-Scann nous permettent désormais d’explorer nos circuits de pensée et ce champ s’étend tous les jours.

Ainsi, on pensait que, symboliquement, l’herpès pouvait apparaître dans des situations où l’on vit mal le risque de séparation inhérent à toute relation. Eh bien, on vient de découvrir qu’un virus de la famille de l’herpès secrétait une substance agissant dans le cerveau en diminuant la sensation de souffrance morale.

De même, on proposait symboliquement que la sécrétion d’insuline avait un rapport avec les problèmes touchant la paternité et la masculinité : on vient de découvrir que le gène de l’insuline intervenait aussi dans la différentiation sexuelle masculine, en coopération
avec le chromosome Y.

N.C. : Finalement, ne rejoignez-vous pas ceux qui parlent de l’humain comme d’un fantastique bio-ordinateur ?

O.S. : Ce terme témoigne encore d’une vision trop mécaniste et réductionniste. L’être humain a plusieurs niveaux de compréhension et de fonctionnement. D’un côté, il s’appuie sur sa physiologie, qui assure son fonctionnement quotidien. C’est une part animale, relativement déterminée, qu’on peut en effet qualifier de bio-ordinateur. Mais une autre part de l’homme dépasse totalement ce niveau. Elle relève de la conscience. Homme-UniversC’est elle qui, depuis la nuit des temps, a inspiré les mythes, l’art, le sentiment religieux… Or, il semble que ce niveau, la conscience, soit le véritable chef d’orchestre de notre fonctionnement. Entre le bio-ordinateur et la conscience se trouve une part « non écrite », où l’être humain pose ses choix de vie, sa liberté d’être qui lui est si spécifique. Ce sont les trois niveaux de la vie en nous : l’animal (bio-ordinateur prédéterminé), l’ange (conscience) et entre les deux, jetant des passerelles (sublimes et parfois désespérées), l’humain (page blanche sans déterminisme). L’un des grands bouleversements que les recherches d’avant-garde de ces dernières décennies nous ont apportés est la découverte d’une correspondance fine entre l’inscription symbolique de nos problèmes dans nos organes et la façon dont ces organes ce sont formés lorsque nous étions embryon. On retrouve en effet en embryologie les trois niveaux que je viens d’évoquer : l’animal, l’humain et l’ange !

A suivre…

Entretien avec le docteur Olivier Soulier par Sylvain Michelet pour le magazine Clé

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