Le Lying, une pratique du non-faire

Médecin-psychiatre ayant fait le parcours de l’analyse avec Lacan pendant plusieurs années, formé au travail de groupe avec Anne Ancelin, Paul Rebillot et Pierre Weil, Bernard Pernel a participé à la fondation du premier ashram d’Arnaud Desjardin, en Auvergne il y a vingt ans.

Vagues

Le lying a été conçu par Swami Prajnanpad. Ancien professeur d’université réfugié au Bengale; il accueillait pour des séjours d’un mois ou deux, quelques étudiants. Parmi eux, il y avait Arnaud et Denise Desjardin, ainsi que Frédéric Leboyer.

Les entretiens qu’ils avaient ensemble s’appelaient des « sittings » tout bêtement parce qu’ils étaient assis. Quand une émotion surgissait, le maître leurs proposait de s’allonger, et de là est née l’expression « lying » qui ne veut rien dire en soi.

Techniquement, l’extrême simplicité empêche que l’on définisse le lying autrement que par une invitation à s’allonger, se relâcher dans l’expir, être là, présent et s’abandonner; ensuite, d’une manière plus nuancée, se laisser aller à la libre-association, non seulement celle des idées et des pensées mais aussi celle des sensations et de toute l’imagerie mentale : souvenirs, fantasmes, etc ; ne rien faire et accepter de rencontrer tout ce qui vient.

Par exemple, je sens une tension dans mon corps, je l’accepte et j’en parle. En même temps, apparaîtra peut-être le visage d’une personne rencontrée dans la rue, dans le métro ou ailleurs, qui m’a regardé d’une certaine manière. Je revois la scène et je n’aime pas ce regard.

Je me sers de ces éléments comme support. Je les sens, les exprime et me laisse aller à tout ce qui vient. C’est d’une simplicité enfantine mais cela n’est pas toujours aisé. Petit à petit, comme une ficelle que l’on tire à soi et qui attire une ficelle plus grosse, ces situations du présent attirent des souvenirs d’enfance, des réminiscences, des impressions, qui à un moment donné, permettent de revivre des moments du passé avec une fraîcheur, une intensité extraordinaire.

Swami Prajnanpad disait : « le lying, ce n’est pas se souvenir, c’est revivre intensément ».

Par exemple : si dans une situation du passé jugée douloureuse, inconfortable ou inacceptable dont toute une partie des affects, des sensations et des émotions ont été refoulés, après un certain nombre de séances, la personne se laisse aller à réellement être un avec cette situation, si elle l' »embrasse », comme la belle embrasse le monstre dans le conte, elle la transforme en prince charmant.

Une transformation n’est pas une inversion, le plaisir à l’inverse de la souffrance, mais le passage d’un niveau de conscience à un autre. Un bien-être apparaît, quelque chose qui dilate et se passe en profondeur. Après une telle expérience, on commence à comprendre que dans les situations difficiles de la vie, on peut faire la même chose.

Parfois, on me demande comment démarre un lying. Je me souviens ainsi d’une jeune femme. C’était en plein été; allongée sur le matelas, elle grelottait. Je l’ai invité à plonger dans ses sensations, à bien les sentir : « j’ai froid et j’ai mal au ventre ». Tout à coup elle s’est mise à hurler « mon bébé, mon bébé, mon bébé ! ».

A cette seconde, j’ai compris qu’elle avait glissé sur la peau de banane, qu’elle basculait dans un drame très particulier de l’inconscient, histoire ancienne ou construction symbolique, contenant des lignes de force énergétiques puissantes qui pouvaient être très libératrices.

Thérapeute du non-faire : présence active

Mon rôle est d’accompagner c’est à dire d’être dans un non-faire. Être là avec une certaine qualité de présence et d’ouverture comme dans une méditation, au fur et à mesure que les choses arrivent à ma conscience, les laisser passer, pour peu à peu accéder à un état de dépouillement, un état d’écoute, sans rien attendre, sans projet pour le patient.

Cette présence active agit comme un catalyseur des remontées de l’inconscient. Il y a longtemps, au cours d’un lying avec Denise Desjardin, j’ai rencontré la peur d’étouffer. A 12 ans, alors qu’une nuit je participais à un jeu scout, l’équipe adverse nous a surpris en sautant sur notre tente.

En soi, cela n’avait rien de terrible mais j’ai éprouvé une sensation de panique l’espace
de 10 secondes, comme si j’allais mourir. En racontant ce souvenir, j’étais allongé, intériorisé, je le ressentais et je voyais Denise assise derrière moi avec un châle sur le dos. Je me suis dit « si j’étais Denise, j’étoufferais Bernard avec ce châle ».

C’était extraordinaire, j’y ai pensé et elle l’a fait. C’était un geste juste, intuitif, un jaillissement. Denise est très libre, elle ne s’est pas posé de questions. En une seconde toute ma peur s’est concentrée ! J’ai poussé un hurlement, une image m’est apparue, celle d’un personnage.

Pendant les séances suivantes, je ne voyais que ce visage devant moi, ce regard, ces yeux… ! La présence persistante de cette image m’a déclenché dans les jours qui ont suivi, le vécu émotionnel intense d’un scénario profondément interpellant et libérateur.

Scénarios de l’inconscient ou réminiscences karmiques ?

Je suis prudent pour en parler car c’est une question délicate. Les vies antérieures
existent-elles ? Dans la plupart des cas rien ne le prouve. Lorsque qu’au cours d’un lying on revit une situation qui de toute évidence n’appartient pas à notre vie, qu’est-ce qui nous prouve qu’il s’agit d’un événement survenu avant la naissance ?

Intuitivement, après tout ce que j’ai vécu, j’ai la conviction qu’il existe probablement quelque chose. Deux hypothèses s’offrent à nous : la première est que notre histoire commence à la naissance et s’arrête à la mort. C’est l’hypothèse à la fois la plus improbable, la plus extraordinaire et la plus folle.

La seconde est que les vies antérieures existent, mais comment le comprendre ? Le Bouddha disait : « ce n’est ni tout à fait vous, ni tout à fait un autre ». Par quel canal, quel mystère, porterions-nous des agrégats, des empreintes de personnages qui auraient vécus avant nous ? D’autre part, selon les théories de Rupert Sheldrake et ses « champs de résonance morphiques », il y aurait un champ d’informations dans l’univers qui n’est pas produit mais capté par le cerveau.

Par des voies inconnues de la science, une personne pourrait ainsi recevoir une information concernant un être humain qui aurait vécu à une autre époque, même si ces champs d’informations existent au-delà de la notion d’espace et de temps telle que nous la concevons actuellement.

Toutes les traditions parlent à un autre niveau de conscience, c’est ne plus être seulement une vague, c’est être l’océan, l’eau. Pour aller vers cette rupture de niveau, il faut un guide spirituel qui soit lui- même passé à un niveau de conscience « océanique ».

Pierre Weil parle du « fantasme de la séparativité ». Comment détruire ce fantasme d’être séparé, d’être une vague séparée des autres vagues ? C’est une longue histoire qui donne son sens à la vie et c’est la plus belle histoire du monde, celle de la libération d’un être humain de tous ses niveaux d’identifications, et par la même la réalisation de sa véritable identité que l’ancienne sagesse de l’Inde appelle « Sat Chit Ananda », c’est à dire Être, Conscience, Béatitude…

Par Bernard Pernel, propos recueillis par E. Jung, C. Vaux & M. C. pour le magazine Clés

À lire :

 Le vedanta et l’inconscient, Arnaud Desjardin, Editions de La Table Ronde
La stratégie du oui, Denise Desjardins, Editions de La Table Ronde
Le Jeu de l’Amour et de la Sagesse, Denise Desjardin, Albin Michel
Entretiens avec Swami Prajnanpad, par R. Srinivasan, Editions L’Originel

 

 

 

34 réflexions sur “Le Lying, une pratique du non-faire

  1. Bonjour Elisabeth,
    Une nouvelle publication intéressante. Le non-dit est un poison qui nous tue à petit feu. A chaque situation de notre vie il faudrait effectivement s’écouter, ce qu’hélas nous ne faisons pas, car notre éducation nous l’interdit.
    Qu’il est complexe de mener à bien sa vie, plus encore en composant au pluriel…
    Merci à toi pour ta transmission généreuse d’aide.
    Bonne journée Elisabeth !
    Tendres bisous

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    • Ce constat sur la difficulté d’évoluer, nous le faisons souvent, Fanfan, et comme tu dis, nous devons composer aussi avec notre entourage. L’injonction de ne pas s’écouter est en effet ancrée très profondément mais il est nécessaire de nous en libérer car tous les non-dits, les émotions réprimées, comme la souffrance causée par le fait de ne pas oser être nous-même, nous empoisonnent et se manifestent sous forme des maladies divers.
      Merci à toi et doux bisous

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      • Bonjour Elisabeth,
        Je suis convaincu de cela « nous empoisonnent et se manifestent sous forme des maladies divers », hélas peu de personnes en ont conscience et le corps médical travaille intensément…
        Bonne journée Elisabeth, doux bisous

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        • Il serait grand temps pour que ces informations, pourtant accessibles, atteignent la conscience des gens. Idem pour le corps médical, qui se contente de guérir, souvent juste un organe malade, en oubliant de traiter le corps dans sa totalité. Et je pense toujours à la médecine chinoise, qui maintient les personnes en bonne santé, puisque la prévention est bien plus efficace que la réparation des dégâts…
          Tendres bisous, Fanfan, et belle fin de semaine

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  2. Je ne connaissais pas et j’adore le concept. J’ai envie de me plonger dans ta bibliographie ma chère Élisabeth🙂

    Aujourd’hui ma psychologue m’a dit que j’avais de bonnes idées que je mets en pratique. Je t’explique : je m’inscrits au BAFA. Quand le tribunal a modifié mon identité, mes diplômes eux sont restés à mon ancien nom. Moralité, soit je n’ai pas de diplôme, soit je dois présenter le jugement mais ma petite vie y est racontée pour justifier ce changement.
    Tu comprendras que j’ai tourné la page et que j’en ai marre d’etre « fille violee ». Je suis ce que je suis.
    Donc, ayant le statut de travailleur handicapé, j’ai demandé une aide financière. Sauf que comme je me débrouille « très bien » et que j’ai un cerveau, je vais devoir encore me débrouiller sur ce coup là. Et le hic, 2 fois 1 semaine de formation en internat : je sais que c’est au-dela de mes limites mais je vais quand même persévérer.
    Alors ta bibliographie m’ouvre peut être une porte.

    Juste pour en rire, si je dois faire une auto-therapie, je vais quand même me demander pourquoi je paye des psy😀.

    La psychologue m’a fait remarquer que j’ai créé mon propre atelier d’aide par le travail. Moi qui ait choisi de ne pas exercer la psycho à cause de mes blessures, je me retrouve quand même en position de thérapeute. Ils vont bientôt m’envoyer des patients pour les ateliers😀.

    En attendant, je vais faire tout ce que je peux pour avoir mon BAFA et continuer à faire des activités ludiques avec les enfants. Reprise mardi prochain avec un groupe décrit comme « très agité ». Je crois que je suis repartie pour des apprentissages de respect et des règles élémentaires de politesse😉.

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    • Ce sont des êtres d’une grande sagesse, et les lire te fera sûrement du bien.
      Tu n’as pas choisi le parcours facile, et toutes ces démarches sont ubuesques mais si c’est le prix à payer pour ta nouvelle vie, je t’encourage et te félicite.
      Tu sais bien que nous ne faisons que « déléguer » notre propre pouvoir de guérison, et que le bon psy s’emploie à faire émerger tes propres réponses.
      Tu feras du bon travail avec ces enfants, puisque tu aimes ça.
      Bisous, Annawenn

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  3. il est dur de voir qu’on nous dévisage, on se demande tjs si on a qq chose qui choque sur soi et il arrive même qu’on arrive à douter de soi et ne plus s’admettre, quant aux vies antérieures c’est un long débat

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  4. Bonsoir Elisabeth,
    Se mettre dans des dispositions favorables pour se retrouver soi-même, et en communion avec ses émotions et ses états d’âme… Laisser ressurgir ses ressentis profonds….
    J’aime aussi l’approche envers l’inconscient ou réminiscences karmiques … intéressant comme piste,,,,,ça me ramène à mon prochain roman….😉

    Mes amitiés sincères

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  5. Arnaud et Denise Desjardin…ça me ramène assez loin mais quand même dans cette vie là… Un terme que je ne connais pas qui s’apparenterait aussi au « lâcher prise », « la pleine conscience », l’auto hypnose également dont je suis adepte depuis fort longtemps… Vie et mort ou vie après la vie ? une vague passe… tendresse Elisabeth😉

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    • Si vaste réflexion, Marie, « vie et mort ou vie après la vie ? »… qu’en savons-nous ?
      Est-ce si important, d’ailleurs ? L’essentiel est de ressentir cette vague, qui nous rend vivants et vibrants.
      L’auto hypnose est un bel outil, pour se mettre dans un état modifié de conscience, qui rend ce lâcher-prise bien plus opératif.
      Tendresses à toi

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  6. Quel magnifique texte, Elisabeth…N’est-ce pas le but de toute une vie de retrouver cette conscience océanique. Je ressens bien cette blessure primordiale, très viscéralement, une grande nostalgie…et paradoxalement le chemin est long et difficile et on reste accroché à nos identifications…que j’aimerais parfois balayer d’un revers de mains….on peut rêver…
    Douce soirée.

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    • Je déteste le mot « devoir » mais je crois que nous devons rêver, Marylaure…
      Y compris de retrouver, ne serait-ce qu’un court instant, cette appartenance à un Tout. Je suis sûre que cela t’est arrivé, certes, ça ne reste pas mais savoir que nous pouvons est si rassurant, surtout quand on ressent cette nostalgie, que je comprends, ô combien…
      Tendresses, belle goutte

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      • C’est vrai, ces « il faut  » « on doit » et si on prenait le droit…de rêver,..
        Non….ça ne m’est pas arrivé….mais bien certainement dans une autre vie…..
        « belle goutte »….c’est très beau et touchant ♥ Merci. Je te renvoie le compliment : belle fin de journée, ici j’ai un beau soleil avec un air printanier, je te partage de doux rayons, belle goutte.

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        • Belle expression qui nous sort des obligations et ouvre vers les possibles… Cela t’arrivera, j’en suis convaincue, puisque tu as ce désir de ne faire qu’un avec l’océan.
          Merci pour ces rayons de soleil, il me manque, et très touchée aussi, par nos beaux et si enrichissants échanges.
          Je te renouvelle toute ma tendresse, Marylaure

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