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S’ouvrir au temps de l’âme

Univers

L’enfant qui quitte le ventre de sa mère fait le deuil de la protection maternelle, mais il gagne l’enfance. L’enfant qui quitte l’enfance et, son insouciance perd l’enfance, mais il gagne l’adolescence. L’adolescent qui perd son adolescence avec son élan impétueux perd son adolescence, mais il gagne la force de l’adulte.

L’adulte qui perd la force de l’adulte perd son état adulte, mais il gagne la vieillesse et son repos. Le vieillard qui meurt perd la vie, mais il est délivré de tout. Il gagne la délivrance. Délivré de tout, il n’est rien. Mais rien, il est Tout. Il est dans la vie universelle.

L’acceptation de la mort diffère de l’acceptation de la souffrance. Elle ne nous plonge pas dans la vie, mais dans le mystère de la vie. Le mystère n’est pas quelque chose que l’on cache, mais la face cachée des choses.

Ainsi, la mort est quelque chose de vivant, malgré les apparences. Si personne ne mourait, l’humanité, remplie de vieillards, ne pourrait plus survivre. On peut donc dire que la mort des êtres humains en tant qu’individus préserve la vie de l’humanité en tant qu’espèce.

Ce qui est un mystère. Il y a de la vie derrière ce qui nous apparaît comme de la mort. Ce mystère nous aide à passer le cap de la mort.

Nous sentons bien que mourir est une œuvre et pas simplement un échec de la vie. Si nous n’en avions pas l’intuition, nous n’aurions pas la force de vivre ce moment et, plus encore, de vivre tout court. La vie serait totalement absurde.

Ce qu’elle n’est pas. On ne naît pas pour rien. On ne grandit pas pour rien. On ne meurt pas pour rien. On naît, on grandit et on meurt pour la vie et par elle.

En ce sens, la mort ne se trouve pas là où on le pense. On meurt de vivre une vie sans mystère plus que de mourir. S’ennuyer parce que l’on vit dans une existence dépourvue de vie est plus dur que mourir. On parle bien d’un ennui « mortel ». Vivre ne consiste pas à perpétuer son corps, mais à faire vivre ce qui a de l’âme. Qu’est-ce que le monde qui est le nôtre fait de l’âme ?

Vieillir, mûrir, c’est s’ouvrir au temps de l’âme. Quand le corps est moins vigoureux, quand il répond moins à nos désirs, il ne reste pas rien. Il reste l’âme. L’âme, c’est ce qui vit en nous. C’est ce qui vit à l’intérieur de chaque chose. C’est la vie active cachée de nous-mêmes et de ce qui nous entoure.

On découvre l’âme quand on s’arrête et que l’on écoute. Alors dans l’immobile et le silence, on entend monter la musique de la vie.

Qui adhère à la vie voit la vie adhérer à lui en retour. Chacun est alors porté par elle. Et parvient à passer le cap de la vieillesse en faisant le geste du « oui » qui est le geste même qui aide à dépasser la souffrance et à se libérer de son esclavage. Car dire « oui » à la vie c’est se dire
« oui » à soi-même.

Marie de Hennezel et Bertrand Vergely : Une vie pour se mettre au monde, Editions Carnetsnord

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Un long processus de cicatrisation

Comment faire le deuil de l’être aimé? Ce processus, aussi long que complexe, suit pourtant une évolution immuable, en quatre étapes. Les explications du psychiatre Christophe Fauré. 

lune mer

Quand le silence s’installe dans la chambre d’hôpital, quand un appel de la Police annonce l’irrémédiable… En un instant, la vie bascule.  

Ces évènements signent l’entrée dans ce qu’on appelle le processus de deuil. Mais que sait-on du deuil ? N’y a-t-il pas notion plus mal comprise que celle-ci et, l’ignorance qui l’entoure dans notre société, n’est-elle à l’origine de tant de souffrances inutiles ?

Pourtant, loin de parler d’oubli ou de « tourner la page » comme on se le représente habituellement, le deuil porte l’authentique promesse de la préservation du lien avec la personne aimée : c’est un chemin dont l’essence même est de passer d’une relation extérieure, « objective » au quotidien, à une relation intérieure, « subjective », par-delà la mort.

Il invite à intégrer, dans sa vie et dans son être, la présence intime de la personne disparue, tout en continuant le cours de son existence, sans culpabilité ni vécu de trahison. Ceci n’est pas une vaine promesse : c’est une réalité sans cesse confirmée par ceux qui l’ont traversée, même si, dans les premières années, cela leur semblait totalement impossible.  

Le deuil, un processus de cicatrisation

La blessure de la perte est violente et profonde et le chemin, long et aride. Tout comme notre corps mobilise ses ressources quand il doit cicatriser une blessure physique, notre esprit met en œuvre une intelligence innée qui permet la cicatrisation de cette « plaie du cœur ».  

Le deuil, c’est ce processus indispensable dont la finalité est de préserver notre intégrité psychologique et émotionnelle, tout en construisant, en parallèle, un lien intérieur avec la personne disparue. Ce processus inconscient de cicatrisation est au-delà de nous et de notre volonté. Il nous est simplement demandé de l’accueillir avec sagesse, courage et humilité, en le laissant se dérouler, à son rythme, dans les tréfonds de notre être.

S’y opposer et tenter de « passer en force » par la volonté et le contrôle des émotions est inutile et dérisoire : c’est rajouter de la souffrance à la souffrance. Le deuil exige de nous douceur et patience. Tout comme une plaie physique nécessite des soins réguliers, il nous est demandé de mobiliser une égale attention pour celle du manque et de l’absence: il nous faut beaucoup de temps (en termes d’années…) pour accepter la réalité de ce décès à tous les niveaux de notre être. Ce n’est qu’à cette condition qu’il deviendra, petit à petit, acceptable de vivre à nouveau, en accueillant en dépit de tout ce que la vie a encore à nous offrir.  

Une évolution en quatre étapes

La connaissance des étapes du processus de deuil est indispensable pour ne pas se perdre dans les méandres de la douleur. Il est extrêmement rassurant de savoir que ce que l’on vit n’est pas « anormal » ou « morbide », comme le fait, par exemple, de couvrir de photos tous les murs de son appartement ou encore de continuer à payer, pendant des mois, un forfait téléphonique pour conserver la voix de la personne aimée sur sa messagerie.  

Tant de besoins et de comportements qui sont parfois jugés « malsains » par un entourage ignorant la réalité du processus, alors que ces attitudes ne sont que l’expression normale et naturelle d’un deuil qui se déploie harmonieusement. Dans un tel cas, l’entourage pourtant désireux d’aider devient, dans sa maladresse, une paradoxale source de colère ou de frustration. 

1- Le choc, la sidération

L’annonce du décès de la personne qu’on aime est insoutenable. Ainsi, dans les premières heures, il se met en place en nous un mécanisme inconscient de protection psychique qui vise à « anesthésier » partiellement nos émotions. En même temps qu’être plongé dans une insupportable peine, on se sent dans une sorte de fonctionnement automatique où nous sommes capable d’appeler nos proches et d’organiser les obsèques avec un étrange et déroutant détachement. 

2- La phase de fuite et de recherche

Cette deuxième phase dure de 6 à 15 mois après le décès. Durant les premiers mois qui suivent la perte, nous sommes dans une certaine agitation intérieure, reflet d’un (vain) espoir de sortir au plus vite de notre peine. Nous avons aussi besoin de nous reconnecter à la personne disparue, via ses photos ou encore certains de ses vêtements que l’on souhaite porter. Toutes nos pensées, tous nos actes, toutes nos paroles sont tournées vers elle dans un besoin viscéral de préserver le lien avec elle. On peut alors croire que la douleur du deuil peut être maintenue sous contrôle… mais c’est une illusion.  

3- La phase de déstructuration

C’est à ce moment-là que la troisième étape survient : c’est le temps où on prend douloureusement et intimement conscience de l’irrémédiable et de l’impossible retour de la personne aimée. Durant cette période, on a d’ailleurs très souvent l’impression de faire marche arrière car on se sent beaucoup plus mal que durant les premiers mois. Ceci est complètement normal et il est essentiel de le savoir et de le comprendre. 

Cette étape va s’étaler sur un à trois ans, en fonction de qui était la personne disparue (son conjoint, son enfant, son parent…) et des circonstances de son décès (accident, suicide, longue maladie…). La tonalité émotionnelle de cette étape est un vécu dépressif qui oscille en intensité au fil des semaines. 

4- La phase de restructuration

Enfin, très progressivement, après quelques années, d’imperceptibles changements se font sentir en soi. C’est le temps d’une lente reconstruction qui se décline sur trois axes: 

  • Une redéfinition de notre relation au monde et à autrui: petit à petit, on apprend à trouver une autre place dans la relation à autrui. Certes, on se sent différent à tout jamais vis-à-vis des autres mais notre relation au monde devient plus paisible.
  • Une redéfinition de notre relation à la personne disparue: le lien intérieur avec l’être décédé s’est progressivement pacifié. Il devient profond et intime avec la certitude qu’il demeurera en nous à tout jamais.
  • Une redéfinition de notre relation à nous même : nous ne sommes plus la même personne après le vécu du deuil. Sommes-nous aujourd’hui plus fermé, dans le repli ou l’amertume, ou plus ouvert et tourné vers ce qui compte vraiment, dans une quête d’authenticité et de vérité avec soi-même? C’est tout l’enjeu de ce long chemin.

De l’importance de l’accompagnement

Même si le vécu du deuil est une expérience d’ultime solitude, nous avons besoin des autres pour être accompagné : les amis, les proches, les parents sont les indispensables témoins de notre peine. Ce sont eux qui constituent le réseau de soutien qui nous aide à « tenir » au fil des années.

Mais il est vrai qu’on leur demande beaucoup et que peu d’entre eux sont capables de répondre à ce dont on a besoin. Ils doivent en effet apprendre à écouter une histoire sans cesse répétée au fil du temps, comprenant que c’est dans la constance de leur présence et de leur écoute qu’ils accompagnent réellement le processus de deuil ; ils ont aussi besoin d’apprendre à tolérer le silence et leur impuissance face à des larmes qui ont besoin de couler, sans essayer systématiquement de les neutraliser par de vaines réassurances. 

Mais le deuil passe aussi par des temps nécessaires de retrait, de solitude et de rencontre silencieuse avec soi-même, par l’écriture, la prière, la méditation, le contact avec la nature. C’est dans cette alternance, maintes fois répétées, entre « être avec les autres » et « être avec soi-même » que se construira, petit à petit, un chemin d’apaisement.  

C’est à ce prix que l’on parviendra, un jour, à vivre le sens ultime du deuil : honorer la vie et la mémoire de ceux que nous avons perdus et, petit à petit, trouver en nous les ressources pour avancer dans une existence où nous devenons un être humain unique et singulier par le fait même de les avoir aimés et d’en avoir été aimé en retour. 

Christophe Fauré, Vivre le deuil au jour le jour et Après le suicide d’un proche, Albin Michel

Paru dans L’Express 

http://www.christophefaure.com/

http://www.inrees.com/videos/190/

 

Accepter le temps du deuil

« Faire son deuil »… L’expression, que l’on entend comme une invitation à « passer à autre chose», en dit beaucoup sur le double tabou que représentent aujourd’hui la mort et le chagrin dans notre société. Or, nous dit la psychanalyse, ce travail est un processus long et complexe. Et essentiel pour redire oui à la vie.

Deuil

Pendant de longues semaines, Muriel, 36 ans, s’est levée la nuit pour pleurer dans la salle de bains, le visage écrasé dans une serviette-éponge afin d’étouffer ses sanglots. « Je ne voulais pas peser sur mon mari, ni inquiéter ma petite fille de 7 ans, qui elle aussi a eu beaucoup de peine à la mort de son oncle », confie-t-elle.

Muriel a perdu son frère aîné adoré il y a deux ans, dans un accident de voiture. Pendant huit mois, elle a pris sur elle pour ne pas se laisser envahir par le chagrin et, surtout, pour masquer aux autres sa douleur.

Elle poursuit : « Peu de temps après le décès, mon chef de service, plein de bonne volonté, m’a dit  “N’hésitez pas à prendre quelques jours de congés, c’est très important de faire son deuil.” Là, j’ai senti le gouffre qui sépare ceux qui ont perdu un être cher des autres. Le chagrin ne se soigne pas comme une grippe, faire son deuil en dix jours, cela n’a pas de sens ! »

Ce n’est pas un hasard si les mots « faire son deuil » sont mal vécus par la plupart des endeuillés. « C’est une expression ambivalente, observe Christophe Fauré auteur de Vivre le deuil au jour le jour (Albin Michel, 2004) car, en même temps qu’elle reconnaît la perte, donc la douleur, elle invite à oublier. » Pour le psychiatre, « faire son deuil » impliquerait que l’on se débarrasse rapidement de son chagrin afin de ne plus encombrer les autres.

Cette formule « s’est substituée à l’expression de Freud : “Le travail du deuil”, rappelle la psychanalyste Marie Frédérique Bacqué, professeure de psychopathologie et présidente de la Société de thanatologie, auteure du Deuil à vivre (Odile Jacob, 2000), remplacement lié, dans notre société, à la tentative permanente de refoulement.

Dans notre culture de plaisir, de productivité et de contrôle, l’endeuillé, comme le malade, dérange, car il rappelle violemment ce que chacun voudrait oublier : la mort. » Or, pour revenir à la vie, « il faut aller à travers le chagrin, avancer dans son deuil et l’intégrer, affirme la psychanalyste. Cela demande dans un premier temps de lâcher le refus, la maîtrise, afin de pouvoir vivre ses émotions et la réalité de la perte ».

Freud, dans son article Deuil et mélancolie (in Métapsychologie de Sigmund Freud – Gallimard, “Folio essais”, 1985), présente l’atténuation progressive de la douleur due à la perte d’un être cher comme l’aboutissement d’un long processus intérieur. Lequel peut être plus ou moins long et douloureux suivant le sujet.

Selon lui, après le choc de la perte et les diverses émotions qui s’ensuivent (toutes marquées par le manque d’intérêt pour le monde extérieur et par la perte de la capacité d’aimer et d’agir), le psychisme de l’endeuillé finit par se trouver comme à la croisée des chemins. Son moi va-t-il suivre le destin de « l’objet » perdu dans la mort, ou bien va-t-il rompre le lien en se réinvestissant dans la vie ?

Plus l’être disparu – mais il peut aussi s’agir d’un idéal politique ou d’une profession – nous constitue, plus sa disparition est vécue comme une atteinte vitale, et plus le fil qui nous relie à la vie est ténu. En témoigne Marie-Andrée, 46 ans, qui, il y a douze ans, a perdu son bébé de 3 mois: « Le jour de l’enterrement, j’ai senti physiquement que quelque chose était aspiré hors de mon ventre et le suivait dans la tombe. Pendant des mois, j’ai vécu comme un zombie, je n’étais plus dans la vie. »

Tout le travail du deuil va alors consister à desceller son destin de celui du disparu, en élaborant un nouveau lien avec lui. « Traverser ce moment pour revenir à la vie n’est pas abandonner ou oublier l’être que l’on a perdu, explique Marie- Frédérique Bacqué. C’est lui donner une nouvelle place en soi, une place qui ne nous empêche plus de vivre, d’aimer et d’agir. »

Un cheminement qui prend du temps

Les cinq étapes du chagrin

Elisabeth Kübler-Ross (1926-2004), psychiatre et psychologue américaine, a travaillé toute sa vie sur l’accompagnement des mourants. L’une de ses découvertes majeures est d’avoir identifié et formalisé les cinq étapes du chagrin (five stages of grief) que traverse l’individu confronté à la perte d’un être cher ou à l’imminence de sa propre mort. On peut vivre ces étapes dans le désordre ou seulement certaines d’entre elles (par exemple la colère, la dépression et l’acceptation).
Le déni (denial) : ce n’est pas vrai, c’est impossible.
La colère (anger) : pourquoi lui (moi) ? C’est injuste !
Le marchandage (bargaining) : laissez-le (ou moi) vivre encore au moins un an, si je m’en sors (ou s’il s’en sort), je changerai tout dans ma vie.
La dépression (depression) : tout est perdu, rien n’a plus d’importance, je suis déjà mort.
L’acceptation (acceptance) : je comprends et accepte que c’est comme ça, je sens une forme d’apaisement en moi.

La psychanalyste insiste sur la lenteur et sur la complexité de ce processus : « Le travail du deuil est incompressible, on ne peut ni l’accélérer ni sauter des étapes. Il ne connaît pas le temps, il a ses tours et ses détours, ses haltes, on ne peut que se rendre disponible pour ne pas entraver ses mouvements. » Se rendre disponible, c’est-à-dire vivre sans freins ce que l’on ressent.

Baptiste, 32 ans, avait 17 ans lorsqu’il a perdu son père, « mort d’une crise cardiaque à 44 ans. C’était un bon vivant et un gros fumeur, je lui en ai voulu terriblement de ne pas avoir eu la force d’arrêter. Pendant des mois, comme pour me venger, et dans un accès d’autodestruction, j’ai fumé presque deux paquets de cigarettes par jour. Puis j’ai cessé d’un coup, ma colère était retombée, et le chagrin m’a envahi brutalement ».

Les spécialistes sont unanimes : chaque cas est singulier, chacun traverse le deuil à son rythme et à sa façon. « À certains moments, la personne se croit tirée d’affaire, puis elle rechute et panique de se sentir reprise par un chagrin intense. C’est normal, le cheminement n’est ni rationnel ni linéaire, rassure Christophe Fauré.

Il faut du temps pour accepter, pour exprimer toute la palette de ses émotions, puis pour tisser un nouveau lien avec le disparu et enfin pour réinvestir sa vie. » Marie-Edmée Cornille est coordinatrice bénévole au sein de l’association “Vivre son deuil” d’Île-de-France, elle mène principalement des entretiens téléphoniques avec des personnes en deuil.

« Outre le besoin de parler encore et encore de l’être que l’on constant depuis des années, c’est la fréquence de la question : “Suis-je normal ou suis-je dépressif ?” On se rend compte alors combien, en plus de leur douleur, les gens méconnaissent ce qu’est un deuil, les émotions qu’il fait jaillir, les comportements et les besoins qu’il induit. C’est pourquoi, outre l’écoute, notre rôle est aussi de donner des repères, de manière que la peur de l’anormalité ne vienne pas faire obstacle au travail intérieur. »

Flavia Mazelin-Salvi

http://www.inrees.com/videos/190/

Sagesse du deuil et de l’amour

Novembre : les jours raccourcissent, les arbres perdent leurs dernières feuilles, l’automne doucement s’enfonce dans l’hiver… Les commerçants sortiront bientôt leurs décorations de Noël, nos villes vont s’illuminer de guirlandes futiles. Ce n’est que du marketing. Ce n’est que de l’impatience.

Il n’est pas temps encore de penser aux cadeaux, aux fêtes, aux victuailles… La nature est plus vraie, le calendrier, plus exact. Novembre, mois de Toussaint. Il fait froid. Il fait triste. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle ; les regrets, les souvenirs aussi. C’est le moment de penser à nos morts. Et à nous-mêmes, comme mortels.

Il y a ceux que nous avons perdus, nos parents, nos amis, nos enfants, hélas, parfois. Le cœur qui se serre, rien que d’y penser. Ce froid en nous et en tout. Cette nuit qui n’en finit pas de tomber. Et puis cette douceur pourtant, quand le temps a passé, cette chaleur, cette lueur, comme un amour préservé ou retrouvé. Heureux ceux qui n’ont pas perdu (pas encore perdu) l’un de ceux qu’ils aimaient plus que tout.

Mais plus heureux peut-être, en tout cas plus forts, ceux qui ont traversé l’horreur sans s’y perdre tout à fait, ceux qui ont retrouvé en eux, intacte ou augmentée, cette puissance de vivre et d’aimer sans laquelle rien n’a d’importance, ni de goût, ni d’intérêt.

C’est ce que Freud appelle le travail du deuil : il s’agit de retrouver la capacité d’aimer, explique-t-il, non certes en oubliant nos morts, ce ne serait que frivolité, mais sans que leur souvenir nous empêche de vivre, bien au contraire, ni d’agir, ni d’aimer. Ils étaient vivants, merveilleusement vivants. Ils nous aimaient. La seule façon de leur être fidèle, c’est de vivre, même sans eux, le mieux que nous pouvons.

C’est aussi la leçon d’Épicure : « Doux est le souvenir de l’ami disparu. » Ce n’est pas vrai tout
de suite. Au début, et pendant longtemps, il n’y a que l’horreur, la déchirure, l’absence insupportable : comme c’est atroce qu’il ne vive plus ! Puis le temps passe, le deuil se fait. La souffrance peu à peu s’apaise.

Quelque chose de fragile apparaît, qui ressemble à une force, à une joie, à un bonheur… Comme c’est doux qu’il ait vécu, que nous nous soyons rencontrés, connus, aimés  Les saints ? Ce n’est qu’un rêve. Ce n’est qu’un mythe.

Il n’y a que des vivants qui meurent : à nous de les aimer assez, même morts, pour qu’ils continuent de nous éclairer, de nous accompagner, de nous donner la force de vivre, même sans eux, et d’aimer.

Travail du deuil : travail non de l’oubli mais de l’acceptation et de la gratitude. Nos morts ne reviendront plus ; mais ce serait trahir les vivants qu’ils furent que de renoncer pour cela à la vie qu’ils ont aimée, qu’ils ont illuminée, et qu’ils continuent, en nous, à éclairer. Sagesse de la Toussaint : sagesse du deuil et de l’amour.

Et puis il y a notre mort à nous, qui viendra tôt ou tard. La craindre ? C’est avoir peur de rien (oui : ce rien qu’est la mort), et trembler, absurdement, pour une ombre. Mieux vaut vivre, tant qu’il est encore temps, et d’autant plus lorsque l’hiver approche, lorsque la vieillesse vient, lorsque le jour décroît. Comme la nuit tombe vite, en novembre, et comme la lumière est belle !

André Comte-Sponville

 

 

 

André Comte-Sponville : Sagesse du deuil et de l’amour

Philosophe, il a notamment publié Le Bonheur, désespérément (Pleins Feux), L’Amour, la Solitude (Albin Michel) et Petit traité des grandes vertus (Livre de Poche).

Novembre : les jours raccourcissent, les arbres perdent leurs dernières feuilles, l’automne doucement s’enfonce dans l’hiver… Les commerçants sortiront bientôt leurs décorations de Noël, nos villes vont s’illuminer de guirlandes futiles. Ce n’est que du marketing. Ce n’est que de l’impatience.

Il n’est pas temps encore de penser aux cadeaux, aux fêtes, aux victuailles… La nature est plus vraie, le calendrier, plus exact. Novembre, mois de Toussaint. Il fait froid. Il fait triste. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle ; les regrets, les souvenirs aussi. C’est le moment de penser à nos morts. Et à nous-mêmes, comme mortels.

Il y a ceux que nous avons perdus, nos parents, nos amis, nos enfants, hélas, parfois. Le cœur qui se serre, rien que d’y penser. Ce froid en nous et en tout. Cette nuit qui n’en finit pas de tomber. Et puis cette douceur pourtant, quand le temps a passé, cette chaleur, cette lueur, comme un amour préservé ou retrouvé. Heureux ceux qui n’ont pas perdu (pas encore perdu) l’un de ceux qu’ils aimaient plus que tout.

Mais plus heureux peut-être, en tout cas plus forts, ceux qui ont traversé l’horreur sans s’y perdre tout à fait, ceux qui ont retrouvé en eux, intacte ou augmentée, cette puissance de vivre et d’aimer sans laquelle rien n’a d’importance, ni de goût, ni d’intérêt.

C’est ce que Freud appelle le travail du deuil : il s’agit de retrouver la capacité d’aimer, explique-t-il, non certes en oubliant nos morts, ce ne serait que frivolité, mais sans que leur souvenir nous empêche de vivre, bien au contraire, ni d’agir, ni d’aimer. Ils étaient vivants, merveilleusement vivants. Ils nous aimaient. La seule façon de leur être fidèle, c’est de vivre, même sans eux, le mieux que nous pouvons.

C’est aussi la leçon d’Épicure : « Doux est le souvenir de l’ami disparu. » Ce n’est pas vrai tout de suite.
Au début, et pendant longtemps, il n’y a que l’horreur, la déchirure, l’absence insupportable : comme c’est atroce qu’il ne vive plus ! Puis le temps passe, le deuil se fait. La souffrance peu à peu s’apaise.

Quelque chose de fragile apparaît, qui ressemble à une force, à une joie, à un bonheur… Comme c’est doux qu’il ait vécu, que nous nous soyons rencontrés, connus, aimés  Les saints ? Ce n’est qu’un rêve. Ce n’est qu’un mythe.
Il n’y a que des vivants qui meurent : à nous de les aimer assez, même morts, pour qu’ils continuent de nous éclairer, de nous accompagner, de nous donner la force de vivre, même sans eux, et d’aimer. Travail du deuil : travail non de l’oubli mais de l’acceptation et de la gratitude. Nos morts ne reviendront plus ; mais ce serait trahir les vivants qu’ils furent que de renoncer pour cela à la vie qu’ils ont aimée, qu’ils ont illuminée, et qu’ils continuent, en nous, à éclairer. Sagesse de la Toussaint : sagesse du deuil et de l’amour.

Et puis il y a notre mort à nous, qui viendra tôt ou tard. La craindre ? C’est avoir peur de rien (oui : ce rien qu’est la mort), et trembler, absurdement, pour une ombre. Mieux vaut vivre, tant qu’il est encore temps, et d’autant plus lorsque l’hiver approche, lorsque la vieillesse vient, lorsque le jour décroît. Comme la nuit tombe vite, en novembre, et comme la lumière est belle !